Une chronique de Gérard JEAN

 

  Rue Bayard  

C’est l’une des pièces maîtresses du lotissement André Chénier, dont les trois principales rues sont dédiées aux grands soldats de France ; même s’ils se sont distingués à des époques bien différentes de conquêtes, pour protéger souvent en héros, notre patrie dangereusement agressée.

Les bâtiments d’exploitation de la tuilerie dépassés, la voie ferrée franchie, l’avenue André Chénier empruntée, la rue Maréchal Joffre suivie quelques mètres seulement puis abandonnée à droite ; voilà le cheminement qui conduit à la rue Bayard, dont l’issue ferait défaut, si elle ne croisait la rue Denfert-Rochereau par laquelle il est possible de s’échapper.

Sans peur et sans reproche était le chevalier Bayard. Pourtant il n’est pas certain que le petit écolier, ni même le grand étudiant soient instruits aujourd’hui de cet aphorisme. Alors la chronique des rues de Limoux, quelquefois incapable de parler d’histoire locale, notamment quand elle aborde les nouveaux quartiers, peut à sa mesure contribuer à gommer quelques ignorances.  

Pierre III, fils du seigneur Aymon Terrail de Bayard et d’Hélène Alleman, naît vers 1476, au château de Graisivaudan, à quelques kilomètres de Grenoble. Elevé sous les yeux de son oncle, évêque de cette ville, il puise de bonne heure, à l’école du digne prélat, le germe des vertus qui vont l’illustrer : « Mon enfant, sois noble comme tes ancêtres ; comme ton trisaïeul, qui fut tué aux pieds du roi Jean, à la bataille de Poitiers ; comme ton bisaïeul et ton aïeul qui connurent le même sort, l’un à Azincourt, l’autre à Montlhéry et enfin, comme ton père, qui fut couvert d’honorables blessures en défendant la patrie ».

L’usage d’alors permet d’envoyer très jeunes les enfants à la cour d’un seigneur important ou d’un prince qui se charge de leur entretien, voire de leur éducation, contre la promesse d’une fidélité. Le jeune futur chevalier de Bayard, à peine âgé de treize ans, est ainsi voué à la carrière des armes lorsque l’évêque de Grenoble le présente à la cour de Charles 1er le Guerrier, duc de Savoie, allié de la France, qui l’admet au nombre de ses pages. L’équitation est alors le moyen essentiel de formation dont dépend pour une large part la valeur militaire. Le roi de France Charles VIII, qui vient de rencontrer à Lyon Charles de Savoie, est charmé de l’adresse du jeune Pierre III Terrail et de son extrême habileté à la conduite du cheval ; il le réclame pour le confier aux soins de Paul de Luxembourg, comte de Ligny. Ce seigneur le fait homme d’armes de sa compagnie et lui témoigne le plus tendre intérêt.

 Les tournois vont être pour Bayard les premiers champs d’honneur et de gloire. Appelé à des combats plus sérieux, il suit Charles VIII en Italie et démontre sa bravoure, notamment le 8 juillet 1495, lors de la bataille de Formoue. Deux chevaux sont tués sous lui, il prend une enseigne qu’il présente au roi avant de vaincre une troupe de cinquante ennemis.

Bayard sera jusqu’à sa mort de toutes les campagnes des rois de France. En Italie, il combat les Espagnols et, aux yeux de tous, il symbolise la perfection de l’esprit chevaleresque. Vers le commencement du règne de Louis XII, en 1499, lorsque ce dernier veut affirmer son pouvoir et assiéger Milan, Pierre III Terrail, poursuit avec conviction les ennemis de son souverain qui se replient, à tel point qu’il pénètre avec eux dans la ville, et se fait capturer.

Pendant le séjour des Français dans la Pouille, Bayard combat un parti espagnol et s’empare du capitaine don Alonzo de Soto-Mayor, qu’il traite généreusement en prisonnier. Non content de prendre la fuite, au mépris de sa parole, Soto-Mayor calomnie Bayard, qui, selon les mœurs du temps, l’appelle en combat singulier : il tue son adversaire et plusieurs auteurs font mention de sa victoire, prodige de force et d’adresse.

Bayard apparaît comme un héros national dont les exploits sont juste croyables. Il défend seul, contre les Espagnols en nombre, un pont sur le Garigliano, et sauve l’armée française, en retardant la marche de l’ennemi victorieux. Comme un tigre échappé, dit Théodore Godefroi, « il s’accula à la barrière du pont et à coups d’épée se défendit si bien que l’ennemi ne pouvait discerner s’il avait affaire à un homme ou au diable. Cette belle action lui mérita pour devise un porc-épic, avec ces mots : Vires agminis unus habet ». La légende retient ses exploits et le dit sans peur et sans reproche. En 1507, toujours sous le règne de Louis XII, Bayard contribue à la soumission de la ville de Gênes.

Lorsque la ligue de Cambrai contre la république de Venise rallume la guerre d’Italie, l’armée française rencontre celle des Vénitiens près d’Agnadel, en 1509. Bayard se trouve à l’arrière-garde et marche à travers les marais pour surprendre les ennemis au flanc ; il rompt leurs lignes, et détermine la victoire. S’étant signalé aussi devant Padoue, l’empereur Maximilien lui dit, en présence de toute l’armée : « Le roi mon frère est bienheureux d’avoir un chevalier tel que vous ; je voudrais posséder une douzaine de vos pareils, et qu’il m’en coûtât cent mille florins par an ».

Le chevalier Pierre III Terrail, seigneur de Bayard est blessé, en 1512, alors qu’il participe au siège de Brescia. Grièvement atteint, il est porté dans la maison d’un gentilhomme qui vient de prendre la fuite, laissant sa femme et ses deux filles exposées à la brutalité des soldats. La mère éplorée reçoit le guerrier mourant, et le conjure de sauver sa vie et l’honneur des enfants. Bayard la rassure, met la maison à l’abri de toute insulte ; et, tandis que des ruisseaux de sang inondent la ville, que des soldats féroces se livrent à tous les excès du crime, l’asile de Bayard est préservé. Guéri de sa blessure, et apte à rejoindre l’armée, il refuse les 2.500 ducas que cette famille reconnaissante lui offre.

Le 20 janvier 1515, Bayard est nommé lieutenant-général en Dauphiné, et, le 15 septembre de cette même année, au matin de la célèbre bataille de Marignan, François 1er se fait armer chevalier de sa main.

L’amiral Bonnivet vient de remettre à Bayard le sort de l’armée française qui attend du renfort dans le Milanais et se replie en bon ordre. Bayard est à l’arrière-garde, les escarmouches sont nombreuses. Le marquis de Pescara, commandant en chef des troupes ennemis, vient d’innover en faisant monter en croupe, derrière chacun de ses cavaliers, un arquebusier muni d’une petite arme légère et maniable  permettant un feu nourri pendant la charge. Bayard, cherche à passer, à la vue d’un ennemi supérieur en force, la rivière de la Sésia, entre Romagnano et Gattinara, lorsque, vers les dix heures du matin, le 30 avril 1524, une pierre, lancée d’une arquebuse à croc, vient le frapper au côté droit, et lui rompt l’épine dorsale.

Jésus, hélas ! Mon Dieu ! Je suis mort ! s’écrie t-il. Jacques Joffrey, son écuyer et maître d’hôtel accourt et le reçoit dans ses bras avant qu’il ne soit désarçonné. Débarrassé de son armure il reste lucide, ranime sa voix mourante pour ordonner d’aller à la charge et se fait placer au pied d’un arbre. « Mettez-moi, dit-il, de manière que mon visage regarde l’ennemi ». A défaut de croix, il baise la garde de son épée ; n’ayant point de prêtres, il se confesse à son écuyer ; il console ses domestiques, ses amis ; et, craignant qu’ils ne tombent au pouvoir des Espagnols, il les supplie de lui épargner ce surcroît de douleur. Bientôt cavaliers et soldats espagnols se rassemblent autour du blessé dont le nom est connu de tous. Averti, le marquis de Pescara vient même le saluer, ordonne qu’on lui apporte une tente pour l’abriter.

Au soir du 30 avril 1524, vers huit ou neuf heures, Pierre Terrail, seigneur de Bayard, laisse échapper le dernier soupir à l’âge de quarante-huit ans dans les bras de Jacques Joffrey au milieu d’ennemis consternés. On le transporte ensuite à Grenoble, à travers les états du duc de Savoie, qui lui fait rendre les mêmes honneurs funèbres qu’aux princes de son sang. La dépouille est déposée dans la chapelle du couvent des Minimes de Saint-Martin-d’Hères.

Bayard mourut pauvre et ne laissa qu’une fille naturelle, dont sa famille prit soin. La générosité et le désintéressement étaient ses deux vertus dominantes. Après la victoire, il distribuait tout le butin à ses soldats, et partageait entre-eux la rançon de ses prisonniers. Son mausolée n’est pourtant qu’un buste, au bas duquel se lit une épitaphe latine.  

 

 ©  Gérard JEAN

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