Une chronique de Gérard JEAN

 

  Impasse Michelet  

La rue annonce bien son rang. C’est une courte impasse du lotissement Maireville sur lequel donnent les jardins privés de monsieur le maire. Sa dénomination a été choisie le 30 septembre 1975, mais les registres de délibérations de la ville ne disent pas si nos élus ont souhaité honorer le plus grand historien du XIXe siècle ou bien le littérateur, l’écrivain, le moraliste ou le poète qu’il fut. Par voies urbaines interposées, il cousine en tout cas avec Anatole France et se trouve apparenté au philosophe Descartes. Ce gentil bout de rue, aussi calme et plaisant soit-il, ne peut raconter aucun fait dont il aurait été le témoin ; tout juste a-t-il discerné dans la pénombre de certains soirs de campagnes électorales quelque agitation ; toutefois il préfère sur ce point rester discret et vous invite à mieux connaître Jules Michelet son célèbre parrain.

C’est à Paris que Jules Michelet naît, le 21 août 1798. Son père vient de trouver un emploi dans une imprimerie où sont produits les assignats dont le gouvernement fait une grande consommation car l’or, l’argent et la monnaie de billon sont depuis quelque temps en voie de passer à l’état de souvenirs. L’imprimerie aux assignats est installée dans une église dépendant d’un ancien couvent de religieuses dont l’Etat s’est évidemment emparé. L’atelier occupe le chœur, l’habitation des Michelet une partie de la nef. Bien qu’ayant vu le jour dans une ancienne église, le futur grand historien n’est pas baptisé, sans doute parce qu’à cette époque néfaste, il n’est guère facile de trouver un prêtre ; mais lorsque le Concordat rend la liberté aux ministres de Dieu, on ne songe pas d’avantage à faire de lui un chrétien.

L’enfance et la jeunesse de Jules sont douloureuses, difficiles et souffreteuses. Lui-même assure qu’il est né « peu viable, agité, maladif sans maladie ». A l’âge de quatre ans, il est « tout nerveux », d’une sensibilité exagérée et si l’on ajoute à cela la gêne, presque la misère, qui règne dans la maison, on comprend mieux la mélancolie de ses écrits.

Jules avait paraît-il, appris à lire et à écrire presque seul et assimilé les premiers éléments, donnés de-ci de-là, un peu à la diable, c’est-à-dire quand on avait le temps. Heureusement il reçoit quelques leçons d’un ancien maître d’école de campagne, nommé Mélot, qui vient s’établir libraire à Paris, grisé, comme tant d’autres, par les commencements de la Révolution. Chaque jour, avant l’heure de regagner l’imprimerie où il apprend le métier en cherchant les caractères de plomb dans la casse, Jules se rend chez Mélot qui corrige ses devoirs de la veille et lui en donne de nouveaux pour le lendemain. Le libraire lui apprend le français et même un peu de latin ; il lui explique quelques vers de Virgile ou d’Ovide, et tout est dit.

L’établissement typographique frappé par la suppression des journaux périclite si bien qu’en 1812, la famille Michelet se trouve plongée dans une misère profonde. Son dernier sacrifice va être pour Jules, inscrit à quatorze ans au lycée Charlemagne. Dès son entrée, le jeune élève souffre beaucoup car ses camarades se plaisent à railler sa timidité et sa mise plus que modeste ; il est en effet à peine vêtu et à peine chaussé ; ce qui le conduira sans doute à dire plus tard : « Je suis né comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris ! ». Dans la boutique du libraire Mélot, Jules Michelet avait lu, dévoré même avec passion, une Mythologie, un Boileau et une Imitation de Jésus-Christ dont il ne pouvait se détacher. Subitement, il prend seul à dix-huit ans la résolution de se faire baptiser. A vingt et un ans, il obtient le grade de docteur ès lettres avec une thèse sur Les vies de Plutarque.

Professeur d’histoire au collège Sainte-Barbe, toujours désireux de s’affranchir et d’avoir une vie indépendante, il essaye de compléter les maigres ressources de l’enseignement en écrivant des petits manuels scolaires, dont quelques-uns, comme son Précis d’Histoire moderne, restent encore des modèles, de véritables chefs-d’œuvre, auxquels la critique d’aujourd’hui, pourtant si difficile, si rigoureuse, n’a trouvé rien d’essentiel à reprendre.

Michelet, considéré comme un chaud royaliste, donne des leçons d’histoire à Mademoiselle, sœur du duc de Bordeaux, alors âgée de huit ans, avant qu’elle ne devienne duchesse de Parme. Donné pour précepteur à la princesse Clémentine, la plus jeune des filles de Louis-Philippe, il est comblé de faveurs par la branche aînée des Bourbons, puis par la branche cadette mais il salue avec le même enthousiasme la chute de l’une et la fuite de l’autre. Jules Michelet est nommé maître de conférences d’histoire et de philosophie à l’Ecole normale. La hardiesse de son enseignement démontre qu’il est toujours l’élève de Mélot le jacobin ; c’est un oublieux, un ingrat dira-t-on même, car il louvoie facilement entre ses convictions religieuses ou royalistes et des sentiments républicains ou de libre penseur immuables.

En 1830, il est nommé chef de la section historique aux archives du royaume. Les 27, 28 et 29 juillet, il affirme être frappé par une grande lumière et il aperçoit son pays, sa patrie. C’est à dater de cette vision qu’il se met à écrire sa fameuse Histoire de France. Michelet conçoit le rôle de l’historien autrement que tous ceux qui l’ont précédé. Il présente la vie de nos ancêtres, lui donne du mouvement ; il abandonne le style monotone des érudits et des doctrinaires ; il trace avec sa plume des tableaux variés et superbes, écrits de main de maître, quand il montre par exemple les peuples chrétiens se levant en masse pour la délivrance du Saint-Sépulcre.    

Avec ce novateur, la géographie est vivante, animée autant que merveilleuse. La Bretagne devient « la limite extrême, la pointe, la proue de l’ancien monde », peinte avec « ses grandes landes, tristement parées de bruyères et de diverses plantes jaunes ou ses campagnes blanches de sarrasin » ; la nature se transforme pour être prodigieusement belle. Jules Michelet entre au Collège de France, en qualité de professeur d’histoire et de morale puis à l’Institut où il succède au comte Reinhard, de l’Académie des sciences morales et politiques. A partir de ce moment, son prestige prend une importance considérable. Les étudiants, les savants et les gens du monde, à quelque opinion qu’ils appartiennent, affluent à ses cours, et sa renommée atteint presque l’universalité.

Si Michelet est un écrivain des plus remarquables, il est par contre un piètre orateur. En revanche, sa vanité est sans bornes. Lorsqu’on l’interroge sur les rapports qu’il peut avoir avec Victor Hugo, il répond : « Nous ne nous rencontrons pas. Les lions vivent isolés, mais nos pensées sont des aigles et se saluent dans les airs ».

La gloire présente maintenant son revers. S’attaquer à Michelet, à son enseignement, à sa renommée, quelle hardiesse ! Quelle félonie ! Sa passion vaniteuse se dévoile, ce sont les Jésuites qui osent l’attaquer, c’est eux qu’il faut immoler car « ils enfoncent chaque jour notre peuple dans l’enfer des boues éternelles et n’existent plus qu’à l’état d’esprit malfaisant ». Celui qui a glorifié Jeanne d’Arc en termes incomparables, qui a décrit avec des accents admirables « l’histoire de cette femme qui, cent fois contée, cent fois renouvelle les larmes », se répand en invectives contre l’Église et ses ministres, contre les rois et les glorieux serviteurs de la France et aussi contre la religion. Il croit que les Jésuites et même le clergé sont ligués contre lui, il les immole à sa vanité et va jusqu’à renier Dieu lui-même.

Michelet accueille la révolution de 1848 avec des transports d’allégresse, oubliant les bienfaits dont la famille d’Orléans l’avait comblé, et, en guise de récompense, il est aussitôt rétabli dans sa chaire du Collège de France d‘où il s’était fait exclure. En 1851, l’année du coup d’État, l’orgueilleux professeur refuse de prêter le serment imposé à tous les fonctionnaires, ce qui lui fait perdre à nouveau sa chaire au Collège de France et la place de chef de section qu’il occupe aux archives de France.

Jules Michelet meurt à Hyères, le 9 février 1874, des suites d’une maladie de cœur dont il souffre depuis longtemps. Le vieux lutteur s’est réconcilié avec la nature, avec la vie, avec Dieu, mais il reste tourmenté jusqu’à son dernier souffle par les tragédies de l’histoire. Au moment de terminer son Histoire de France, il écrit : « Chère France avec qui j’ai vécu et que je quitte à si grand regret, chère France, s’il a fallu pour retrouver ta vie qu’un homme se dévouât et passât et repassât tant de fois les fleuves et les mers, il se console et te remercie encore et son plus grand chagrin, c’est qu’il faut te quitter ». Le 14 juillet 1898, le gouvernement célèbre au panthéon avec un mois d’avance le triomphe posthume de l’écrivain et l’anniversaire de sa disparition mais la pluie mal venue fit reporter la cérémonie de clôture au dimanche suivant.

 ©  Gérard JEAN

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