Une chronique de Gérard JEAN

 

Place de Verdun  

Le doyen Pierre Grappin de la faculté des lettres de Nanterre suspend les cours pendant quatre jours. Dans cette université parisienne, satellite de la Sorbonne, les étudiants débaptisent les salles de classe. Nous sommes le 28 mars 1968 ; le pays va connaître des événements qui seront, à l’évidence, un point de repère de notre histoire. A Limoux, ce même jour en soirée, François Clamens a réuni son Conseil municipal et fait approuver l’appellation des rues qui desservent le nouveau lotissement communal Saint-Antoine ainsi que la dénomination de la place de Verdun. Nos élus qui siègent dans la quiétude et s’entretiennent entre les délibérations, de la possible victoire d’Eddy Merckx dans la course Paris-Roubaix, ne peuvent imaginer les sanglants combats de rues qui secoueront la France dans les prochaines semaines. C’est donc fortuitement et sans aucun lien d’effet, qu’ils jugeront de rappeler à la population de Limoux la résistance victorieuse de ses armées, engagées dans la bataille menée par les forces allemandes pour la conquête du camp retranché de Verdun. L’anniversaire de la reprise d’Avocourt par les troupes françaises, cinquante-deux ans auparavant, le 28 mars 1816, ne peut être que l’espièglerie du hasard.

Si l’on croit la définition étymologique du dictionnaire Littré, la place de Verdun n’en est pas vraiment une. Son espace se trouve en effet depuis l’origine, encombré par les deux grands immeubles, depuis très longtemps peints de couleur ocre, construits dans le cours des années soixante pour loger les employés de la prospère entreprise Fiorio. Disons qu’il s’agit d’une aération de quartier, d’un dégagement important de voirie, bordé par les bâtiments de l’école primaire Jean Moulin, orné d’une quinzaine de platanes-mûriers, ceinturé par quelques rues qui mêlent, par leurs noms, les arts de la guerre à ceux de la poésie et de la musique.

La place de Verdun, dans la Meuse, transformée après 1871 en un vaste camp retranché défendu par une quinzaine de gros ouvrages, avait servi en 1914 de môle d’accrochage pour la manœuvre de Joffre. Erigée en 1915 en région fortifiée, elle forme entre l’Argonne et la poche de Saint-Mihiel un saillant qui, particulièrement sur la rive droite du fleuve, s’offre aux coups de l’adversaire. Sur le plan tactique comme sur le plan moral, l’objectif a donc été très judicieusement choisi par la direction de guerre allemande pour y mener la bataille d’usure dont elle attend, par son épuisement, la destruction de l’armée française et la décision du conflit.

La bataille devant Verdun s’annonce. Les troupes sont lasses. L’offensive de Champagne manquée avait découragé ces soldats partis pour trois mois en 1914 et qui ne voient plus la fin des combats. Des rumeurs viennent de l’arrière, accusant Poincaré, les chefs, les lenteurs de la guerre et la guerre elle-même. Les journaux révolutionnaires commencent à agiter les esprits. L’Internationale est chantée à Bezonvaux au mois de janvier 1916 ; il s’agit certes d’un fait isolé, mais il ne provoque aucune protestation. L’automne avait été chargé de pluies, l’hiver est sinistre, nos soldats vivent dans la boue gluante de la Voivre, sans espérance. Soudain, arrive l’annonce de l’attaque allemande sur Verdun. Les soldats français paraissent plus résignés à la mort qu’à la résistance victorieuse car l’entrée du Kronprinz impérial, chef de la Ve armée allemande, par la porte Chaussée, semble inévitable avant quatre jours.

Les renforts qui arrivent ne ramènent pas la confiance au cœur de la garnison. Plaintes et murmures s’élèvent contre les chefs, contre les états-majors qui n’ont pas su organiser la défense de Verdun, qui font apporter huit jours avant l’attaque imminente, du matériel qui va tomber irrémédiablement entre les mains des Allemands.

Le 21 février 1916, au matin, près de 1200 canons et plus de 200 avions appuient les quatre corps d’armée qui se lancent à l’assaut. Le péril est proche. Nos soldats se rapprochent de leurs chefs, fussent-ils rudes et peu aimés, afin de soutenir le choc durant quatre jours sombres, avec plus de résignation que d’activité, en dépit de la magnifique résistance qu’illustrent notamment les chasseurs du colonel Emile Driant au bois des Caures. Les Allemands prennent l’Herbébois, atteignent la côte du Poivre, la ferme des Chambrettes, Ornes, le plateau de Bezonvaux et enlèvent par surprise le 25 février, le fort de Douaumont, défendu par soixante territoriaux. A Souville, au petit matin, l’armée française se désagrège, les voitures sont abandonnées, les groupes de soldats débandés errent sur le champ de bataille et gagnent l’arrière ; c’est le premier spectacle de la déroute. Chacun pense que si l’on doit reculer encore, l’armée se noiera dans la Meuse. Pourtant de ce moment, date la première réaction capitale du commandement français. Castelnau, l’adjoint de Joffre, arrive en effet à Verdun. Il décide aussitôt d’accélérer l’envoi de renforts sur la rive droite de la Meuse qui sera tenue coûte que coûte, de dissoudre la région fortifiée et de confier la défense de la place sur les deux rives du fleuve à une nouvelle IIe armée, dont le général Pétain prend le commandement.

La terre tremble et fume. La neige tombe, la nuit vient éclairée de feux verts, la ligne inquiétante du front vacille lorsqu’un ordre parvient que l’on communique à tous : « Résister sur place au nord de Verdun. Tout chef qui conduira un mouvement de retraite sera traduit devant un Conseil de guerre ». Nous sommes la deuxième armée et Pétain commande. La plupart des hommes ne connaissent pas le général mais des officiers crient la nouvelle avec joie. Pétain commande ! Pétain commande ! Un chef, une pensée, une volonté apparaissent dans la flamme. Le chef est obéi, la pensée comprise, la volonté partagée. La bataille de Verdun est gagnée.

Mis à part ceux d’un chemin de fer à voie étroite - dit le petit Meusien - les rails qui desservent Verdun sont inutilisables. Il faut, pour la première fois alimenter la bataille par la route. La seule dont dispose la IIe armée est celle qui conduit de Bar-le-Duc à Verdun par Souilly, où Pétain a installé son quartier général. Elle va absorber jour et nuit un trafic d’une intensité incroyable. C’est la Voie sacrée.

Du haut d’une colline, le soldat français voit le prodigieux spectacle des forces en ordre de marche, il crie d’étonnement et d’admiration lorsqu’il observe sur la Voie Sacrée, l’interminable file des 3500 camions du commandant Doumenc tenant leurs distances ; sur les routes, les convois et les troupes ; sur les pentes, les bivouacs. Il se tait, il s’enthousiasme, il comprend. Une intelligence, une volonté ont animé la bataille ; organisé et nourri le courage ; mis en route une noria de 800 véhicules sanitaires alimentée encore par 200 autobus de ravitaillement et 2000 automobiles de liaison.

C’est sur le champ de bataille de Verdun, dans cette région « au relief lunaire labouré sur deux ou trois mètres de profondeur, là où les tranchées cessent et où l’on se cache dans des trous d’obus vaguement reliés entre-eux » que le combattant de la Première Guerre mondiale a connu le paroxysme de son chemin de croix. Les périls des relèves, du ravitaillement, de la recherche et de l’évacuation des blessés feront entrer l’homme de soupe, le coureur, le brancardier et l’aumônier dans la légende de cette bataille inhumaine, dont les pertes s’équilibreront aux environs de 330.000 hommes pour les Allemands, de 360.000 pour les Français.

 

©  Gérard JEAN

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