Une chronique de Gérard JEAN

       Rue Paul Bert

Quatre platanes l’ombragent encore. Ce sont les derniers résistants sûrement de la frénésie destructrice de l’homme, qui n’en veut plus le long de ses axes routiers et les abat pour sécuriser dit-il, le trafic de ses chères automobiles. La rue de Limoux dédiée à Paul Bert ou plutôt la contre-allée longeant l’extrémité de l’avenue du Languedoc est bien connue des jeunes gens et des jeunes filles qui fréquentent le collège Joseph Delteil tout proche, en raison de la nature même des commerces venus successivement l’animer, depuis l’ouverture de l’établissement scolaire.

Sur cette voie de passage, courte de quarante mètres, reliant la rue Parmentier à la rue Jules Vernes dans le quartier de Flassian, un bar à l’enseigne « Le Catalan » s’est d’abord installé, tenu par un ancien fonctionnaire de police originaire du Roussillon. Puis vînt l’époque de « La Crêperie », à l’ambiance jeune et chaleureuse, ouverte par Lucien Bot et son fils. Aujourd’hui, un loueur de vidéocassettes a pignion sur rue ; les sites Internet arrivent dans un nouveau magasin où les étudiants viennent surfer mais pas toujours pour compléter, grâce au web, leurs exposés scolaires. Il leur serait pourtant facile d’interroger quelque savante base de données et d’apprendre ce que fut ce Paul Bert, sous le nom duquel ils passent tous les jours ignorants par centaines, et ce qu’il apporta de grand dans l’amélioration des études laïques qu’ils affectionnent.    

Paul Bert, dont la mère est Jeanne-Henriette Massy va naître le 19 octobre 1833, dans le département de l’Yonne, à Auxerre où son père Joseph, ancien avoué, était conseiller de préfecture. Eminent physiologiste, il épouse le 17 avril 1865, à Auxerre, Joséphine Clayton, originaire d’Ecosse et de confession protestante. De ce mariage, il a trois filles : Henriette, Pauline, Léonie, née le 12 mars 1876, « filleule laïque » de Gambetta, mariée à Léon Chailley, trésorier-payeur des colonies. 

Durant ses études de médecine, Paul Bert se lie d’amitié avec son professeur, Claude Bernard, auquel il succède à la chaire de Physiologie générale de la Sorbonne en 1868. Professeur et chercheur, il travaille un temps sur les greffes animales et les anesthésiques mais l’essentiel de ses découvertes reste du domaine de la physique. Dans les lois dites de « Paul Bert », il définit les règles régissant les échanges gazeux entre l’air et le sang au niveau des alvéoles pulmonaires.

En 1870, il abandonne sa carrière médicale pour se consacrer à la politique. Dès 1871, il lutte - vainement - pour faire triompher le projet de Jules Simon sur l’instruction publique obligatoire. Elu député républicain de l’Yonne en 1872, il lutte - vainement encore - pour obtenir la réforme du Conseil supérieur de l’Instruction publique. En 1876, il obtient que soit élevée la pension de retraite des instituteurs (700 francs par an) et des institutrices (500 francs par an). En 1878, il dépose à la Chambre une proposition de loi sur l’établissement obligatoire des écoles normales primaires, proposition qui devient la loi du 9 août 1879 : « Tout département devra être pourvu d’une école normale d’instituteurs et d’une école normale d’institutrices… Ces établissements devront être installés dans le laps de quatre ans». En 1878 encore, Paul Bert rapporte un projet de loi du ministre Waddington instituant une « caisse pour la construction des écoles » et affectant à cette caisse 120 millions de francs.

Enfin, dès 1877, Paul Bert préside la Commission chargée d’examiner le projet Barodet sur l’organisation de l’enseignement primaire et, le 6 décembre 1879, il dépose un long rapport suivi d’un projet de loi en six titres et en cent neuf articles ; une grande œuvre qui consacre les trois principes « obligation, gratuité, laïcité ».

L’idée de l’instruction « obligatoire » a pénétré aujourd’hui si profondément dans les esprits et dans les mœurs que nul ne l’attaque plus ouvertement. Mais, en 1880, c’est une idée jeune, hardie jugée téméraire car le savoir est chose dangereuse pouvant éloigner de la vertu. Le principe de la gratuité n’est pas moins révolutionnaire que le principe de l’obligation. L’idée que le maître doit être rétribué par ceux qu’il enseigne n’a été, durant des siècles, contestée par personne ; c’est dire que lorsque Jules Ferry, en accord avec Paul Bert et Barodet, dépose le projet instituant l’école obligatoire et « gratuite », il sait qu’il se heurte à des préjugés puissants et tenaces.

Le terme même de « laïcité », destiné à une si éclatante fortune est, en 1880, un mot nouveau. Selon le Dictionnaire Etymologique d’Oscar Bloch, c’est en 1871 qu’il apparaît dans la langue française. Au début, il a un sens précis : le « laïque » ou « lai », dans la langue de l’Eglise, est le fidèle qui n’appartient ni au clergé séculier ni au clergé régulier ; il y a donc « laïcité » là où il y a des laïques, laïcité de l’enseignement lorsque les instituteurs et les professeurs ne sont ni prêtres, ni moines. C’est de cette volonté de laïcisation voulue par Paul Bert que vient le dicton qui court alors en France : « Le curé à l’église, l’instituteur à l’école». L’idée maîtresse de Paul Bert, de Ferry et des républicains, c’est que l’enseignement confessionnel doit être donné hors de l’Ecole publique. Au sein de cette école tous les enfants, qu’ils soient fils de catholiques, de protestants, d’israélites, de libres penseurs, reçoivent la même instruction « morale et civique ».

Le 4 décembre 1880, Paul Bert défend, à la Chambre, les principales dispositions d’un projet de loi « tendant à rendre l’instruction primaire obligatoire pour les enfants des deux sexes, de six ans révolus à treize ans révolus», mais il se heurte notamment à l’opposition de Mgr Freppel, évêque d’Angers, député du Finistère. Il remplace bientôt Jules Ferry comme ministre de l’instruction publique (14 novembre 1881 - 26 janvier1882), dans le cabinet de Gambetta, dont il recueillera et conservera le cœur, considérable en volume, après l’autopsie.

Paul Bert se fait élire à l’Académie des sciences en1882.  Fortement anticlérical, il opte pour une politique de laïcisation de l’enseignement et contribue à l’adoption de la gratuité et de l’obligation de l’instruction primaire. Nommé gouverneur général du Tonkin et de l’Annam, il meurt peu après avoir rejoint son poste à Hanoi, le 11 novembre 1886.

La plaque indicatrice de rue portant le nom de Paul Bert, maintenant mieux racontée, va parler à tous ceux qui fréquentent le gymnase Louis Tremesaygues ou le collège Joseph Delteil ; elle ne sera plus aussi muette et ravira l’esprit des jeunes héritiers d’une école obligatoire, gratuite et laïque.

©  Gérard JEAN

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