Une chronique de Gérard JEAN

 

Cliquez sur le logo si vous souhaitez localiser sur une carte le chemin des Ménestrels

 

Chemin des Ménestrels  

Les Grecs l’avaient compris, les Romains le savaient, l’Académie des sciences se penchait en 1858 sur la tendance très curieuse des villes qui se développent de préférence dans la direction de l’ouest. Les doctes scientifiques du XIXe siècle expliquaient le phénomène par les caractères barométriques et hypsométriques des vents d’ouest ; c’est-à-dire, par les conditions de pression atmosphérique et d’humidité qui les caractérisent. Ces vents affirmaient-ils sont humides, ils maintiennent les émanations et la fumée dans une zone rapprochée du sol ; ceux de l’est, au contraire, secs et hauts favorisent la dissémination des miasmes, des odeurs et des poussières vers les régions atmosphériques élevées. Les quartiers orientaux d’une ville reçoivent donc les effluves des lieux habités opposés que leur apportent les vents occidentaux ; ils les ajoutent aux leurs, et de là occasionnent une insalubrité, que les villes faisant de l’hygiène instinctive évitent, en se portant de préférence vers l’ouest. Et partant de ces principes empiriques, l’Académie des sciences tendait à démontrer que l’agrément d’une rue est bien meilleur, si son axe par rapport à la rose des vents est ascendant dans la direction est-ouest.

Il ne faut donc point s’étonner si le chemin des Ménestrels conserve son caractère méditerranéen idyllique puisqu’il est tracé, sur l’ancienne voie muletière conduisant à Malras par le domaine des Pins, dans le sens exact préconisé par la science. Il s’embranche à droite de l’avenue Charles de Gaulle, au niveau de l’ancienne briqueterie renommée fondée par M. Guiraud et longe un peu l’usine à chaux de M. Bolte, aujourd’hui détruite. L’antiquité et le moyen âge n’y ont vraisemblablement point vu quelque errant misérable, joueur de harpe ou de vielle, car l’endroit abondamment planté de vigne et d’oliviers ne conduisait pas forcément d’un château à un autre  le moderne ménétrier, ou l’ancien ménestrel.  

On connaît la réponse que fit un jour un ménestrel à Philippe Auguste, appelé par ce dernier mon frère. Le roi, un peu étonné, lui avait demandé par quelle alliance il lui était si germain. Par Adam, répondit l’autre ; seulement tu as pris la plus grosse part dans le partage des biens. Le fait est que les ménestrels avaient un roi dès l’origine, et ce fut peut-être ce personnage important qui fit au roi une si fière réponse.

Le ménestrel partage avec le jongleur et le trouvère le privilège d’amuser et de récréer les gens ; mais il ne déclame pas et ne fait pas de tours comme eux ; il joue modestement d’un instrument quelconque, depuis la flûte, la harpe ou le tambourin jusqu’au violon, la vielle et la guitare. Il va par les champs et les villes, déclassé, parfois couchant dans un palais, souvent sous un pont, buvant toujours, jouant à outrance. En général, on le considère peu. C’est un acteur dont on rie mais que l’on peut pendre entre-temps.

Cependant, saint Louis reçoit ces gens décriés et leur réserve son meilleur accueil. Il les admet en son palais, les récompense bien, les nourrit et leur accorde des avantages que tous autres eussent payés bien cher. Ainsi, il suffit à tel ménestrel qui passe sur un pont de chanter ou de  jouer un air pour être exempt de péage. Joinville, digne de foi en tout, rapporte même l’attitude du roi, qui ne dit jamais ses grâces après le repas si les ménestrels n’ont pas achevé leurs mélodies. Il appartient à Louis IX de mettre un peu d’ordre dans ce métier de vagabonds ; il le fait dans la mesure du possible et parvient à les grouper en une corporation qui prend pour patron saint Julien. Au quatorzième siècle, deux jongleurs ou faiseurs de tours enrichis par leur profession - ce qui est bien extraordinaire, mais réel pourtant - fondent à Paris un hôtel-dieu destiné aux pauvres ménestrels de passage auquel ils joignent une petite église dédiée à Julien, leur saint patron.

Vers le milieu du quatorzième siècle, ou peut-être bien dès 1321, les intéressés se donnent des règlements intérieurs ; ils font de leur roi un autocrate frappant d’amende les contrevenants et ils établissent une hiérarchie de maîtres et d’apprentis comme dans les corporations manuelles. Ce roi possède un costume qui lui est propre ; on le couvre d’oripeaux dorés et on le coiffe d’une couronne.

En 1407, les statuts de ces musiciens ambulants sont définitivement rédigés et le roi des ménétriers qui remplace le roi des ménestrels, envoie ses lieutenants dans les principales villes de France, tout comme le monarque en titre.  Mais alors, le statut des anciens bohèmes des treizième et quatorzième siècles change. Divisés en deux classes par la force de leur nouvelle hiérarchie, ils deviennent des quasi-seigneurs ou des coupe-jarret de la pire espèce. Les premiers jouent à la cour des princes ou des rois, qui se les attachent par des pensions annuelles ; les autres vivent trop souvent de vols, roberies et pillage, faute d’argent.

A la cour de nos rois, pendant le seizième siècle, les joueurs d’instruments qui font danser garçons et filles, occupent un rang social plus élevé et l’on en voit quelques-uns chantés par les poètes, mais hélas ! ce ne sont même plus là des ménétriers. La décadence arrive et lorsque Louis XIV donne des statuts aux joueurs de violon, le roi, ombre de l’ancien roi des ménétriers, porte ce nom dérisoire de roi des violons, qui se répand dans les provinces, jusque dans les plus infimes bourgades.

Ces joueurs de violons de rue, nouveaux ménestrels et successeurs des ménétriers, sont ceux qui en viennent aux mains et s’opposent aux batteurs de tambour, le 11 mars 1605, sous les couverts de la place de Limoux et pourraient bien être les ancêtres des musiciens de notre Carnaval. S’il en était ainsi, la grave et violente altercation qui oppose ce jour là le viguier aux consuls et à la foule ne serait qu’un simulacre, une mascarade d’époque qui légitimerait notre tradition. 

Tous les efforts tentés ensuite pour soutenir la corporation des ménétriers contre les progrès de l’art et la transformation qu’il subit à cette époque sont impuissants. Vainement elle s’oppose à l’établissement de l’Académie royale de danse fondée par Louis XIV en 1661 ; vainement elle prétend pouvoir seule enseigner la danse comme la musique. Il en résulte un procès au Parlement et la corporation est vaincue par l’Académie. Elle ne réussit pas davantage dans son opposition contre l’Académie royale de musique fondée par Louis XIV en 1672. Dès lors la corporation des ménétriers perd tout son éclat. Un édit de 1691 remplace les anciens chefs de la corporation par des jurés dont l’office est vénal. De vains efforts sont tentés en 1747 et en 1750 pour relever la corporation des ménétriers qui sera enfin supprimée par un édit de 1776.

 

©  Gérard JEAN

Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale