Une chronique de Gérard JEAN

 

  Rue Lavoisier  

De l’Avenue Charles de Gaulle ; une fois dépassés les anciens chais des établissements Jean Babou récemment acquis par la cave des vignerons du Sieur d’Arques, le promeneur s’aventure à gauche par la rue montante Lavoisier. Cette artère principale du lotissement Les Genêts, longue de quatre cents mètres, traverse de part en part le nouveau quartier pour aboutir au chemin de Saint-Andrieu qui peut conduire, chacun le sait, au village de La Digne-d’Amont comme au domaine de Tibur. C’est l’une de ces voies résidentielles, récemment ouvertes, bordée de quarante-trois villas, calme et sans histoires, qu’elles soient de voisinage ou bien rapportées par la tradition locale.

Voici que se présente à quelques enjambées, heureusement pour l’intérêt de la chronique, au milieu d’une vigne superbe et proche de quelques bâtiments d’exploitation récents, l’énigmatique château de Flandry dont tous parmi nous connaissent l’existence, mais bien peu la destinée.

Ce manoir, transformé en gentilhommière dans le cours du XIXe siècle a été construit au lieu dit « Métairie Peyre », sur la section G, numéro 258 de l’ancien plan cadastral. Il appartient d’abord à Louis Auguste Alexis Peyre, né à Limoux en 1797. Ce dernier, issu d’une ancienne et très distinguée famille, grand propriétaire terrien, avocat, maire de Limoux, conseiller général, député de l’Aude, est aussi conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Ses ancêtres, porteurs de la particule nobiliaire que lui-même revendique, sont Jacques de Peyre, sénéchal et Marc de Peyre, juge-mage de la ville de Limoux ; il se dit proche allié de ce Peyre, noble de Malras qui vend sa seigneurie à Madame Darlan, enfant naturel de Louis XV et d’un autre Peyre marié avec Anne-Magdelone de Saint-Benoît, mère de dix-huit enfants.

Mêlé très jeune à la politique, maintenu dans les courants très agités de cette époque, entre Bourbons et Légitimistes, Auguste Peyre assiste au Trois journées de Juillet 1830 qui provoquent la chute de Charles X et l’avènement de son cousin Louis-Philippe comme roi des Français. A la faveur de graves évènements insurrectionnels survenus à Limoux dans la nuit du 14 au 15 août 1830, au cours desquels 1200 manifestants envahissent et détruisent une partie des archives de l’hôtel de ville, il est nommé maire par ordonnance royale du 23 août 1830.

Pendant la durée de son mandat municipal, Auguste Peyre reçoit la duchesse et le duc d’Orléans, frère du roi de France ; Il créé l’abattoir de la rue de l’Hospice en achetant la maison Brun ; acquiert divers terrains pour l’établissement des promenades du Tivoli et du Cimetière ; ouvre un débouché par la Porte de la Brèche ; créé l’ancienne Place du Salé, aujourd’hui appelée Place du général Leclerc, en achetant le terrain du jardin des Doctrinaires ; achète la maison et ses dépendances à M. Jean Thalamas, affineur, pour établir le presbytère de l’église de l’Assomption. 

Louis Auguste Alexis de Peyre, à la fois franc-maçon et membre de la très puissante confrérie des Pénitents blancs fait aussi ouvrir la petite rue des Augustins afin qu’elle communique avec la Place du Salé qu’il vient de faire aménager. La tradition orale persiste à dire que le maire a profité de ces importants travaux pour relier au moyen d’un souterrain, dont il reste quelques traces, le château de Flandry siège d’une loge maçonnique, à l’église des Augustins ou à la chapelle des Pénitents blancs.

En 1843, le château de Flandry passe aux mains du notaire Rieutort. Oscar François Rougé, l’occupe en 1877 et en devient propriétaire. Comme Louis Auguste Alexis Peyre, il est avocat, conseiller général, député de l’Aude et franc-maçon. Chaque fois qu’il est élu maire de Limoux ou lorsqu’il est révoqué, ce qui lui arrive assez souvent, il donne au château des réceptions phénoménales, réunit parfois deux mille électeurs auxquels il offre généreusement une bière d’excellence élaborée dans sa propre brasserie. 

Elu député, Oscar Rougé entreprend de faire élever les tourelles d’angle du château de Flandry ; c’est au cours de ces travaux importants que survient un drame aussi douloureux qu’étrange. Raymond Bousquet, tailleur de pierre, fils d’un entrepreneur public qui avait été architecte de la ville, père de cinq enfants en bas âge, se tue accidentellement, sur le chantier, le mercredi 21 mai 1879. C’était un homme brave, affable, probe et travailleur membre de la société de secours mutuels Saint-Martin ; il faisait aussi partie du corps des sapeurs pompiers en qualité de porte hache car sa physionomie était représentative de sa fonction. Il portait la barbe brune, le bonnet à poils, les gants à crispin, le tablier en cuir blanc et l’outil symbolique sur l’épaule. Ces funérailles, célébrées le jour de l’Ascension, réunissent une foule considérable que l’église Saint-Martin ne peut bien entendu contenir. L’événement paranormal survient quelques années plus tard, lorsque Louis Bousquet, frère de Raymond, tailleur de pierre également, se tue accidentellement alors qu’il terminait la grande rosace ajourée de l’église des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, sur la place Notre-Dame du Rosaire. C’était au mois de mai ; le mois de la Vierge avait été fatal aux deux frères.

Le château de Flandry ne sera plus jamais habité, sinon épisodiquement, car les habitants successifs, se plaignent de faits étranges, d’esprits frappeurs, de phénomènes lumineux. Peut-être le fantôme du mystérieux Alexis Peyre, rode t-il dans les parages à moins que ce ne soit celui du malheureux Raymond Bousquet ? Ce ne sont que ruines, lorsque le baron Pierre de Ginestous, récemment décédé, le fait acquérir cher - apparemment sans motif légitime en 1985 - par la société des producteurs de Blanquette dont il est président, au moment ou la coopérative  connaît de graves problèmes financiers. Vingt ans plus tard, ce ne sont que ruines, aux fenêtres aveugles, abandonnées aux elfes, farfadets et autres revenants, heureux de trouver refuge tranquille en si bel endroit.

C’est la petite histoire de Limoux qu’il convenait de raconter, quitte à priver de quelques lignes le parrain de la rue dont nous évoquons le nom. Antoine-Laurent Lavoisier naît à Paris le 26 août 1743, dans l’hôtel particulier du cul-de-sac-Pecquet appartenant à son père, procureur au Parlement. Ce dernier déménage rue du Four-Saint-Eustache, avec sa belle-mère et sa belle-sœur, Constance Punctis, âgé de vingt-deux ans, lorsque son épouse décède en 1748. Orphelin très jeune, Lavoisier obtient en 1760 le second prix de discours français au concours général, dans la classe de rhétorique du collège Mazarin. Bachelier en droit, licencié en 1764, il est reçu comme avocat du Parlement ; mais, comme son père subvient largement à ses besoins, il n’exerce pas et tourne son esprit curieux vers l’étude des sciences.

Élève du chimiste Guillaume Rouelle et du minéralogiste Jean-Etienne Guettard qui l’associe à certains de ses travaux, le jeune homme commence à rédiger quelques études qui le font remarquer des milieux scientifiques. Un premier mémoire sur le gypse est lu à l’académie des Sciences le 27 février 1765, alors que son auteur n’a pas encore vingt-deux ans. Antoine-Laurent Lavoisier concours la même année sur un projet consistant à trouver le moyen d’éclairer une grande ville, telle Paris, en combinant ensemble la clarté, la facilité du service et l’économie. Il fait tendre sa chambre en noir et s’y enferme pendant six semaines sans voir le jour, afin de rendre ses yeux plus sensibles aux divers degrés d’intensité de la lumière des lampes. Un tel dévouement méritait d’être heureux ; l’Académie lui décerne une médaille d’or, le 9 avril 1766.

Lorsque au mois de mai 1768, ces messieurs de l’académie des Sciences sont appelés à voter pour remplacer le chimiste Théodore Baron, le nom d’Antoine Lavoisier arrive en tête devant celui du métallurgiste Gabriel Jars. Les noms des deux élus étant obligatoirement soumis au choix du roi, celui-ci donne la préférence à Gabriel Jars qui, par ses travaux et ses missions à l’étranger, a rendu d’éminents services à l’État. Mais respectant cependant le choix des académiciens, Louis XV décide que Lavoisier peut être considéré comme faisant déjà partie de l’Académie, et qu’il y sera automatiquement admis sans qu’il y ait lieu à de nouvelles élections dès qu’une autre place d’adjoint-chimiste viendra à vaquer. Or, il se trouve que cette place fut, dès l’année suivante, celle de Gabriel Jars lui-même, décédé le 20 août 1769 à Clermont-Ferrand, à l’âge de trente-sept ans, des suites d’une insolation dont il avait été victime au cours d’une tournée d’inspection.

Antoine de Lavoisier ne tarde pas à s’apercevoir combien la fortune peut devenir nécessaire aux recherches qu’il se propose de conduire, aussi, l’année de son élection à l’Académie, il se laisse tenter par une charge de fermier-général. Ces deux titres ne peuvent que lui assurer un avantageux mariage qui a lieu effectivement le 16 décembre 1771 avec une jeune personne qui n’a pas encore quatorze ans, Marie-Anne Paulze, fille elle-même d’un fermier-général et petite-nièce par sa mère de l’abbé Terray.

Le 28 mai 1775, Lavoisier est chargé par Turgot de la réforme des Poudres et Salpêtres, ce qui l’amène à loger à l’Arsenal où il demeure seize ans. Lors des intempéries de 1788, il avance à la ville de Blois une somme de 50.000 francs pour acheter des blés et il en dirige si habilement l’emploi que cette ville échappe aux effets de la famine ainsi qu’aux séditions qui se produisent dans bien d’autres lieux. Dans le même temps, il dirige la caisse d’escompte et rédige son Traité de la richesse territoriale de la France, modèle d’économie politique, dont l’impression sera ordonnée en 1791 par l’assemblée constituante.

Antoine Lavoisier n’avait pas cinquante et un ans, quand il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire pour entendre la phrase restée célèbre : « La République n’a pas besoin de savants ; il faut que la justice suive son cours ». Le 8 mai 1794, le célèbre chimiste périt sous le couperet de la guillotine avec vingt-sept fermiers-généraux, ses confrères, dont son beau-père Jacques Paulze. Le lendemain, Lagrange disait à Delambre : « Il ne leur a fallu qu’un moment pour faire tomber cette tête, et cent ans peut-être ne suffiront pas pour en produire une semblable ». La postérité a rendu justice à Lavoisier. Conscient de sa vie exceptionnelle, Antoine-Laurent Lavoisier écrivait la veille de son exécution : « Il est donc vrai que l’exercice de toutes les vertus sociales, des services importants rendus à la patrie, une carrière utilement employée pour le progrès des arts et des connaissances humaines ne suffisent pas pour préserver d’une fin sinistre et pour éviter de périr en coupable ». Le 27 juillet 1900, une statue, œuvre du sculpteur Barrias, a été élevée au grand chimiste sur la place de la Madeleine, où se trouvait la maison qu’il avait habitée pendant les dernières années de sa vie.

 

 ©  Gérard JEAN

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