Une chronique de Gérard JEAN

 

  Rue Denfert-Rochereau  

Une demi-lune dans la partie la plus ancienne du lotissement André Chénier ; un arc, dont la corde serait la rue Bayard ; un périphérique en réduction ; c’est ainsi que l’on représente la rue Denfert-Rochereau. Coincée entre la voie du chemin de fer et la terre abrupte, elle a pris son aisance, voici plus de quarante ans, en s’appropriant le flanc d’une petite butte plantée de vignes, asphyxiées par les émanations carboniques des locomotives, où venaient s’exercer pour la course à pied les élèves du collège moderne de garçons et pour l’apprentissage de la taille, ceux de l’Institution agricole Saint-Joseph.

La commune de Limoux, déjà flattée d’être l’une des rares villes de France à posséder un monument aux morts consacré aux seules victimes du conflit franco-allemand de 1870 ; fière à juste titre de son général Chanzy, sculpté sur la promenade du Tivoli ; un peu gênée par la paisible lionne qui se trouve à ses pieds, sensée représenter le terrible lion blessé de M. Bartholdi symbolisant la défense héroïque de Belfort ; ne pouvait ignorer le colonel Denfert-Rochereau. Elle a dédicacé au courageux militaire, paradoxalement ignoré de tous les biographes, l’une de ses plus belles artères modernes.

Pour le commun des étudiants que vous allez interroger, Denfert-Rochereau évoque le nœud ferroviaire important d’une station de métro parisienne. D’autres férus vont se jeter pour vous répondre, sur les dictionnaires usuels ou historiques ; au grand dam, ils apprendront tout au plus qu’un colonel du génie s’illustra au moment de la guerre franco-allemande par la défense héroïque et savante de Belfort, où il repoussa jusqu’au bout les efforts des Allemands, et d’où il ne sortit qu’en vertu de l’armistice avec tous les honneurs de la guerre. Denfert-Rochereau est un oublié de l’Histoire ; aucun ouvrage de quelque importance ne lui a été semble-t-il intégralement ouvert.

Pierre Marie Philippe Aristide Denfert-Rochereau naît un samedi à Saint-Maixent, dans le département des Deux-Sèvres, le 11 janvier 1823. Il appartient à une famille de confession protestante originaire de Jarnac en Charente. Son père, René Clovis, fils d’un marchand de tissus, est marié depuis l’année précédente à Marie Constance David de Lanoue, elle-même fille d’un planteur de Saint-Domingue.

A l’âge de quatorze ans, Pierre Philippe est envoyé près de son oncle, inspecteur d’académie à Toulouse, afin de poursuivre des études secondaires ; mais après le décès de son tuteur, il se fait admettre au lycée de Poitiers, plus proche de sa ville natale. En 1841 c’est un brillant élève ; il subit pourtant un échec au concours d’entrée à l’Ecole polytechnique. Son père l’envoie alors à Paris, où Denfert-Rochereau suit les cours du lycée Louis-le-Grand et de l’Institution Mayer. Observateur attentif du peuple, épris de justice sociale, il se familiarise avec la pensée de Charles Fourier développée de façon utopiste dans les cafés de la capitale par le célèbre pharmacien limouxin Jean Journet, avant que ce dernier ne soit temporairement interné à Bicêtre. Fort d’une préparation intensive, Denfert-Rochereau intègre finalement le prestigieux établissement convoité au mois de septembre 1842. Bien que ses goûts personnels le poussent vers le métier d’ingénieur et le séduisant corps des Ponts et Chaussées, il est contraint d’opter pour une carrière militaire en raison de son classement aux examens de sortie.

Le 1er février 1845, Pierre Philippe Denfert-Rochereau entre comme sous-lieutenant élève à l’Ecole d’application de l’artillerie et du génie. Sorti premier, nommé lieutenant, il rejoint son unité à Montpellier au mois de février 1847. La Révolution de février 1848 l’enthousiasme. S’il regrette le recours à la force de la rue, l’officier croit tout de même en l’action des socialistes du Gouvernement provisoire ; en Louis Blanc notamment. Alors que la jeune République réprime au mois d’avril l’insurrection ouvrière née de la fermeture des Ateliers nationaux, Denfert-Rochereau est à Bourg-en-Bresse, auprès de l’armée des Alpes.

Au mois de juin 1849, un corps expéditionnaire arrive à Rome, qui a pour mission de combattre la République et de restaurer le pouvoir temporel du Pape. Le militaire, qui a donné sa voix à Ledru-Rolin aux élections présidentielles du mois de décembre 1848, doit obéir aux nouvelles autorités, dominées désormais par la figure de Louis-Napoléon Bonaparte. Denfert-Rochereau participe ainsi au siège et à la prise de Rome.

De 1852 à 1854, le capitaine Denfert-Rochereau épouse à Montbéliard, Pauline Louise Surleau-Goguel, la fille d’un pasteur protestant ; il sert le Second Empire à Calvi, en Vendée, puis reçoit le commandement d’une compagnie du génie à Arras qui est envoyée en Crimée le 1er février 1855. A Sébastopol, le 18 juin 1855, au cours de la première attaque contre la tour Malakoff, une balle lui traverse la jambe gauche.

Rapatrié en France, l’officier est affecté au mois de décembre suivant à l’Ecole d’application de Metz, où il reste cinq ans en tant que professeur de fortification. Persuadé du bien-fondé de la conquête coloniale accomplie par les Français, Denfert-Rochereau part volontaire pour l’Algérie au mois d’avril 1860. Pendant quatre années, en poste à Constantine, à Orléansville puis à Blida, il fait œuvre de bâtisseur au-delà de la Méditerranée, construisant des casernes, des ponts, des barrages. Il repart sceptique quant à l’avenir de la colonisation française en Afrique du Nord.

Nommé chef de bataillon en 1863, à l’âge de quarante ans, Denfert-Rochereau rentre en métropole en 1864. Il est nommé commandant du génie à Belfort dans le Haut-Rhin, où il entreprend d’améliorer les défenses de la place. En 1868, il reçoit la rosette d’officier de la Légion d’honneur. La France déclare la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. La région de Montbéliard est envahie et le colonel Pierre Philippe Denfert-Rochereau défend alors avec acharnement la ville de Belfort investie par une puissante armée allemande, ville dont il était devenu gouverneur au mois d’octobre 1870. Forte d’une garnison de 17600 hommes, mais ne comptant que 3000 soldats aguerris, voyant ses défenseurs et sa population civile décimés par la maladie et par les privations, n’ayant pu obtenir la sortie des vieillards, des femmes et des enfants, la ville de Belfort soutient un siège de cent quatre jours, et ses forts, ses maisons, ont reçu, pendant soixante-treize jours consécutifs, plus de quatre cent mille obus.

Alors que l’armistice du 28 janvier 1871 se profile et pour éviter une surprise ou un malentendu, le colonel Denfert-Rochereau envoie un de ses officiers, le capitaine Chatel, à Bâle, à travers, les lignes allemandes, avec mission de se rendre compte de la situation, d’entrer en relation avec le gouvernement français et de régler lui-même, le cas échéant, les clauses de la capitulation, en ne perdant pas de vue certains points très importants qu’il lui indique. Belfort se rend le 13 février. Le 18 février 1871, les assiégés, encore forts de douze mille hommes quittent la place avec armes et bagages, le matériel de guerre des troupes, les archives militaires, devant les Prussiens qui leur rendent les honneurs de la guerre. Le traité de Francfort du 10 mai 1871 cède l’Alsace et la Lorraine à la Prusse, mais eu égard à leur glorieuse résistance, Belfort et son territoire resteront français.

Pierre Philippe Denfert-Rochereau est envoyé à la Chambre par le département du Haut-Rhin au mois de février 1871 mais donne sa démission dès la conclusion de la paix, en même temps que les autres représentants des pays cédés à l’Allemagne. Aux élections partielles du 2 juillet 1871, il est réélu dans trois départements et opte finalement pour la Charente-Inférieure. Denfert-Rochereau siège auprès de la gauche républicaine au sein d’une assemblée à majorité conservatrice et monarchiste. Réélu au mois de février 1876, cette fois-ci dans le VIe arrondissement de Paris, il prend place aux côtés des gambettistes de l’union républicaine et figure ainsi parmi les adversaires du maréchal de Mac-Mahon lors de la crise du 16 mai 1877. A la suite de nouvelles élections organisées peu après, Denfert-Rochereau entame un troisième mandat. Au cours de ces années, c’est aux questions militaires qu’il consacre l’essentiel de son activité. Le défenseur de Belfort préconise ainsi un service militaire obligatoire de deux ou trois ans, la multiplication des champs de tir permettant l’entraînement d’un grand nombre de futurs soldats et réclame également le droit de votre pour les militaires qui en étaient privés depuis 1872.

Sa mort survient brutalement le 11 mai 1878, au palais de Versailles, lieu de réunion de l’Assemblée nationale. Il reçoit des funérailles nationales puis est inhumé à Montbéliard. Le nom du colonel Denfert-Rochereau est inscrit au Panthéon le 11 novembre 1920, avec ceux des généraux Chanzy, Faidherbe, d’Aurelle de Paladines et du colonel Teyssier. Ce même jour, les restes d’un soldat inconnu sont inhumés à l’Arc de Triomphe.  

 ©  Gérard JEAN

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