Une chronique de Gérard JEAN ©

 

 

  Rue Arago  

Le lotissement des Genêts qui domine la Promenade du Tivoli offre, dans sa partie inférieure, une curieuse singularité : celle de posséder une voie publique bicéphale. La rue du Docteur Sarda, dont la vocation serait de relier tout naturellement, par un arc de cercle, le chemin de Saint-Andrieu à la rue Lavoisier perd soudainement son nom.

C’est vers son extrémité ouest, qu’elle abandonne ses prérogatives urbaines au bénéfice de la rue Arago, vassalisée pour la servitude d’une dizaine de maisons résidentielles. La ligne démarcative du changement d’appellation se situe à hauteur d’un escalier de jardinier en terre, dont les cinquante-deux marches, soutenues par des rondins de bois permettent, sans certitude, de rejoindre plus rapidement la rue Pascal située en contrebas. Il y a fort à penser que nos élus ont hésité entre deux parrains avant le baptême ou bien qu’ils ont estimé que deux noms valaient mieux qu’un pour une même artère. Le nom d’Arago est plus souvent associé à un boulevard qu’à un bout de rue partagé, mais l’essentiel n’est-il pas d’honorer l’initiateur de l’astronomie populaire à la façon de Victor-Hugo qui écrivait  en oraison : « Une des étoiles du siècle vient de s’éteindre. Il me semble que la mort d’Arago est une diminution de lumière ».

Dominique François Jean Arago naît le 26 février 1786 à Estagel,  alors petit village de l’ancienne province du Roussillon dépendant de l’abbaye de Lagrasse, peuplé aujourd’hui de 1967 habitants, situé sur la rive droite de l’Agly. C’est dans l’Histoire de sa Jeunesse  qu’il raconte son entrée de bonne heure à l’école primaire où il apprend très rapidement à lire et à écrire. Lorsque son père est nommé trésorier de la Monnaie à Perpignan, François se promène un jour sur le rempart et accoste un jeune officier porteur de l’épaulette. De cette rencontre va naître sa bouillante résolution à se faire admettre à Polytechnique.

Examiné par Gaspard Monge, réputé pour la sévérité presque brutale de ses interrogations, François Arago  intègre l’École à la fin de l’année 1803 comme major de promotion. Il a tout juste dix-sept ans et c’est une personnalité hors du commun. Détaché de Polytechnique peu après le commencement de sa seconde année, il est nommé secrétaire de l’Observatoire de Paris. Collaborateur de Biot dans les recherches sur la réfraction des gaz, il est chargé dès 1806 par le Bureau des longitudes de poursuivre la mesure du méridien de Paris, ce qu’il fait en Espagne. La guerre éclate, alors qu’il termine ses travaux sur l’île de Majorque. Les signaux nocturnes de repérage échangés entre astronomes sont mal interprétés par la population qui croit au renseignement de quelque flotte française ennemie. Arago se déguise en muletier. Poursuivi par les insulaires qui cherchent à le mettre à mort, il parvient à se sauver, se réfugie à Palma puis en Algérie.

C’est à l’approche des côtes de France, que son navire richement chargé de présents destinés à l’empereur Napoléon est arraisonné par un corsaire espagnol. D’infortunes diverses en infortunes tragiques, François Arago met onze mois pour effectuer la traversée d’Alger à Marseille. Il débarque au lazaret avec ses instruments et ses précieux registres qu’il est parvenu à sauver au prix de tant de périls, le 2 juillet 1809.

A peine âgé de vingt-trois ans, Arago est élu membre de l’Académie des sciences, le 18 septembre 1809. Ce ne fut pas seulement ses travaux astronomiques et géodésiques que l’Institut voulut récompenser mais aussi d’importantes recherches d’optique et de physique. M. Arago, de concert avec M. Biot, avait déterminé le rapport du poids de l’air à celui du mercure et avait mesuré la déviation que les différents gaz font subir à un rayon de lumière. Rapidement, Arago succède à Monge comme professeur à l’École polytechnique où la prodigieuse étendue de sa connaissance lui permet de faire successivement cinq cours différents. Il est ensuite nommé astronome adjoint au Bureau des longitudes. A la fin de 1812, Arago commence à l’Observatoire son cours d’astronomie et le continue sans interruption jusqu’en 1845.

Fourier étant mort le 16 mai 1830, Arago recueille, le 7 juin suivant, sa succession de secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, à la presque unanimité des suffrages. La science lui doit de nombreuses découvertes en astronomie, en électromagnétisme et en physique proprement dite. En optique, les travaux d’Arago ne sont pas moins importants ; c’est lui qui découvre la polarisation chromatique et la marine lui est redevable de belles et complètes instructions nautiques qu’il rédige pour les campagnes de découvertes qu’on entreprend encore à cette époque.

Lorsque la révolution de juillet 1830 renverse Charles X, Arago ne fait pas encore de politique. Scientifique avant tout, mais libéral dans l’âme, il sympathise rapidement avec le nouveau régime, celui de Louis-Philippe, partisan de réformes progressives, et voit dans son avènement la possibilité d’appliquer sa philosophie du progrès. Son implication dans la lutte trouve peut-être aussi quelques motivations dans sa vie privée et la solitude dans laquelle le plonge la mort de sa femme, en 1829.

Le 9 juillet 1831, Arago est élu député de l’arrondissement de Perpignan. A la Chambre, ses vastes connaissances jettent la lumière sur toutes les questions. Il ne manque jamais de prendre la parole quand il s’agit de marine, de canaux ou de chemins de fer. On décerne, sur sa demande, des récompenses nationales à Vicat, l’inventeur des ciments hydrauliques, et à Daguerre, l’inventeur de la photographie. Ses rapports sur la navigation de la Seine, sur l’établissement des lignes de vapeur et sur les fortifications de Paris sont des chefs-d’œuvre de logique et de science. Orateur né, il parle avec une ardeur toute méridionale et lance fort bien le sarcasme. Le 23 février 1848 quelques barricades sont dressées dans plusieurs quartiers de Paris. Le 24, c’est l’émeute, l’insurrection. En quelques heures, pourri de l’intérieur, le gouvernement se désagrège ; Louis-Philippe abdique. François Arago est nommé successivement ministre de la Guerre et de la Marine ; à ces postes il contribue efficacement à l’abolition de l’esclavage et supprime les châtiments corporels dans la marine.

La santé d’Arago commence à s’altérer ; aveugle et atteint par une conjonction de graves maladies il meurt à l’Observatoire le 2 octobre 1853. Ce fut un deuil pour les hommes de science de tous les pays, une perte immense pour la France et pour l’Académie des sciences. Quarante mille personnes, académiciens, diplomates, artistes, bourgeois, ouvriers, militaires et marins prirent part à ses funérailles, célébrées dans l’église Saint-Jacques du Haut-Pas, sa paroisse. Le corps fut ensuite porté au cimetière du Père-Lachaise.    

L’Observatoire de Paris n’a pas seulement jalousement conservé dans l’ancienne salle du conseil, le fauteuil de l’illustre directeur, parmi d’autres objets comme les globes de Coronelli ou le miroir ardent de Villette. Son portrait peint par Henri Scheffer se trouve accroché sur les célèbres murs, au même titre que ceux de Copernic ou de Messier. Ennemi du cumul des fonctions, François Arago refusa les honneurs et un fauteuil de l’Académie française, ne laissant pour héritage, pour toute autre richesse, que son savoir en dix-sept volumes publiés de 1854 à 1862.

 

 

©  Gérard JEAN

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