Une chronique de Gérard JEAN

 

  Rue traversière Jean-Jaurès  

Une partie de la traverse qui relie la rue Jean Jaurès à la rue de la Toulzane s’appelait autrefois la rue del Lombric. Peut-être comparait-on cette voie exagérément étroite, coudée, alors sinueuse, qui semblait vouloir traverser les pâtés de maisons en dépit du bon sens et contre toute nature, au long boyau étréci creusé par le ver de terre ?  C’est fort vraisemblable. Elle était de toute manière, fort réputée pour son insalubrité, favorisée par une obscurité quasi permanente. Très peu bénéficiaire de la lumière du jour, elle servait de dépotoir aussi bien que de latrines les jours de marché. Sinistre et noire dès la nuit tombée, c’était l’endroit où se dissimulaient les conversations de voleurs et des pires coupe-jarrets.

A la fin du XVIIe siècle, elle est placée sous les feux de l’actualité et reçoit un éclairage tout particulier ; le quartier s’embrase, le feu se propage durant trois jours vers la place de la République, détruit le couvent des Trinitaires, atteint la rue de la Toulzane, brûle en grande partie le couvent des Augustins. 

 

Le terrifiant incendie du 15 septembre 1685

 

Jamais, hors temps de guerre, les ordres monastiques, la paysannerie, la bourgeoisie, les notables de la ville de Limoux n'avaient ressenti autant d'effroi. Et pourtant rarement, leur commune a été épargnée. Ils connaissent depuis toujours les gens d'armes, les épidémies, les émeutes populaires et mieux que personne ces inondations cycliques. Ils savent depuis un millénaire que les eaux de l'Aude deviennent dévastatrices, quelles causent de grandes calamités et ils quittent alors la basse ville pour rejoindre les collines  environnantes. Mais en ce jour de la saint Nicomède la grande "Tercial" sonne "à bandol" le glas le plus terrible, le plus lugubre que l'on puisse imaginer. Les tambours de la commune ne savent plus ! Les nuits succèdent aux jours ; ils battent aux champs, au redoublé, ils battent aux morts !

Le samedi 15 septembre 1685, un grand incendie s'est déclaré. Depuis[1] "neuf angélus", ces maisons, alors construites en torchis, formant des avancements, déplaisantes et contraires aux lois de l'hygiène, facilitent la propagation des flammes. Le mandement de la Toulzane brûle, les couvents des Trinitaires et des Augustins, sont atteints, le quartier le plus riche, celui en tous cas où il y a quantité de marchands, tant propriétaires que locataires, celui dont les maisons ont une valeur considérable et sont d'une belle grandeur, est détruit[2]. La ville entière va être anéantie. Les puits qui existent sur la place publique et dans les rues sont d'un faible secours, l'un après l'autre, ils tarissent...  Les habitants sont dans une extrême misère depuis cette année 1673 où ils eurent à subir au mois de février, l'inondation qui a causé la ruine d'un grand nombre de bâtisses, puis la grêle privative de récoltes, et l'incendie du 21 juin au cours duquel vingt-six immeubles situés dans le quartier de l'église sont devenus la proie des flammes.

Les moines accourus, nombreux, la plupart en robe de bure, dans le meilleur quartier de la ville, ont abandonné depuis plusieurs heures maintenant toute intervention physique et ils psalmodient inlassablement, au milieu des ruines, des braises, des bois calcinés de la rue de la Trinité ; ils vont en procession avec le Très-Saint-Sacrement, dans la rue Toulzane, dans celle des Augustins car rien n'arrêtera la désolation ni la progression du feu sauf peut-être les prières et l'invocation de Notre-Dame du Rosaire. Il n'y a plus d'eau, les bras deviennent inutiles, la population fuit et les cendres retombent loin derrière les remparts.

Les consuls modernes se sont assemblés avec les anciens, groupés autour du Juge-mage sur le parvis de l'église ; les flammes se propagent encore ; il y a le médecin Pierre Delpoy, Jean Sauvage, Jean Cabrol, Louis Salva et Jean Vidal, tous hommes de foi, impuissants devant la volonté de Dieu. Ils implorent Notre-Dame de Marceille, font le vœu d'offrir à la vierge miraculeuse un grandiose ex-voto, peint à l'huile, monté sur châssis, d'une valeur de plus de cent livres, si elle veut bien intercéder. On nous dit que l'embrasement s'arrêta subitement[3].

Le 10 octobre 1685, en présence de Marc Antoine de Peyre, seigneur de Malras et Mongaillard, le notaire Pierre Romette réunit Antoine Martin, Charles Huleau, Jacques Fonds, Bernard Séguy, Pierre Perrin et Jean Voluzian, tous consuls nouvellement nommés, afin de confier au maçon limouxin, Guilhaume Bordes, le soin de procéder au nettoiement des rues et ruines provenant de la récente catastrophe[4]. En vertu du bail, l'entrepreneur va être chargé d'abattre jusqu'à leur fondement, toutes les murailles de terre encore existantes ainsi que celles de pierre qu'il n'est plus possible de relever ; il devra en outre transporter les décombres le long du fossé et du chemin qui conduit, hors enceinte, de la Porte de la Trinité à la Porte de la Toulzane et au besoin continuer ses dépôts le long du fossé prolongé jusqu'à la Porte de la Goutine. Il est facile de s'interroger sur les raisons d'un laps de temps, apparemment long, nécessaire pour s'occuper de questions qui nous semblent aujourd'hui primordiales mais dans cette ville ruinée, désolée, où des familles entières implorent de la nourriture, où le chaos social déborde la capacité de réaction des notables confrontés aux centaines d'indigents hurlant famine ; l'urgence, c'est l'obtention de faveurs et d'aides financières qui peuvent être octroyés par l'Intendance générale du Languedoc, voire par Louis xiv le Grand, lui-même.     

Le désastre est immense : cent vingt-deux maisons, "d'une valeur considérable, d'un grand compoix à cause de leur grandeur" sont entièrement détruites ; cent vingt-six finalement devront être reconstruites ; la misère est partout, la détresse incommensurable, l'habitant n'est plus en mesure de payer l'impôt ni même le tableau commémoratif offert au ciel !

Mais il ne saurait être question de refouler plus longtemps la promesse à Dieu, ni d'échapper aux engagements pris il y a quatre ans par les plus influentes personnalités d'une ville dont la piété est encore extrêmement forte, et où les ordres monastiques se bousculent. Dans l'après midi de l'an 1689, et le troisième jour du mois d'octobre[5], Marc Antoine de Peyre, seigneur de Malras et Mongaillard, conseiller du roi, s'entoure de Guilhaume de Vézian, Mathieu Cherreau, Esprit Vasserot, Joseph Tronc et Pierre Marre, cinq des consuls de la communauté de Limoux qui se réunissent à l'Hôtel de Ville afin de confier au peintre Sébastien Macoin, la réalisation d'un immense ex-voto, conforme au dessin déjà proposé, représentant, disent-ils : "le vœu que firent le Juge-mage et les consuls de l'année 1685 à Notre-Dame de Marceille pour arrêter le grand incendie qui arriva à la présente ville le 15 septembre de la dite année."

L'artiste dispose de trois mois. Il jure de faire un travail parfait et d'exposer la veille du prochain Noël, dans la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Marceille - où il se trouve encore de nos jours - un tableau de six mètres sur cinq[6] figurant les limouxins éplorés qui assistent à une procession du Très-Saint-Sacrement, à travers les rues du quartier incendié, afin d'obtenir du Dieu présent dans la divine hostie la cessation de l'incendie. Le coût sera de cent douze livres dix sols. 

La rue del Lombric qui abandonne son nom prosaïque dans le cours du XXe siècle, pour emprunter celui de Jean Jaurès, sursautera une nouvelle fois à l’appel des secours, lors de la terrible explosion de la Porte de la Trinité, survenue le 3 mars 1840.   


[1]  - En trois jours, le jeu consuma 126 maisons, ainsi que les couvents des Trinitaires et des Augustins.

[2]  - Registre des délibérations du conseil de ville de 1674 à 1699, f° 198 - ada  4e206/ bb5

[3]  - Histoire du pèlerinage de Notre-Dame de Marceille près de Limoux-sur-Aude par l'abbé J. Th. Lasserre, 1891, p. 41

[4]  - Registre du notaire royal Pierre Romette, 10 octobre 1685, f° 236 – ada 3e2264

[5]  - Registre des délibérations du conseil de ville de 1674 à 1699, f° 299 - ada  4e206/bb5

[6]  - Dix-huit pieds et quatre pouces de longueur et quinze pieds de hauteur.

 

 ©  Gérard JEAN

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