Une chronique de Gérard JEAN

 

  Rue Louis Braille  

C’est sûrement par déférence ou respectueux égard envers les non-voyants, que la municipalité n’a jamais fait apposer de plaque indicatrice aux extrémités de la rue, dédiée à celui qui a découvert et mis au point le système d’écriture à l’usage des malheureux frappés de cécité. Pourtant, le tout nouveau conseil municipal, conduit par Robert Badoc, a décidé au cours de la séance du 23 décembre 1971, d’appeler, rue Louis Braille, l’artère sise entre l’avenue du Pont de France et la rivière d’Aude, sur proposition de la commission d’urbanisme, afin de mettre un terme aux confusions qui se produisaient.

Cette voie, conduisait alors aux berges du fleuve et aux meilleurs emplacements recherchés par les vaillantes lavandières, satisfaites de trouver là, derrière leurs agenouilloirs, les grands espaces herbeux propices au séchage des lessives. Puis, elle a connu avec l’installation des bains-douches, la forte animation des lendemains de foire, des journées d’après-vendange, des samedis et des matinées du dimanche. Elle représentait pour ainsi dire le prélude festif auquel se livraient les cohortes de travailleurs, heureux d’avoir terminé l’ouvrage, joyeux de bénéficier de l’eau courante pour les soins du corps, avant que ne commencent la fête et les bals.

L’intense activité de l’abattoir était plutôt matinale, bien plus bruyante, axée davantage sur les jours de semaine. Sait-on que l’on abattait couramment plus de trois cents animaux par mois au début du siècle dernier ? Imagine-t-on que les résidus de sang et de viscères étaient fréquemment déversés directement dans l’Aude ; en dehors de la ville il est vrai ! Aujourd’hui, la rue Louis Braille infiniment plus calme est fermée à la circulation du côté du fleuve où a été aménagé un vaste boulodrome. La crèche municipale remplace l’établissement des bains-douches devenu presque inutile, relégué sur l’emplacement où étaient réceptionnés les bestiaux voués à la boucherie. L’abattoir a prêté ses immenses hangars au comité des fêtes de carnaval qui trouve à propos d’assembler en ce lieu, la résine et le chanvre de ses entorches. Les Restaurants du Cœur, succèdent à la Maison de la Rivière, quelque temps hébergée, et la splendide fresque collective peinte par les Amis des Arts achève de sombrer dans l’oubli, ignorée même des joueurs de pétanque bien trop absorbés par le jet du cochonnet.

Louis Braille naît le mercredi 4 janvier 1809 à Coupvray, un petit village situé dans le département de la Seine-et-Marne, près de Paris. C’est le quatrième et dernier enfant de la famille. Son père, Simon-René, est maître bourrelier. Un jour de l’année 1812, l’enfant qui aime jouer à tailler des morceaux de cuir avec les outils du métier, se blesse malencontreusement à l’œil. Il est impératif d’énucléer l’organe mutilé afin d’empêcher la contamination. Cependant, par « sympathie de l’œil sain » comme disent les médecins du temps, l’opération n’est pas envisagée ; bientôt une ophtalmie purulente se développe. Louis a cinq ans lorsque le voile noir de la cécité s’abat sur lui. Définitivement.

Au village, un nouvel instituteur, Antoine Bécheret, est recruté par le conseil municipal pour instruire les enfants sur la religion catholique, la lecture, l’écriture et le calcul. Dès son installation achevée, l’abbé Palluy, curé de la paroisse et ancien bénédictin de l’abbaye de Cluny, lui demande de prendre en charge le jeune aveugle, certainement le premier à être intégré dans une structure scolaire traditionnelle.

En 1815, à Paris, l’école des jeunes aveugles de Valentin Haüy vient d’être séparée de l’hospice des Quinze-Vingts et attend d’être installée rue Saint-Victor, dans le séminaire Saint-Firmin, où elle accueillera bientôt Louis Braille, d’abord comme élève en 1819, puis comme professeur et concepteur d’un système qui portera son nom. Mais Paris, à quarante kilomètres de Coupvray, c’est un tout autre monde, heureusement accessible au nouveau châtelain, le marquis d’Orvilliers. Ce dernier connaît l’existence de l’Institution Royale des Jeunes Aveugles car il a lui-même souscrit au projet de Valentin Haüy en versant une forte somme pour sa fondation. L’établissement accepte le jeune Louis et lui accorde une bourse d’étude. Il y entre le 15 février 1819. Les locaux sont insalubres, exigus, humides et l’hygiène est notoirement insuffisante. Comme beaucoup d’autres enfants, il y contracte la tuberculose.

L’instruction se prolonge pendant cinq ou six ans. Les élèves apprennent la géographie, l’histoire, les langues anciennes et modernes, s’instruisent en mathématiques, pratiquent la musique vocale ainsi qu’instrumentale, s’initient à plusieurs métiers dont l’apprentissage doit leur assurer une relative autonomie : l’imprimerie, la reliure, la vannerie, la sparterie, la filature et le tricot. Louis Braille, comme ses camarades, assemble des lettres sculptées en gros relief, découpées dans le bois ; compose des mots et ensuite des phrases. Cependant, un jeune petit aveugle vient à poser de façon fortuite ses mains sur un carton imprimé en caractères très saillants et fait part de sa découverte : il vient de « lire » avec ses doigts un O, puis un I.  La méthode de Valentin Haüy, la seule connue, la seule appliquée à cette époque prend une nouvelle orientation. Louis Braille participe à la réalisation de nombreux petits livres composés de grandes lettres gaufrées espacées, mais il reconnaît les limites du procédé et il s’ingénie à « resserrer la pensée dans un minimum de mots » afin de rendre d’abord les ouvrages moins volumineux.

Charles Barbier de la Serre est un passionné d’écriture rapide et secrète. Au cours de ses précédentes campagnes, le capitaine d’artillerie a créé, pour transmettre des ordres au cours d’actions nocturnes, un système original permettant la rédaction et la lecture des messages. Il utilise des points et des tirets en relief, dont on prend connaissance du bout des doigts. En 1809, il publie les Principes d’expéditive française utiles pour tracer des signes à la vitesse de l’élocution ; en 1819, il expose dans la cour du Louvre, une machine qui peut graver l’écriture dans l’obscurité ; en 1821, il présente sa sonographie nocturne à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles. Charles Barbier veut permettre à ces pauvres infirmes d’écrire et de relire leurs textes sans avoir besoin de connaître la forme des lettres, l’usage de la plume ou du crayon, les règles d’orthographe ou les difficultés de l’épellation, au moyen d’une planchette de bois, d’une plaque en fer-blanc et d’un poinçon.

Les élèves de l’école testent la méthode. A douze ans, le jeune Braille lui s’en empare, l’étudie, la pratique et la perfectionne. Le système du capitaine, entièrement phonétique, présente de graves défauts et ne peut en aucune manière convenir aux exigences scolaires. L’ingénieuse sténographie se désintéresse complètement de l’orthographe, de l’étymologie ou de la grammaire ; elle ne comporte ni ponctuation, ni chiffres ; elle se montre incapable de traduire une composition musicale. Le procédé lui-même est complexe, gourmand de temps et d’espace puisqu’il utilise jusqu’à douze points pour un seul signe et donne aux lignes une hauteur de six points. La direction de l’Institution tente de mettre en présence, au cours d’une entrevue orageuse, son jeune aveugle tout frêle et fort timide qui avance de prudentes suggestions, et le vieux grognard assez coléreux qui rabroue l’adolescent. 

A seize ans, Louis Braille met au point la méthode actuelle de lecture pour les aveugles qui n’est encore aujourd’hui ni dépassée, ni égalée. Son système est basé sur l’utilisation de six points en relief qu’il dispose de manières différentes, ce qui lui permet soixante-trois combinaisons. Ainsi, il est à même de présenter l’alphabet avec ses lettres, accents et ponctuation, les chiffres, les signes algébriques, les indications musicales et même toutes les formes sténographiques.

Le 8 août 1828, Louis Braille est nommé « répétiteur » de l’Institut. Mais il ne sera professeur qu’en 1833. Ce titre de « répétiteur » ne lui vaut guère d’avantages. Certes, au revers de sa veste d’uniforme, il arbore maintenant des palmettes qui indiquent sa nouvelle fonction. La vérité c’est qu’il reste un « grand élève ». Il mange au réfectoire, il couche au dortoir commun, à l’occasion il subit des punitions. Sa correspondance continue à être lue par le directeur ; il ne peut recevoir de visites que sur autorisation, et en présence du concierge ! Pignier, le directeur de l’école, qui tient en haute estime son élève, se trouve remplacé par un certain Dufau, administrateur nul et méchant qui, sans même vouloir examiner les essais de Braille, déclare vouloir s’en tenir strictement au système classique de Valentin Haüy. En cachette, les élèves de l’Institut dévorent, le précis d’histoire exécuté - avec des points en relief - par le jeune répétiteur ; ils apprennent clandestinement son procédé de lecture et d’écriture. Dufau ne décolère pas ; il perquisitionne dans les pupitres ; ceux qui détiennent ces ouvrages indésirables sont punis avec la dernière sévérité.

Par bonheur, un sous-directeur adjoint au terrible Dufau sera un jour nommé par le ministre. Le nouveau venu ne tarde pas à se rendre compte de la haute valeur du système préconisé par Braille. Il obtient que sa méthode révolutionnaire soit essayée… en dehors des classes ! Par la suite, ce fonctionnaire hardi arrive à faire entrer dans le programme la théorie de Braille, mais seulement pour les exercices écrits. Ensuite, on l’emploie pour la notation de la musique. Finalement pour l’impression.

En 1850, le principe de Braille gagne du terrain. Mais il ne sera officiellement adopté qu’en 1854. A cette date, le pauvre inventeur n’est plus. Il meurt le 6 janvier 1852 dans le bâtiment actuel de l’Institut National des Jeunes Aveugles, boulevard des Invalides à Paris. Il faudra attendre 1878 pour que le système Braille soit unanimement adopté en Europe. Et ce n’est qu’en 1950 que l’Unesco s’empare de la délicate question de l’emploi du Braille pour les langues non européennes. Le 22 juin 1952, le Gouvernement s’inquiète de rendre un hommage - un peu tardif - à ce génie, dont la mémoire est vénérée dans tous les pays civilisés. De Coupvray, où il reposait dans le cimetière, on transféra sa dépouille mortelle au Panthéon. A la demande de ses concitoyens, les mains de Louis Braille sont restées au village natal.

Les habitants de notre ville, ont appris à connaître un peu mieux l’action du bienfaiteur des aveugles mais savent-ils finalement que l’un des leurs, Germain Célestin Edouard Fournié, né à Limoux en 1833, éminent spécialiste français de la voix et de la parole, consacra une grande partie de son existence à l’étude de l’organe vocal ainsi qu’à l’Institut national des sourds-muets, dont il était l’un des fondateurs et le principal médecin. Peut-être un jour vaudra-t-il mieux emprunter son nom pour désigner l’une de nos rues nouvelles ; surtout si nous avons épuisé les termes du gros dictionnaire de la flore ?

 

 ©  Gérard JEAN

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