Une chronique de Gérard JEAN

 

  Passage Saint-Martin  

Cette très ancienne venelle pavée de rouge, anciennement dite de l’Hôpital ; considérablement chargée d’histoire locale, aujourd’hui rendue praticable, a été aménagée pour être agréable aux promeneurs, qui peuvent rejoindre par un escalier la rue Saint-Martin, en venant de la rive gauche de l’Aude. De tout temps, parage de mendicité où s’est retrouvée pendant des siècles la misère du peuple limouxin, ce fut un triste rendez-vous de brigands ; parfois l’endroit idéal pour les déjections. Tel pèlerin qui ne parviendra jamais à Saint-Jacques-de-Compostelle y recevra à l’occasion sa digne sépulture ; tel autre lépreux viendra implorer quelques bons secours. N’y voit-on pas le passage de quelques martyrs condamnés à la pendaison dirigés vers les berges du fleuve ? Existe-il meilleur emplacement solennel recherché par le tambour de ville pour l’accueil des consuls venus à l’église après leur élection ? C’est de toute manière le rendez-vous obligé, où se forme toute procession, avant la présentation du Très-saint-Sacrement aux corps religieux constitués. 

Un passage, soit ! Tellement important cependant au regard de notre mémoire, qu’il mériterait une autre appellation. Un nom qui rappellerait par exemple l’existence en ce lieu du premier hôpital civil, établi à l’intérieur des murs de la ville, au moins attestée dès le début du XVe siècle.

Dès le XIIIe siècle, les ordres monastiques ainsi que les communautés religieuses qui professaient l’hospitalité, avaient ouvert à Limoux des établissements de charité où se dispensaient des secours envers les pauvres et les malades. Le couvent des Trinitaires en avait fait la condition primordiale de son existence. Un peu plus tard, le couvent des frères Prêcheurs ou des Dominicains situé sur l’emplacement du centre psychiatrique actuel, possédait pour annexe un hôpital situé du côté de la grande ville, dans le périmètre compris entre la rue du Pont-Neuf et l’église Saint-Martin.

L’Hôtel-Dieu, vulgairement désigné comme étant l’hôpital du bout du Pont-Neuf, dédié à Notre-Dame et à saint Jacques, patron des pèlerins, comme le sont les établissements de Narbonne et de Toulouse, a été fondé, sur le même emplacement, certainement sous la protection du roi de France, dans le cours du XIVe siècle. Cet Hôtel-Dieu, qui servira par la suite de refuge aux pauvres incurables a été ouvert dès l’origine pour séquestrer les lépreux, écartés de toutes exactions en étant placés sous auspice royal.

Car s’il existait auparavant dans notre ville une maison des ladres ou maladrerie, localisée à l’extérieur des remparts, près du moulin de la Boucarie, ou des Religieuses, entourée de fossés pour prévenir l’évasion et assez vaste pour recevoir trente malades ; elle eut à s’affranchir d’un grave mouvement populaire qui mit en danger son existence, certainement en tous cas son autorité. En l’année 1321, le bruit se répand, amplifié par l’ignorance des populations, que les Juifs, revenus dans le royaume de France et les lépreux, excités par les mahométans d’Alger et de Grenade, empoisonnent les puits et les fontaines. Il n’en faut pas davantage pour mettre ces malheureux hors la loi ; on les dépouille de leurs biens ; on les brûle vifs. 

L’Hôtel-Dieu est un hôpital civil, qui échappe pour la première fois semble-t-il, au contrôle des ordres monastiques. La direction est confiée aux consuls de la ville, plus particulièrement à un bayle ou syndic, et à cinq ou six procureurs annuels qui concourent à l’élection de leurs successeurs selon les prescriptions d’un arrêté du parlement de Toulouse du 19 février 1445. La perte des premières chartes ne permet de connaître ni l’identité des fondateurs, ni même celle des premiers bienfaiteurs mais il est indiscutable que les revenus s’accroissent considérablement et rapidement grâce à la charité publique, renforcée par de nombreuses  fréquentes donations privées.

Les exemples se multiplient. Le 30 novembre 1452, Florette Assermat, veuve de Jacques Cahuzac de Castelnaudary, originaire de Limoux, transmet par testament tous ses biens considérables à l’hôpital ; en 1543, Peyronne de Rabot, épouse de Pierre d’Ax, seigneur d’Alet, lui donne la métairie de Propy ou de Sales, située dans le territoire de Saint-Polycarpe ; par testament du 18 décembre 1556, Bernard de Caseneuve, bachelier de Limoux, lui lègue la métairie de Saint-Andrieu de Taix. L’ascendant de l’Hôtel-Dieu est véritablement important. François de Malhaurens, appartenant à l’une des grandes familles de la ville, lui lègue par testament au mois de septembre 1549, une métairie sise à Routier et une teinturerie située à Limoux. Outre de nombreux autres domaines, l’hôpital du bout du Pont-Neuf possède sa propre table de boucherie sur la place du Marché, le droit d’entrée sur les bois de chauffage, le produit des quêtes recueillies par les bassiniers nommés tous les ans dans le Conseil de la ville et une aumône faite par le monastère de Prouille, trois jours de chaque semaine.

Les soins sont prodigués par les dames religieuses dites Augustines de la charité Notre-Dame ou sœurs de la Croix. Elles sont d’abord au nombre de quatre, y compris la révérende mère Saint-François, prieure, dont les mémoires de la communauté ont raconté les vertus et les miracles en prédictions et mortifications.

C’est à l’Hôtel-Dieu que les malades indigents reçoivent jusqu’à leur guérison les soins et secours de la charité. Les enfants exposés sont recueillis au tours, pour être confiés à des nourrices, mais cette charge autorise l’administration à poursuivre les pères et mères en payement des frais d’entretien. L’exposition est devenue si onéreuse  que le 30 septembre 1657, on délibère pour qu’un moratoire soit lu dans les églises, afin d’obtenir par des révélations et sous peine de censures ecclésiastiques, la découverte d’un crime ignoré. Par ce procédé, la révérende mère Saint-François poursuit en justice en 1671, le seigneur de Caudeval et le fait condamner à reprendre un enfant, dont il était le père, et à payer la dépense de trois années.

Lorsque des mendiants de passage s’introduisent dans notre ville, il ne leur est plus permis de solliciter la charité publique. Une maison contiguë à l’hôpital Notre-Dame, appropriée et garnie de lits leur offre un asile ; ils sont hébergés une nuit, après quoi un gardien rétribué par l’administration et chargé de veiller sur leur conduite, les contraint à se retirer et par-là, les égards de l’humanité s’allient à la sévérité des règlements. 

 

L’incendie du 21 juin 1673

 

Au mois de février de l’an 1673, une inondation d’une ampleur considérable ruine un grand nombre de bâtisses. Le vieil hôpital du bout du Pont-Neuf souffre dans ses fondements. L’atteinte de ses murs n’est pas suffisante. Le 21 juin 1673, un incendie survient dans le quartier de l’église et vingt-six immeubles sont entièrement brûlés. Ces catastrophes peuvent expliquer la destruction ou la désaffectation probable de l’Hôtel-Dieu qui n’existerait alors plus, car dès l’année suivante, le cardinal de Bonsi, archevêque de Narbonne et président des Etats de Languedoc, écrit aux consuls de Limoux dépendant de son diocèse, pour les exhorter au nom du roi Louis XIV, à construire dans leur ville un Hôpital général. En effet, selon toute vraisemblance, l’édit royal n’aurait pas été aussi pressant, si Limoux avait pu opposer l’existence de son Hôtel-Dieu, même vétuste.

 

La foudre détruit en grande partie la flèche du clocher

 

Il pleut sans discontinuer ; l'orage est aussi long que terrible et soudain, peu avant minuit, le samedi 19 août 1775, le ciel est entièrement électrisé, le grondement du tonnerre est d'une violence inouïe. C'est l'affliction générale de la population. La foudre vient de s'abattre sur l'église Saint-Martin de Limoux. La flèche du clocher est quasiment détruite mais aussi, le haut de la tour octogonale primitive est grandement endommagé[1]. Les maisons avoisinantes ont considérablement souffert et nombre d'entre elles ne pourront être relevées. Maçons et charpentiers immédiatement requis par l'assemblée consulaire craignent l'effondrement des ruines et l'engloutissement d'une grande partie du bâtiment paroissial[2]. Raymond Ribes, le maire, à qui l'on remettait le vendredi précédent le chaperon de premier consul et qui tendait dans l'église sa main vers les Saints-Evangiles, est stupéfié par l'événement sinistre majeur de son début de fonction. "Il est d'une nécessité indispensable de procéder de suite à la démolition de la partie de bâtisse qui reste et qui menace de s'écrouler".  


[1]  - Église Saint-Martin de Limoux - ada  4e206/dd10

[2]  - Registre des délibérations du conseil de la ville de 1772 à 1776 - ada  4e206/bb15

 

 ©  Gérard JEAN

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