Une chronique de Gérard JEAN

 

  Rue Buffon  

Le baptême d’une rue est un acte citoyen d’importance dont certains, parmi nos élus, peuvent s’abandonner. Ils ne mesurent plus alors totalement, ni la signification ni la portée symbolique de leurs décisions. Ainsi serait-il utile, comme autrefois, de motiver largement et d’expliquer amplement dans les délibérations municipales couchées sur les registres de la commune, le choix d’une appellation. Ainsi conviendrait-il d’apprendre aux générations futures si la préférence d’un nom reflète le souhait de la population, s’il s’agit de convenir aux réflexions de quelque érudit ou de quelque société savante ou bien simplement, si l’on a pointé le doigt sur l’encyclopédie au hasard des pages afin de répondre à la hâte aux simples rigueurs de l’administration.

Ce faisant, la culture serait plus difficilement mise en défaut. Par-là éviterait-on que le très officiel et très actuel plan de la ville de Limoux ne mentionne autant d’erreurs. Cette rue Léon Foucauld par exemple, dont on ne sait finalement si elle vient rappeler les mérites du religieux ou du physicien, tellement son orthographe est dénaturée. Cette impasse de Maurouze, qui doit vouloir parler du seuil où se partagent les eaux du canal du Midi… encore et encore, cette rue du maquis Fayta, dont le nom devrait porter au souvenir de Vinicio Faïta, valeureux pionnier de la résistance antifasciste pour le sud de la France. 

Finalement, ne serait-il pas meilleur de se référer à l’ethnographie du pays, aux usages locaux ; de prendre le nom de ces femmes et de ces hommes qui ont aimé Limoux, par centaines, dont ceux nombreux, natifs du village, sont allés porter leur science et leur génie sur tous les hémisphères. Ou bien s’il le faut pour éviter de montrer le ridicule des redondances particulièrement affectionnées, ne pourrait-on pas à nouveau utiliser les riches et chantantes dénominations de nos anciennes corporations laborieuses.

Notre promenade nous a conduit à l’ouest du quartier de Flassian. La scène véridique est inoubliable. La rentrée scolaire approche. Un adolescent fait repérer les alentours du collège Joseph Delteil, peut-être même les fuites à connaître, à un camarade plus jeune, sûrement inscrit pour la première fois dans l’établissement. Au fil des palabres, ils s’appuient contre le poteau indicateur de la rue Buffon et levant les yeux l’un d’eux interroge : « C’est qui ce mec ? » Celui-là… répond doctement l’aîné, « c’est un copain de Joseph, flashé sur le mur du bahut ». Le dialogue surréaliste, ni même la plaisanterie, n’auraient existés, avec une plaque correctement libellée comme celles des plus respectables agglomérations : « Rue Buffon - Georges Louis Leclerc - 1707-1788 ».

 Mieux connu sous le nom de sa terre de Buffon érigée par le roi Louis XV, Georges Louis Leclerc, élevé au titre de comte de Montbard à l’âge de soixante-six ans, naît dans cette ville de Bourgogne, en Côte-d’Or, le mercredi 7 septembre 1707. C’est le fils de Mlle de Marlin. Son père, Benjamin Leclerc, conseiller au parlement de la province jouit d’une fortune convenable en vertu de laquelle il va subvenir à son éducation très soignée et lui laisser toute liberté pour le choix de ses occupations futures. Des occupations nombreuses et de tous les instants, qui vont transformer Buffon en pionnier de génie. A la fois zoologue, géologue, biologiste, botaniste, mathématicien, entrepreneur avisé ; Georges Louis Leclerc, devient l’un des plus célèbres naturalistes, et des plus grands écrivains du XVIIIe siècle. Il conserve à la science son indépendance, s’efforce de prendre appui sur l’expérience et non sur les dogmes, remet en cause la fixité des espèces et ouvre la voie aux théories évolutionnistes. 

A Dijon où commencent véritablement ses études, il se lie d’amitié avec un anglais de son âge, le jeune duc de Kingston, dont le gouverneur, homme instruit, lui inspire le goût des sciences. Ils voyagent ensemble en France, en Italie, puis il part quelques mois en Angleterre. Leclerc traduit deux ouvrages célèbres, mais de genres bien différents : la Statique des végétaux, de Hales, et le Traité des Fluxions, de Newton. Ces traductions, et les préfaces qu’il ajoute sont les premiers écrits livrés au public ainsi qu’au monde scientifique.

Adjoint mécanicien de l’académie des Sciences le 9 janvier 1734 ; adjoint botaniste le 18 mars 1739 ; associé botaniste le 13 juin 1739 ; Buffon succède à du Fay comme surintendant du jardin du Roi.  Il agrandit le parc et développe souvent à ses frais les plantations, au point d’obérer gravement sa succession ; il ajoute au jardin des plantes médicinales, des ménageries, et les collections sans cesse accrues du cabinet du Roi. Trésorier de l’académie des Sciences le 24 juin 1744, Georges Louis Leclerc prend le fauteuil de Languet de Gergy à l’Académie française le 25 août 1753.

L’attention de Buffon se disperse d’abord sur divers sujets de mathématiques, de physique ; il conçoit un miroir dans le genre de celui d’Archimède, pour incendier les corps à de grandes distances ; il se livre à des expériences sur la force des bois, et sur les moyens de l’augmenter, principalement en écorçant les arbres quelque temps avant de les abattre ; s’intéresse encore à l’électricité atmosphérique, à la physiologie oculaire, à la physiologie et à la technologie végétales. Puis arrive le temps de son Histoire naturelle à laquelle il consacrera le reste de son existence.

Jusqu’à lui, l’histoire générale de la nature avait été écrite par des compilateurs sans talent ; d’autres ouvrages offraient de sèches nomenclatures ; il existait des observations excellentes, et en grand nombre, mais toutes concernaient des sujets spécifiques. Buffon s’attache à Daubenton, l’un de ses compatriotes en qui il avait reconnu dès l’enfance les qualités qui lui manquent, et ensemble ils publient, depuis 1749 jusqu’en 1767, les quinze premiers volumes de l’Histoire naturelle qui traitent de la Théorie de la terre, de l’Histoire naturelle de l’homme et de celle des animaux quadrupèdes. Tous les morceaux d’éclat, toutes les théories générales, la peinture des mœurs des animaux, ou des grands phénomènes de la nature, sont de Buffon. Daubenton se borne au rôle modeste et accessoire de descripteur des formes et de l’anatomie avant d’abandonner toute collaboration.

Les neuf volumes suivants de l’immense encyclopédie, qui paraissent depuis 1770 jusqu’à 1783, contiennent l’Histoire naturelle des oiseaux. Puis viennent les Epoques de la nature en sept volumes et l’Histoire des minéraux en cinq volumes. Ce grand travail, dont Buffon s’occupa sans relâche pendant cinquante ans, avec quelques savants, ne forme cependant qu’une partie du plan immense qu’il s’était tracé et malgré l’acharnement du comte de Lacepède, son continuateur, qui poursuit en treize volumes, l’Histoire des cétacés, des reptiles et des poissons, l’œuvre immense restera inachevée.

Georges Louis Leclerc de Buffon mesure un mètre quatre-vingts ; il a de larges épaules, un visage aux traits un peu épais et, dans l’attitude, une certaine pesanteur qui passera, l’âge venu, pour une allure majestueuse. Ces contemporains disent qu’en privé, il affecte une représentation qui convient peu à sa naissance, et que son langage n’est pas en harmonie avec le ton de ses livres. On l’accuse aussi d’avoir mieux aimé s’entourer d’admirateurs que de juges, et d’avoir fini par se complaire de façon exclusive dans ses propres écrits. Pourtant, son Discours sur le style, prononcé lorsqu’il fut reçu à l’Académie française en 1753, donne à la fois le précepte et l’exemple ; c’est l’un des plus beaux morceaux de prose qui existent dans notre langue. Le problème de l’expression littéraire de la pensée le préoccupe, et dans les instructions qu’il donne aux collaborateurs de ses vastes entreprises scientifiques, il ne manque pas de les inciter à soigner le style. Car, selon, lui, la forme seule est garante de la durée d’une œuvre, si solidement savante soit-elle. Les connaissances passent dans le domaine public, seul le style appartient à l’auteur. Mais ce qu’il ne dit pas, c’est le travail excessif qu’il produit pour soigner ses écrits, et leur donner cette harmonie que l’on admire. On assure qu’il a été obligé de faire recopier onze fois le manuscrit de ses Epoques de la nature.

De longues souffrances causées par la pierre troublent les derniers jours de Buffon, sans toutefois l’arrêter dans la poursuite de son grand plan. Il meurt à Paris, le 16 avril 1788, âgé de quatre-vingt-un ans, laissant d’un mariage contracté en 1762, avec Mlle de Saint-Bélin, un fils, colonel de cavalerie, qui a péri sur l’échafaud révolutionnaire, quinze jours avant le 9 thermidor de l’an III.

Le 18 avril 1788 au matin, le convoi funèbre de Georges Louis Leclerc de Buffon traverse le faubourg Saint-Marceau, à Paris, en direction de la barrière d’Italie, pour prendre la route qui conduit à Montbard, entre Tonnerre et Dijon, où va avoir lieu l’absoute et l’inhumation. Plus de 20.000 Parisiens - chiffre considérable par rapport à la population de la capitale qui compte alors moins d’un million d’habitants - s’alignent le long des rues empruntées par le cortège formé de plusieurs voitures, dont la première est garnie de draperies mortuaires aux broderies d’argent. Les occupants de toutes les maisons se tiennent, silencieux, aux fenêtres ; des hommes sont même montés sur les toits pour dominer le lent défilé. Les cloches de l’église Saint-Médard sonnent interminablement. Mais, déjà, les coursiers à cheval qui précèdent le convoi prennent de l’avance pour aller annoncer aux habitants des localités situées sur l’itinéraire le passage de la célèbre dépouille.

Mais la rue Buffon, où se trouve-t-elle ? Nos digressions du début allaient nous faire oublier ce point capital. Elle fait partie de l’extension du quartier de Flassian et se situe à l’ouest de l’Avenue du Languedoc. Serpentiforme à souhait, on l’emprunte rarement en automobile pour rejoindre l’évasement terminal de la rue Descartes à partir de la Place Camille Desmoulins. 

 

 ©  Gérard JEAN

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