Une chronique de Gérard JEAN ©

 

 

  Rue Henri de Toulouse-Lautrec  

L’expression de l’art, magnifique et diverse, est superbe dans sa complémentarité. Et parce qu’il souhaitait mieux convaincre ses administrés, le Conseil municipal a choisi trois peintres du XIXe siècle pour donner leur nom à chacune des rues du tout récent lotissement Couteille où vient aboutir la rue des Roseaux, derrière le gymnase Louis Tremesaygues. Mais les heureux artistes honorés par notre ville, si proches par leurs talents d’impressionnistes et par l’époque de leur naissance, sont inégaux devant les froides exigences des lois de l’urbanisme.

Le fleuron de Paul Cézanne, c’est la voie prépondérante qui ceinture, comme un fer-à-cheval, les quelques maisons de ce quartier encore dépourvu de tout commerce. Claude Monet n’a reçu qu’une impasse ; alors qu’Henri de Toulouse-Lautrec est le patron d’une courte traverse, aux proportions de sa petite taille, aussi  brève mais plus droite que l’errance de sa vie dissolue. 

Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec-Monfa naît à l’ombre de la cathédrale d’Albi, dans le vieil hôtel familial du Bosc, rue de l’Ecole Mage, le 24 novembre 1864. Son père, Alphonse de Toulouse-Lautrec, descendant en ligne directe des fameux comtes de Toulouse qui dominèrent la région, avait épousé l’une de ses cousines germaines, Adèle Tapié de Céleyran. Ce qui a fait dire que la constitution chétive de l’enfant est la conséquence anormale d’une série de mariages consanguins.

Le comte de Toulouse-Lautrec vient s’installer à Paris en 1872, rue Boissy d’Anglas, et il inscrit le jeune Henri, seul garçon qui lui reste, au lycée Fontanes connu aujourd’hui sous le nom de lycée Condorcet. En classe de neuvième, l’enfant est considéré comme un bon élève puisqu’il remporte plusieurs prix et quelques accessits. Il a pour compagnons son cousin Louis Pascal et Maurice Joyant, dont l’amitié réciproque devient fraternelle.

Issu d’un milieu familial très favorisé, Henri de Toulouse-Lautrec fréquente l’atelier du peintre animalier René Princeteau, qui sera son premier maître. Il pratique l’équitation qu’il aime autant que la chasse et dessine sans relâche, les chevaux, les chiens, les faucons qu’il côtoie l’été pendant les vacances, dans la propriété familiale du Bosc ou à Salles-d’Aude, dans le château de Céleyran appartenant à ses grands-parents maternels.

Albi accueille à nouveau la famille d’Henri. Adolescent, ce dernier reçoit de précepteurs choisis une sérieuse éducation. A l’âge de quatorze ans, il tombe d’une chaise basse dans le salon de sa maison natale et se fracture la jambe gauche. Comme il est chétif et malingre, certainement atteint déjà d’une maladie osseuse, la consolidation de sa blessure n’est pas satisfaisante. La station thermale d’Amélie-les-Bains le soigne, le climat de Nice et son ambiance très aristocratique agissent, l’air de Barèges est propice à son rétablissement, lorsque au mois d’août 1879, Henri de Toulouse-Lautrec, chute à nouveau et se fracture le fémur droit, au cours d’une banale promenade avec sa mère.

Après un échec en juillet à Paris, Henri passe la première partie du baccalauréat au mois d’octobre 1881 à Toulouse et il arrête là ses études. Conseillé par René Princeteau, son premier maître, avec l’accord de ses parents finalement convaincus, le jeune Lautrec fréquente un temps, dans la capitale, les cours du grand académique Léon Bonnat, qui trouve sa peinture convenable mais son dessin tout bonnement atroce. Puis lorsque l’atelier du professeur tyrannique ferme, les élèves se retrouvent chez le grand peintre d’histoire Fernand Cormon et côtoient des artistes attirés par l’art moderne, comme Émile Bernard qui créera l’école de Pont-Aven, François Gauzi et Vincent Van Gohg, dont Lautrec sera l’ami durant tout son séjour parisien. 

La découverte de Montmartre transforme Toulouse-Lautrec. Dès 1886, il consacre tout son talent à la peinture de ce microcosme si particulier dont les hauts lieux sont le Moulin Rouge, le Moulin de la Galette ou le Mirliton, mélange de canaillerie et d’aristocratie. Il en devient l’un des principaux acteurs et le témoin lucide, crayons et pinceaux à la main. Plongé dans le milieu montmartrois, le peintre d’Albi ne tarde pas à fréquenter les stars du café-concert, du cabaret et du music-hall, personnages hauts en couleurs qu’il immortalise dans ses toiles, ses caricatures et ses affiches.

Porté vers la femme par un tempérament avide, Lautrec fréquente presque exclusivement des prostituées. On les voit défiler, terribles, sous son pinceau impitoyable : Marie Charlet, qui le contamine ; la Goulue, personnage de romance populaire ; Jane Avril, son amie, qui fait figure d’héroïne romantique dans ce milieu de danseuses de café-concert ; Suzanne Valadon, pour laquelle il semble avoir un sentiment. Mais il cherche des compagnes encore moins exigeantes ; il trouve des femmes à sa taille dans les maisons closes dont il devient le pensionnaire volontaire. C’est vers 1892 qu’il commence à y faire des séjours ; il refuse de se donner l’alibi de l’art : il proclame au contraire que ses sens et son goût de la famille y sont comblés. Il devient le confident de ces demoiselles, l’ami généreux qui leur apporte des cadeaux, qui les sort et qui les distrait. Il rend des services, peint des portraits en médaillons pour le salon de la rue d’Amboise et fixe ses habitudes, après le départ d’une certaine Mireille, dans la luxueuse maison de la rue des Moulins.

 Tous les soirs je vais au bar travailler écrit-il, croquant avec une originalité certaine Aristide Bruant, Jane Avril, La Goulue ou Valentin le désossé. Il consacre une affiche révolutionnaire par son graphisme à la danseuse du Moulin Rouge, et tout un album à la fameuse diseuse, Yvette Guilbert, devenue son amie.

Parallèlement à toutes ces activités, Lautrec devient un grand illustrateur de presse. Il fait paraître ses caricatures dans Le Mirliton, Le Courrier français, Le Figaro illustré, L’Escarmouche ou Le Rire. Il n’épargne personne, et s’égratigne lui-même d’ailleurs. Le monde nocturne du peintre montmartrois est celui des feux de la rampe, des bals populaires, du cirque, du théâtre, mais aussi celui, plus caché, de la prostitution qui sévit alors à Paris. C’est ainsi que Toulouse-Lautrec, célèbre pensionnaire des maisons closes, immortalise dans ses toiles sans concession, dans ses dessins et ses lithographies, les prostituées de toutes origines dont il se sent proche par son infirmité. Il livre ainsi une vision pathétique de ce monde du plaisir vénal et restitue avec génie, l’être humain qui survit au tréfonds de la personne humiliée.

La vie implacable le rattrape au cœur de ce tourbillon à la fois créateur et destructeur. La syphilis et l’alcoolisme conjugués mettent durement à l’épreuve les facultés d’un artiste qui se croit inépuisable. Dès 1897, sa production ralentit ; il est victime de crises paranoïaques et d’hallucinations à tel point que sa famille est contrainte de le faire interner à la clinique du docteur Démelaignes à Neuilly, au printemps de l’année 1899.

Privé de boisson et de liberté, Toulouse-Lautrec s’efforce de prouver au monde sa bonne santé mentale en réalisant une série de magnifiques dessins sur le thème du cirque. Après une dernière série de toiles consacrées au théâtre et réalisées à Bordeaux où il séjourne à partir du mois d’octobre 1900 en compagnie de l’amiral Viaud, chargé de l’empêcher de boire, il remonte à Paris au mois d’avril 1901 pour trier ses œuvres dans son atelier de la rue Frochot. La palette du peintre Henri Marie Raymond de Toulouse-Lautrec s’assombrit comme son humeur. A bout de résistance, ruiné par un mal inexorable, Lautrec va chercher refuge et affection auprès de la comtesse, sa mère. Il quitte Paris le 20 août pour le château de Malromé en Gironde. Là, il trouve le courage de terminer ses derniers tableaux : « L’Amiral Viaud » et « Un examen à la Faculté de Médecine de Paris », avant de s’éteindre le 9 septembre 1901 à l’âge de trente-sept ans.

 Révélé de son vivant essentiellement comme un affichiste et un illustrateur, Lautrec ne va pas tarder à connaître la renommée en peinture, quelques années après sa mort, grâce à l’activité inlassable de son ami et marchand, Maurice Joyant. Dès 1902, ce dernier organise une première rétrospective du peintre et plus tard, il réussit à convaincre le Conseil général du Tarn d’ouvrir un musée Toulouse-Lautrec dans le superbe palais de la Berbie, résidence épiscopale des évêques d’Albi. Inauguré en 1922, celui-ci abrite la plus belle collection au monde d’œuvres de cet artiste précurseur de l’affiche moderne au milieu du XIXe siècle.

 

©  Gérard JEAN

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