Une chronique de Gérard JEAN

 

 

  Rue Lamartine  

Offrir une si petite rue bordée de neuf villas dans le quartier Saint-Antoine, à la mémoire d’un si grand homme, semble un acte irréfléchi. Il est vrai que les porteurs du projet vous diront n’avoir pas davantage soutenu Victor-Hugo en lui concédant la courte voie parallèle qui porte son nom.

Le choix d’une dénomination rurale, geste symbolique s’il en est, presque toujours suggestif, n’enlève jamais rien naturellement à la valeur humaine. Si bien que l’élu municipal, a voulu distinguer parmi quelques héros de la littérature française, Alphonse de Lamartine, qui avait été le plus grand poète du XIXe siècle avant que la maîtrise ne passe à Victor-Hugo.

Mais  notre élu a-t-il connu l’affection de Lamartine pour la vie des champs, noble signe presque toujours, et pour la ville de Limoux où il séjourne assez fréquemment entre 1822 et 1838 ?

Etienne Louis Jules Rivals, alors député de l’Aude, rapporte malicieusement à ce sujet les propos de son grand-père, ancien maire de Limoux. Ce dernier avait eu connaissance de la mésaventure survenue à Lamartine qui se présentait au domicile de notre compatriote, l’académicien Pierre Alexandre Guiraud.

Alexandre Guiraud, récent acquéreur d’un hôtel particulier situé 12, rue du Palais, se trouve sous la férule d’un vieux domestique qui lui sert de concierge, de valet de chambre, d’intendant, de contrôleur des dépenses et de maître. Ce factotum a pris sur le doux poète un ascendant qui ressemble fort à de la tyrannie. M. de Guiraud tremble comme une feuille devant son exécuteur. Nul ne peut pénétrer chez lui s’il n’est sympathique au serviteur qui se livre sur la personne des visiteurs à une inspection minutieuse et décide, selon son impression, s’il doit ou non laisser entrer.  

M. de Guiraud peut seulement obtenir, par grâce, l’identité de ceux qui sont venus le demander. Un jour qu’il rentre de sa promenade habituelle, il questionne pour savoir si un invité s’est présenté. Jacques, son domestique, prend alors un air méprisant et répond en patois : « Il en est venu un et je vous promets qu’il a été bien reçu ; un homme maigre, long, vêtu d’une redingote qu’il devait avoir volée. Il voulait entrer de force. J’avais beau lui dire qu’ici nous ne faisions pas la charité aux étrangers, que nous en avions assez avec toute la gale mendiante de Limoux, il me poussait toujours pour entrer et me disait sans cesse qu’il était de Lamartine. Je lui ai répondu que je connaissais tous les fainéants de cette métairie, et à la fin, j’ai dû prendre le balai pour le chasser. Vous l’auriez vu partir à grandes enjambées ! J’en ai été ainsi débarrassé ».

Après l’accueil que lui fait à Paris M. de Lamartine, Pierre Alexandre Guiraud comprend la maladresse et se fait expliquer les circonstances de la mésaventure. Son collègue de l’Académie se trouve en voyage dans le Midi. Plutôt habitué aux visites qu’il effectue de coutume au domaine de Villemartin, il souhaite aujourd’hui rencontrer son hôte dans son nouveau domicile de la rue du Palais. Le gardien le prend alors pour un rôdeur qui dit être le valet d’une métairie, près de Limoux, appelée « Lamartine ». Je suis de Lamartine ! Cela vaut au poète du golfe de Naples,  d’être reçu de belle façon.

La tradition verbale locale persiste encore à rapporter, sans que l’on puisse vérifier l’assertion par des écrits, qu’Alphonse de Lamartine loge parfois aussi à Limoux, chez des amis d’Alexandre Guiraud. Vraisemblablement, au 49, rue de la Mairie, dans l’immeuble de la famille du baron de Fourn, acquis récemment par la municipalité pour l’installation de son administration ; ou bien en haut du salon occupé par le célèbre pâtissier Lannes, c'est à dire au-dessus du local où la Société "Mémoire Historique de Limoux" a élu aujourd'hui domicile : 70, rue de la Mairie.

Encore faut-il rappeler, que Pierre Marie Jeanne Alexandre Thérèse Guiraud, né à Limoux le 24 décembre 1788, est élu au fauteuil numéro 37 de l’Académie française, le 10 mai 1826, devant son concurrent Alphonse de Lamartine admis seulement sous la coupole, le 5 novembre 1829.

M. Alphonse de Lamartine naît à Macon, le 21 octobre 1790. Son grand-père avait exercé autrefois une charge dans la maison d’Orléans, et s’était ensuite retiré en province. La Révolution frappe sa famille comme toutes celles qui tiennent à l’ordre ancien par leur naissance ou leurs opinions. Les souvenirs reculés de Lamartine le transportent à la maison d’arrêt où il rend visite à son père. Au sortir de la Terreur, et pour traverser les années encore difficiles qui suivent, ses parents vivent confinés dans cette terre obscure de Milly que le poète chante et décrit dans l’Harmonie intitulée : Milly, ou la terre natale.

Il passe là avec ses sœurs une longue et innocente enfance, libre, rustique, sous les yeux d’une mère aussi distinguée par les qualités du cœur que de l’esprit. Il abandonne cette vie domestique pour aller à Belley, au collège des Pères de la Foi ; moins heureux qu’à Milly, il y trouve cependant du charme, des amis qu’il garde toujours, des guides indulgents et faciles. Après le collège, vers 1809, il vit à Lyon, fait un premier et court voyage en Italie, regagne ensuite Paris nous dit M. Sainte-Beuve : « Il versifie beaucoup dès lors, jusque dans des lettres familières, songeant à la gloire poétique, à celle du théâtre en particulier ; d’ailleurs assez mécontent du sort, et trouvant mal de quoi satisfaire à ses goûts innés de noble aisance et de grandeur ».

En 1815, la santé de M. de Lamartine s’altère ; il revoit l’Italie. Un certain nombre de vers des « Méditations », et beaucoup de souvenirs dont le poète fera usage par la suite, datent de ce voyage. La chute de l’Empire qu’il n’avait jamais servi et la Restauration, apportent de notables changements dans sa destinée. En 1814, il entre dans une compagnie de gardes-du-corps ; mais, après les Cent-Jours, il ne reprend pas le service.

Le succès soudain des « Méditations poétiques » parues dans les premiers mois de 1820 est l’un des plus éclatants du siècle. « La Mort de Socrate » publiée en 1823 est suivie du « Dernier chant du pèlerinage d’Harold ». Dans ce poème sur Byron, Alphonse de Lamartine apostrophe avec énergie l’Italie sur sa décadence et son esclavage, ce qui lui vaut une blessure au bras provoquée au cours d’un duel par le colonel Pépé. De retour à Paris, après sept ans d’absence, il est reçu à l’Académie française par Georges Cuvier, le 1er avril 1830 alors que paraissent ses « Harmonies poétiques et religieuses ». Le discours de Lamartine révèle en lui le prosateur et l’orateur. C’est le premier romantique entré à l’Académie et il s’efforce avec Chateaubriand et Alexandre Guiraud, d’y conduire Victor Hugo, dès 1836.

Officier, diplomate, poète, historien, romancier, orateur et homme politique, Alphonse de Lamartine voyage en Europe et en Orient où il part avec sa femme et sa fille Julia, accompagné d’une suite princière, sur un vaisseau qu’il affrète. Dans ce voyage, cause première de la perte de sa fortune, il perd sa fille unique. Député en 1833, il fait paraître son « Histoire des Girondins » en huit volumes en 1847. Membre du Gouvernement provisoire et ministre des Affaires étrangères en 1848, il prononce à cette époque des harangues magnifiques qui contribuent à le rendre très populaire. Elu par douze départements à l’Assemblée constituante, sa popularité s’étiole au point de rendre difficile son accession à l’Assemblée législative. Candidat à la présidence de la République, il n’obtient qu’un très petit nombre de voix et se retire alors définitivement de la politique.  

En 1849 commence sa lutte héroïque contre la mauvaise fortune, qui chaque jour creuse plus profondément l’abîme où va s’engloutir, avec l’héritage paternel, tout ce qu’y avait ajouté, au temps de la prospérité, le plus illustre représentant de la vieille maison des Lamartine. Sur le tard, il perd quelques-une de ses facultés et toute sa richesse jusqu’à la ruine.

Une loi du 15 avril 1867 avait accordé comme récompense nationale, au pauvre grand homme épuisé par l’excès du travail, la dotation viagère d’une rente au capital de cinq cent mille francs ; il va en jouir un peu moins de deux ans. Alphonse de Lamartine meurt le 28 février 1869 dans le chalet de la Petite-Muette à Passy. Par respect pour la volonté qu’il avait exprimée, d’être inhumé sans pompe dans son domaine de Saint-Point, on dut renoncer à obéir au décret qui ordonnait que ses funérailles fussent faites aux frais de l’Etat.

De Victor-Hugo ou de Lamartine, qui fut le plus grand poète du siècle ? La querelle de leur prééminence passionne les rimeurs et les dictionnaires. Nous l’honorons toujours pour ses strophes harmonieuses, sa noble légende et pour ce qu’il fut : l’homme le plus aimé, mais trop vite oublié.

 ©  Gérard JEAN

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