Une chronique de Gérard JEAN

 

 

  Rue Gabriel Fauré  

Comme joueur d’instrument, Gabriel Fauré entre le premier dans la nomenclature des rues de Limoux, à la suite d’une décision prise par la municipalité, au cours de la séance du Conseil municipal qui a eu lieu le 28 mars 1968. Depuis, trois autres grands noms de la musique ont été parcimonieusement ajoutés en 1983 sur le plan de la voierie urbaine, parmi lesquels figurent Jean Sébastien Bach, Hector Berlioz et Frédéric Chopin. C’est peu, si l’on excepte les artères et les chemins qui ont été dédiés à la Comédie ou plus récemment à l’art médiéval des baladins, des ménestrels, des troubadours et autres trouvères.

La rue Gabriel Fauré fait partie de ces anciennes, au quartier Saint-Antoine ; de celles qui ont été les premières dénommées dans le lotissement communal créé sous le mandat du maire François Clamens. On y accède le plus facilement par la rue Rhin et Danube. Elle permet d’atteindre à l’opposé la rue de la Marne ou bien celle de Saint-François et elle côtoie au plus près, les rues des Flandres et de Picardie qui s’y raccordent.

On ne saura certainement jamais, si les membres de l’Assemblée évangélique « La Délivrance » qui habitent aujourd’hui les lieux, ont choisi sciemment ou non d’approcher ce maître de nos esprits et de nos sens, ce génie de la musique sacrée prophétique, qui enchante la religion avec une aisance, une virtuosité et une élégance qui n’ont jamais été dépassées. Ont-ils adopté Gabriel Fauré ?

Gabriel Urbain Fauré naît au domicile de ses parents, rue Major à Pamiers, le 12 mai 1845. C’est le sixième enfant issu du mariage de Toussaint, son père, qui est sous-inspecteur de l’Instruction primaire, et d’Antoinette Hélène Lalène. Quatre ans après, la maisonnée nombreuse de Gabriel s’installe à Montgauzy, non loin de la ville de Foix où le chef de famille vient d’être nommé directeur de l’École normale.

Les effets de ce déménagement vont peut-être avoir les plus heureuses conséquences sur le destin de celui qui deviendra le véritable créateur de la musique de chambre française et sans conteste, l’interprète d’œuvres religieuses uniques, paisibles et douces, empreintes de sérénité, parfois profondes et tristes mais qui n’appellent ni la colère divine, ni les assauts grandioses. Une chapelle est adossée à l’habitation des Fauré et le tout jeune Gabriel, qui n’a pas encore cinq ans, entend probablement mieux que ses frères et sœurs, la vieille dame aveugle qui joue près de lui de l’harmonium. Elle accepte de lui montrer et de lui confier le clavier sur lequel il fabrique ses premières notes. Il les aligne sur une portée indéchiffrable d’où il puise une harmonie dont son oreille comprend seule la sonorité.  

Toussaint Fauré, rompu aux techniques de l’enseignement, aperçoit rapidement les dispositions précoces de son enfant. Il écrit au ministre des Cultes le 23 juillet 1854, afin de solliciter une bourse d’étude car il souhaite, dit-il, inscrire Gabriel à l’École de musique classique et religieuse de Paris. Et le 1er octobre suivant, à neuf ans, ce dernier suit les cours de la célèbre mais coûteuse école Niedemeyer récemment fondée au cœur du quartier de Montmartre. Il a comme professeurs le compositeur dijonnais Dietsch, chef d’orchestre de l’Opéra, et surtout Camille Saint-Saëns. Jusqu’au début des grandes vacances d’été de l’année 1865, date à laquelle il termine ses études, Gabriel Urbain Fauré obtient des notes brillantes en instruction religieuse ainsi qu’en littérature mais il glane aussi bien sûr, les prix de solfège, d’orgue ; les accessits de composition musicale, d’accompagnement du plain-chant ; sur lesquels il entasse les prix d’harmonie qui croulent sur les prix d’excellence de piano et quelques autres récompenses obtenues en contrepoint et fugue.   

Dès sa sortie d’école, Fauré est nommé organiste titulaire de la basilique Saint-Sauveur à Rennes et en 1868, il tient la partie d’harmonium lors d’une représentation du Faust de Gounod au Grand théâtre. Il passe quatre années dans cette ville sombre en traversant l’âpre et rude Bretagne, comme un Renan, sans rien abdiquer de son idéal secret d’atticisme et de lumineuse sérénité. Revenu à Paris, il est organiste de choeur à l’église Notre-Dame de Clignancourt lorsque le grand conflit franco-prussien éclate. Dès le 16 août 1870, il s’engage dans le 1er régiment des voltigeurs de la Garde impériale, puis il passe au 28e régiment d’infanterie et participe aux combats de Champigny avant ceux du Bourget et de Créteil en région parisienne. 

Après la guerre, Gabriel Fauré créé avec quelques-uns de ses meilleurs condisciples, la Société nationale de Musique car sa place est évidemment à Paris. Quartier par quartier, il part à la conquête de la capitale. Le nom des églises aux tribunes desquelles il s’attarde nous renseigne sur les progrès de cette tranquille annexion. De Notre-Dame de Clignancourt, nous le voyons passer à Saint-Honoré-d’Eylau, puis gagner la maîtrise de Saint-Sulpice et s’installer enfin devant les claviers du grand orgue de la Madeleine. Il part en Suisse où il enseigne la composition, du mois de juillet au mois de septembre 1871, dans l’école de son ancien professeur Niedermeyer qui s’était réfugié à Cours-sous-Lausanne.

Dès lors, la carrière de Gabriel Fauré présente la courbe heureuse de l’une de ses mélodies, et sa vie se déroule calme, unie, tandis que s’ouvrent peu à peu les portes de la gloire. Fiancé un temps à l’une des filles de la célèbre cantatrice Pauline Viardot, il épouse en 1883 celle du sculpteur Frémiet dont il a deux enfants. En 1885, ses œuvres de musique de chambre obtiennent le prix Chartier décerné par l’Académie des beaux-arts. En 1892, il succède à Ernest Guiraud comme inspecteur des beaux-arts et à Massenet comme professeur de composition, de contrepoint et de fugue au Conservatoire en 1896.

A partir de 1903, le compositeur est atteint de troubles auditifs qui évoluent vers une surdité quasi-totale, ce qui ne l’empêche pas, lui qui était étranger à l’enseignement officiel du Conservatoire, d’en devenir directeur en 1905 en remplacement de Théodore Dubois. Tout Paris appartient à Fauré : les salons se disputent sa présence, le Figaro s’honore de lui confier sa critique musicale, l’Institut lui offre en 1909 le fauteuil d’Ernest Reyer et la Chancellerie l’élève à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur.

A soixante-huit ans, il lui plaît d’aborder le théâtre lyrique avec un chef-d’œuvre : Pénélope. Puis il abandonne la direction du Conservatoire et se met à écrire, entre deux voyages, des ouvrages d’une jeunesse et d’une grande fraîcheur. Lettré délicat, il choisit toujours admirablement ses poèmes et reste, en particulier, le commentateur inégalable de Verlaine. Dans la musique de chambre, la musique de piano, la musique religieuse, la mélodie et le théâtre lyrique, il devient le plus éblouissant des réalisateurs.

Des bancs de l’école Niedermeyer, où il commence ses études, à la tribune officielle du grand amphithéâtre de la Sorbonne, où l’on organise pour lui, en 1922, une apothéose nationale, comparable seulement à celle que l’on a réservée à Pasteur, Gabriel Fauré couvre d’un pas égal toutes les étapes de la gloire et s’éteint dans son appartement de la rue des Vignes à Paris, le 4 novembre 1924. La France perd alors le plus doux, le plus tendre, le plus subtil et le plus profond de ses musiciens. Gabriel Fauré s’est frayé une route au milieu des hommes, à travers quelques séries de modulations aux tons éloignés, imperceptibles mais décisives, qui ont fait le charme de son style. L’influence de Fauré aura été profonde dans la musique et l’on évalue aujourd’hui à Limoux, dans cette ville depuis toujours gracieusement amodiée à l’art lyrique, la dette de reconnaissance qu’a contractée à l’égard de Fauré la musique moderne française. 

Le nom de Gabriel Fauré est indissociablement lié aux mélodies, aux pièces pour piano et à la musique de chambre, dont il est le véritable créateur en France. Mélodiste de tout premier plan, sa musique se marie remarquablement aux poèmes de Verlaine. Ses pièces pour piano, éloignées de tout effet, sa contribution majeure à la musique de chambre, son célèbre Requiem, composé en 1887, le placent aux côtés d’un Debussy et d’un Ravel, parmi les grands compositeurs qui régénèrent la musique française au tournant du siècle.

©  Gérard JEAN

 

 

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