Une chronique de Gérard JEAN ©

 

 

  Rue Jean Bouin  

Tout est perdu, fors l’honneur ! Non pas celui de François 1er conservé après la bataille de Pavie, mais plutôt l’honneur sauf des athlètes limouxins, celui des sportifs de notre ville, de toutes disciplines, qui nourrissaient la crainte de ne voir jamais figurer dans le catalogue des rues de la ville le nom de l’un de ces dieux du stade ; enfin quoi, l’évocation des batailles si odieuses, celle des hommes d’armes et celle de cette guerre qui a tué Jean Bouin, méritent-elles l’insolente hégémonie de leur présence dans le répertoire urbain, au détriment de ces hommes d’exception, exemples intemporels, dont les têtes couronnées d’olivier symbolisent justement la paix des hommes ?

Certains vont s’étonner que le maire François Clamens, dont on a connu les qualités athlétiques et notamment ses performances intéressantes au saut en hauteur, n’ait pas soumis à son Conseil municipal quelques noms de sportifs à résonance internationale, lorsqu’il a choisi de baptiser les principales artères des lotissements de Lognos et de Saint-Antoine. Même son adjoint, Louis Tremesaygues, qui fut pendant de longues années président du Sporting Club Limouxin, très attaché à la pratique de la culture physique et défenseur inconditionnel du sport d’équipe, n’a jamais proposé que soit donné à une rue de Limoux le nom d’un champion de course à pied tel que fût Jean Bouin.  

Finalement, contre toute attente mais heureusement, la municipalité de Robert Badoc a pris la décision, au cours de la délibération du 30 septembre 1975, de donner le nom de Jean Bouin à la voie sans dénomination qui venait d’être créée, face à l’entrée principale du stade Jean Christophe Morro, autrement dit de l’Aiguille. Une rue peut-être pas. Il s’agit plutôt d’une agréable contre-allée à bretelles, qui permet aux piétons de souffler un peu et d’échapper pendant quelques mètres aux dangers de l’outrecuidante circulation routière, si présente sur l’avenue Camille Bouche qu’ils viennent de quitter, avant d’affronter l’avenue du Languedoc et la redoutable proximité d’un impitoyable passage automobile. La rue Jean Bouin a deux visages. Entre sa face arrière et le fleuve, elle cache jalousement la présence de surprenants jardins potagers alors que du côté de l’ancienne grande route impériale, elle regarde le masque en bronze, allégorie de notre folklore, dont s’enorgueillissent le sculpteur Isaac Philippe et le fondeur John Gladwell Cockin. 

Le 5 mai 1912, le roi Gustave V de Suède prononce solennellement à Stockholm l’ouverture des jeux de la 5e olympiade qui vont se dérouler sous la présidence du baron Pierre de Coubertin. Battu « d’une poitrine » face au Finlandais Kolehmainen, dans un 5000 mètres historique, le 10 juillet, Jean Bouin obtient une médaille d’argent olympique, mais il connaît la plus amère déception de sa carrière.

Le premier athlète français, détenteur d’un record mondial de course à pied, naît à Marseille le 20 décembre 1888. Il est paraît-il d’une folle exubérance dès son jeune âge, ce qui le conduit certainement à s’adonner très tôt à de nombreuses disciplines, aussi variées que la natation, l’escrime ou la gymnastique. Aux lendemains de ses exploits, il a raconté qu’il occupait ses récréations scolaires en courant inlassablement autour de la cour, ce qui mettait en colère son instituteur, le père de Marcel Pagnol. Au point que ce dernier aurait un jour tancé le futur champion en criant : « Arrête grand fada. Va jouer aux billes avec tes copains. Courir, cela ne t’apportera jamais rien».

En 1903, Jean Bouin est âgé de quinze ans. Les performances des coureurs à pied de son temps le fascinent ; il observe les meilleurs à l’entraînement dans un parc de Marseille et voilà qu’un jour il ose défier la foulée de Louis Pautex, le tout récent vainqueur du marathon de la ville.  C’est sous les couleurs mi-bleu ciel, mi-blanc, du Phocée Club, qu’il dispute bientôt ses premières courses autour des pelouses du parc Borely, où s’élève aujourd’hui sa statue. Il gagne la première épreuve le 28 février 1904, puis, le 6 novembre, alors qu’il n’a pas atteint l’âge de seize ans, le voici déjà champion du Littoral.

Le 4 mars 1906, Jean Bouin prend le départ du National de cross qui se déroule dans le bois de Meudon. Il finit 4e après un parcours long de 16 Km et devient la révélation. L’année suivante, il se classe 3e de la même épreuve, à quinze mètres du vainqueur Jacques Keyser. Retenu parmi les effectifs de l’équipe de France pour courir le Cross des Nations à Glasgow, en Ecosse, il obtient une méritoire 13e place. En 1908, il est donc sélectionné pour les Jeux olympiques de Londres, où il fait étalage d’une classe hors du commun, terminant 2e, le 13 juillet, aux éliminatoires du 1500 mètres, en 4’ 17’’, et coupant la ligne d’arrivée sur les talons du recordman du monde, le Britannique Harold Wilson. Le lendemain, il réalise le meilleur temps des séries du 3 miles en 14‘ 53’’ et ridiculise les ambitieux Américains Eisele et Trube. Comme la victoire tombe le jour de notre fête nationale, Jean Bouin fête l’événement à la bière anglaise, dans les bars de Soho. Quelque peu éméché, il prend à partie ses compagnons de beuverie. Une rixe éclate et il est conduit au poste de police de Picadilly où il passe la nuit. Récupéré par ses dirigeants, il est en finale l’après-midi… mais les séquelles de sa nuit mouvementée le contraignent à l’abandon.

L’aventure ne l’empêche pas, dès son retour en France, d’enrichir un palmarès déjà brillant. A vingt ans, il décroche à Amiens son premier titre de champion de France de cross-country devant le fameux Jacques Keyser. En 1911, il enlève, à Newport, le championnat International de cross, reléguant Baldwin à 15 secondes. C’est la célébrité. La même année, Jean Bouin, champion de France du 10.000 mètres, s’attaque au record de l’heure, le 22 octobre à Marseille. Il couvre 18,588 Km, soit 580 mètres de mieux que Louis Bouchard, et il améliore les records de France des 5, 10, 15 Km et 10 miles. Le 11 novembre, il bat le record de France du 2000 mètres en 5’ 39’’8. Cinq jours plus tard, sur le stade du Matin à Colombes, il effectue, malgré la brume, une pluie froide et un vent violent, une tentative contre le record mondial de la demi-heure. Avec 9,721 Km, il efface des tablettes l’Anglais Jack White, avec une différence de 9 m, améliorant en outre deux nouveaux records nationaux aux 5000 et aux 10.000 mètres.  

Vainqueur du cross International à Edinbourg, en 1912, Jean Bouin paraît donc imbattable quand s’ouvrent à Stockholm, les cinquièmes Jeux olympiques de l’ère moderne. Il ne dissimule pas ses ambitions. Le 9 juillet, en série du 5000 m, il écoeure ses adversaires en battant le record du monde des 5 kilomètres, couvrant la distance en 15‘ 5’’. Le 10 juillet, confiant, serein, reposé, montrant son torse d’haltérophile moulé dans un débardeur blanc, portant comme emblème le coq et deux anneaux entrelacés, il se présente sur la piste à 14 heures pour la finale avec quatorze autres concurrents. Le record du monde est à nouveau pulvérisé de 30’’ ! Mais deuxième derrière Hans Kolehmainen et médaille d’argent en 14’ 36’’ 7, Jean Bouin ne sera jamais champion olympique. Mince consolation : il est détenteur de tous les records du monde des distances intermédiaires. Alors une ovation formidable monte, s’étend, s’enfle des gradins du stade. Les Finlandais, très nombreux, agitent frénétiquement de petits drapeaux rouges aux armes du pays - drapeau interdit de l’autre côté de la Baltique - drapeau qui ne flotte pas officiellement sur le stade. Les deux héros échangent leurs maillots et se donnent rendez-vous pour la revanche… en 1916.

En 1913, vainqueur pour la troisième fois consécutive du cross International, Jean Bouin revient à Stockholm pour s’attaquer au record mondial de l’heure détenu par l’Anglais Watkins avec 18,741 Km. Le 6 juillet, il court 19,021 Km en 60 minutes. C’est son dernier et plus bel exploit sportif. Le Finlandais Paavo Nurmi sera le premier, en 1928, à battre ce record du monde. En France, quarante-deux ans après, un certain Alain Mimoun couvrira 19,078 Km, soit 57 mètres de plus que Jean Bouin.

Au mois d’août 1914, Jean Bouin endosse la capote bleu horizon du 163e régiment d’infanterie et le 29 septembre, plus probablement le 24, il meurt à Bouconville-sur-Madt, un petit village situé sur les rives de la Meuse, près de Pont-à-Mousson. A la suite d’une erreur de l’artillerie française, il vient d’être touché en pleine poitrine par des éclats d’obus et il s’effondre au champ d’honneur.

 

 

©  Gérard JEAN

 

Accueil  |  Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale