Une chronique de Gérard JEAN

 

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Rue des Cordeliers  

L'ordre mendiant des Frères mineurs

 

Aux compagnons qui viennent, vers 1208, partager sa vie de pauvreté et de prédication, saint François d'Assise ne demande ni connaissances, ni formation. Leurs sermons sont simples, déclamés dans le langage imagé, plus spirituels et moralisateurs, qu'intellectuels et doctrinaux.  Ils portent l'habit des pauvres gens : une robe brune à capuche, une corde en guise de ceinture, ce qui leur vaut en France, et principalement dans nos régions, l'appellation de "Cordeliers".

Ce nom, qui leur a été donné dès le XIIIe siècle dans les milieux populaires, reste largement en usage jusqu'à la Révolution française. Il a d'abord désigné les Frères mineurs conventuels, puis leurs maisons[1]. Les Frères se disent mineurs pour montrer l'importance qu'ils attachent à leur vie religieuse, organisée autour de l'humilité, de l'absolue pauvreté et de la pénitence, sacrifices considérés comme une part essentielle dans la prédication de l'Évangile. Leurs ressources viennent donc exclusivement des aumônes - d'où la qualification d'ordre mendiant - et excluent bien évidemment, les privilèges liés à la propriété.

Au départ, François d'Assise ne veut ni créer un ordre, ni écrire une règle. Son but consiste simplement à suivre les traces du Christ en se faisant lui-même petit et exclu, et non pas en allant vers les pauvres pour faire la charité. Son engagement est strict : ne rien posséder en propre, mendier en cas de besoin, s'adonner à la prédication, en tendant vers plus de paix et de joie ; mais le groupe qui l'entoure devient plus important et il ne souhaite pas se placer en dehors de l'Église.  François rédige donc un projet de vie pour lequel il veut l'accord du pape. L'approbation lui est donnée, en 1210 ; seulement verbale. C'est par une bulle, datée du 29 novembre 1223, qu'Honorius III institutionnalise l'ordre des Frères mineurs appelé ainsi par son fondateur.

Désormais, les Frères doivent vivre dans l'obéissance et la chasteté, sans posséder de biens en propre, ni personnellement ni collectivement. Le travail constitue l'essentiel de leurs ressources mais ils peuvent demander l'aumône quand c'est nécessaire. En revanche, ils ne sont pas autorisés à recevoir de l'argent pour l'achat de vêtements ou de livres, ni comme salaire de leur travail. Ils ne doivent pas davantage accepter de gérer les biens des laïcs. La prière, l'apostolat, la prédication de la pénitence, constituent leurs fonctions religieuses. La règle se préoccupe aussi de l'organisation de l'ordre. Le novice prononcera ses vœux perpétuels après un an de méditation, d'ascèse et d'étude[2].

L'Ordre des franciscains est gouverné par un général, élu par un chapitre qui se réunit tous les trois ans, pour définir les principales orientations ; il réside à la maison mère à Rome. Celui-ci est secondé dans ses fonctions par les ministres provinciaux, responsables des frères de leur région, et les gardiens, placés à la tête d'une communauté ou d'un couvent. (les gardiens n'ont pas le titre d'abbé, contrairement à leurs homologues dans d'autres ordres). Les supérieurs sont élus pour une période de deux ans.

En 1231, à la suite des premiers conflits qui opposent les cordeliers et le clergé séculier, qui voit en eux de dangereux antagonistes, le pape accorde l'exemption aux Frères : c'est-à-dire l'indépendance des franciscains à l'égard de l'autorité épiscopale. L'ordre est désormais sous l'autorité directe du Saint-Siège. Pourtant, François d'Assise avait voulu l'obéissance à la papauté, mais pas la dépendance.

Cependant, les conflits avec les clercs séculiers, qui vivent de leurs bénéfices, se font rémunérer pour leur enseignement et ne supportent pas les privilèges dont bénéficient les Frères mineurs, ne cessent plus guère. Ils s'enveniment, au point que le pape Boniface VIII publie la bulle Super cathedram en 1300. Celle-ci répartit équitablement les droits de prêche et de confession entre les frères et les séculiers. Les premiers peuvent prendre la parole librement sur les places publiques et dans leurs églises, mais il leur faut l'autorisation des séculiers pour le faire dans les églises paroissiales. Le pouvoir de confession dépend de l'ordinaire, de l'autorité épiscopale. Les laïcs peuvent choisir de se faire enterrer chez les Frères, à condition que ces derniers donnent à la paroisse un quart des offrandes reçues. Le caractère équitable de ces mesures n'empêchera pas les mendiants de se sentir lésés et les séculiers de pratiquer de nombreux abus à l'égard des frères. Ils exigeront notamment des parts plus importantes sur les dons consentis pour les enterrements.

La question de la pauvreté provoque bien des crises internes. Saint Bonaventure, porté à la tête de l'ordre en 1257, parvient à lui rendre son unité par des formules de compromis. Après sa mort, survenue en 1274, l'opposition va en s'aggravant entre les Cordeliers spirituels, attachés à la pauvreté absolue et les Cordeliers conventuels modérés. Condamnés par les papes Boniface VIII, Jean XXII et le concile de Vienne (1311), les spirituels entrent en majorité en rébellion après leur condamnation : ils deviennent les Fraticelli, les petits frères. Une minorité des Spirituels se sépare d'eux pour former la congrégation des Observants. Les Fraticelli, de plus en plus radicalisés et marginalisés, sont poursuivis par l'Inquisition qui finit par les briser ; il en subsiste cependant jusqu'au XVe siècle[3].

Malgré une existence particulièrement agitée, les Cordeliers ont occupé une place très importante dans l'histoire de l'Église et de la vie religieuse. Ils ont joué un rôle considérable auprès des laïcs. En France, plus qu'ailleurs, ils ont disposé de l'appui de la famille royale et de la haute noblesse. Certains d'entre eux assurent la préparation à la mort et la sépulture. De très nombreux nobles et bourgeois demandent à être enterrés dans leurs églises et cimetières. Ils participent également à la lutte contre les hérésies ; moins cependant que les Dominicains ; mais le pape Grégoire IX les associe pour réprimer l'idéologie cathare en Languedoc. Au XVIe siècle, ils oeuvrent et luttent contre le protestantisme.

 

Fondation du couvent

 

Dès le XIIIe siècle, l'Ordre franciscain est implanté partout en Europe et en particulier, dans la plupart de nos régions. Les Cordeliers s'installent très tôt à Limoux, l'une des principales villes religieuses du royaume, probablement sous le règne de Louis IX, entre 1226 et 1270.

Comme ailleurs dans le pays, rapidement des querelles surgissent à propos du droit de sépulture. Le répertoire des titres du monastère de Prouille retient un compromis rédigé à ce propos en 1271 par les franciscains et les clercs séculiers de la paroisse Saint-Martin qui semblent obtenir gain de cause.

Le sixième jour des nones de Juillet, en l'an 1292 (2 juillet 1292) - Philippe IV le Bel étant roi de France - se tient dans le grand cloître du couvent des Frères mineurs "in claustro majoris domùs fratrum minorum", en présence du frère B. de Carrion, gardien des religieux de l'ordre de Saint-François de Limoux, des consuls Bernard de Bosc, Guillaume Assalit, Pierre Ségur, Pierre d'Alaigne, et Pierre Nègre - en l'absence de Bernard Cervel[4] - une assemblée très importante pour la communauté de notre ville et le devenir de son peuple qui reçoit des libertés concédées par Guillaume de Voisins, chevalier, seigneur de Limoux.

Ce jour là, le fils aîné, Pierre de Voisins, agissant avec le consentement de son père, accorde aux habitants subordonnés, plusieurs privilèges majeurs qui se rapportent : soit au droit de propriété " Tout homme et toute femme qui habite en ce moment Limoux, ou qui se fixera à l'avenir dans cette ville, pourra disposer de ses biens, soit pendant sa vie, soit au moment de sa mort, comme il l'entendra. Il sera libre de les donner à qui il voudra et de se créer un héritier, comme le font les seigneurs, sauf toutefois la retenue des droits qui reviennent à ces derniers".

Soit à la faculté de tester, à la police relative à la vente des marchandises, aux vices rédhibitoires, aux devoirs des chefs de métiers, aux servitudes attachées aux constructions, à la faculté de couper du bois et de faire paître les troupeaux aux environs de la ville, à l'administration des étrangers dans Limoux, aux honoraires des notaires.

Le notaire public de Limoux, B. Courtauly, dicte l'acte en présence d'une grande assemblée de notables, désignés comme témoins, aux rangs desquels figurent nos parents G. Paute et Pierre Jean. Philippe IV confirmera finalement au mois de mai 1296 les privilèges qu'il accorde à ses sujets, habitants de la bonne ville de Limoux.

Le couvent primitif des Frères Cordeliers, existe donc bel et bien, très tôt, puisqu'en l'absence de maison consulaire, on s'y réunit dans son cloître, sous la protection divine, pour y régler des questions d'ordre public. Cependant, on ne sait rien sur son importance et le lieu même de son emplacement est approximatif, mais il y a lieu de croire qu'il se situait hors de la protection des faibles remparts, près de l'Aude, très vraisemblablement sur l'actuelle Esplanade François Mitterrand.

La grande chevauchée conduit Edouard de Woodstock, prince de Galles et prince d'Aquitaine, surnommé plus tard, le Prince Noir, vers nos contrées. La nouvelle terrifiante de l'arrivée des troupes Anglo-Gasconnes se propage si vite que, bien souvent, ces dernières entrent dans des villes privées de citadins mais remplies de vivres et de richesses qu'elles entassent dans leurs chariots. Au mois de novembre 1355, le jeune prince, âgé de vingt-cinq ans, arrière petit-fils de Philippe le Bel, revient de Narbonne et de Béziers, franchit le fleuve au nord de Carcassonne pour se rendre au monastère de Prouille où il reçoit des Frères Dominicains une somme importante pendant qu'une partie de son ost va surprendre plusieurs cités de la région. "Dans la bonne et grosse ville de Limoux" qu'atteignent les anglo-gascons, les habitants se sont enfuis dans les montagnes à leur approche sans payer de rançon ; leurs richesses mal protégées sont pillées de façon si considérable que la prise d' Edouard de Woodstock est qualifiée de "meilleure et de plus importante que partout ailleurs " L'ennemi à tôt fait de conquérir Limoux "faiblement fermée " puis de s'emparer "du grand avoir " qu'il y trouve. La quasi totalité des biens fonciers sont détruits "destructa, et etiam habitatores ejusdem villae in majori parte[5]". Plus de quatre mille maisons et biens hostaux sont brûlés ou abattus ", nous dit J. Froissart dans ses chroniques[6] si bien que le grand incendie de 1355 ne peut épargner le premier couvent cordelier des Frères de l'Ordre de Saint-François.

 

Nouvelles infrastructures

 

Un grand désastre vient d'anéantir la plus grande partie de la ville. Maintenant, il est non seulement indispensable de la remettre en état de défense, mais on doit encore reconstruire les habitations et relever grand nombre de bâtiments institutionnels ou religieux. La population est exacerbée par son extrême appauvrissement que double la calamité majeure de son histoire.

Dès le mois de février 1356, les consuls adressent une supplique et obtiennent du comte d'Armagnac, lieutenant du Roi en Languedoc, les moyens de les encourager à relever les édifices et les fortifications ; puis les Limouxins sont exemptés pendant un an du paiement des tailles et du service personnel pour la guerre ; enfin il leur est accordé de prendre dans les forêts royales le bois nécessaire pour les reconstructions, à débiter poutres et planches, car les consuls ont la faculté de requérir les maçons, charpentiers, ouvriers et habitants des lieux voisins contre promesse d'un salaire convenable. Comme le mythe du Phénix, Limoux renaît de ses cendres. "per majorem partem concremata… in magnâ parte combustae et trucidatae[7]" ; une oeuvre nouvelle peut commencer.

Les Frères Franciscains, pour leur part, entreprennent de relever leur couvent à l'intérieur des murs, en occupant peu à peu l'espace qui sera le sien jusqu'au XIIIe siècle ; c'est à dire, le triangle formé de nos jours par les rues Maurice Lacroux, Gaston Prat, des Cordeliers.

La construction des parties essentielles des bâtiments semble être très avancée le 21 novembre 1360, lorsque l'archevêque de Narbonne, venu bénir l'hôpital Saint-Jacques, reçoit un acte de protestation du vicaire perpétuel de la paroisse Saint-Martin qui se plaint de certains agissements des Confrères Cordeliers. En tous cas, le 20 décembre 1369, l'église existe, puisque le bénéfice d'une transaction permet d'enterrer, à l'intérieur, ceux qui souhaitent y faire élection de sépulture[8].

Les plans précis du compoix de la ville, établis en 1753, les quelques vestiges archéologiques qui subsistent in situ, et plus encore, les restes d'infrastructures utilisés par l'institution d'enseignement privé de Sainte-Germaine permettent assez facilement d'imaginer l'enclos des Cordeliers tel qu'il se présente aux premiers temps de sa construction. Le couvent comprend une église, une chapelle, un cloître, un réfectoire, des immeubles annexes et des jardins.

Le sanctuaire, orienté sensiblement nord-sud, est très vaste ; d'une longueur plus importante que celle de la cathédrale Saint-Etienne de Toulouse, sensiblement égale à celle de l'église paroissiale Saint-Martin, mais d'une largeur moindre. La grande nef, unique, de type méridional, propre aux édifices construits par les ordres mendiants, reçoit sur ses collatéraux, dix chapelles. Le chevet, heptagonal, placé au sud, dans le prolongement d'un chœur liturgique démesuré, abrite l'autel principal bien surélevé. On entre dans l'église par une porte ouverte au nord sur l'actuelle Place Alcantara.

Le clocher tour, presque carré, surmonté d'une courte construction octogonale, elle même coiffée d'un dôme à huit faces, subsiste, pour rappeler aux visiteurs intrigués par son allure quelque peu orientale, la présence à Limoux, durant plus de cinq siècles, d'une communauté de Frères Cordeliers. Aujourd'hui, la base de la tour n'est pas accessible ; cependant, on pourrait gagner le haut du clocher par une porte très surélevée donnant sur un escalier en vis, occupant tout l'intérieur, en très mauvais état, impraticable même dans sa partie supérieure. L'ensemble est ajouré par quatre longues baies, en arc brisé, dont deux sont en partie murées.

De l'intérieur de l'église, vers le chœur et à l'est, on accède à la chapelle Saint-Paul qui nous reste très bien conservée, bien que sa construction puisse être datée de la deuxième moitié du XIVe siècle. Sa nef est unique, voûtée sur ogives et son chevet pentagonal. Les nervures viennent s'appuyer sur une belle série de culs de lampe sculptés de personnages, d'animaux ou de monstres fantastiques ailés.

Le cloître, d'une superficie approximative de six cents mètres carrés, se trouve à l'époque situé entre la partie ouest de l'église et notre actuelle rue Gaston Prat d'où l'on peut, semble-t-il y pénétrer directement. Il est, en 1753 entouré de trois galeries. Deux vastes jardins longent la rue Maurice Lacroux, dans sa partie comprise entre la rue des Cordeliers et l'ancienne rue del mal Couzinat.

 

L'ensevelissement des morts

 

Les titres, papiers et documents conservés dans les archives du Royal Monastère de Prouille, nous apprennent, en détail, les us et coutumes qui soumettaient à un certain ordre, l'ensevelissement des morts, mais bien plus, ils nous surprennent en nous faisant connaître, l'irrationnel conflit qui va opposer à Limoux, pendant plus de trois siècles, le clergé de l'église Saint-Martin régenté par la Communauté Dominicaine de Prouille et ses Prieures,  aux Frères Cordeliers, forts d'une profonde dévotion manifestée par la population à leur égard.

Les litiges, portés régulièrement devant les plus hautes instances, comme le Provincial de Provence, duquel dépendait l'ordre des Frères Prêcheurs de notre ville, devant l'archevêque de Narbonne ou encore devant la souveraine cour du Parlement de Toulouse, démontrent de façon permanente et à l'évidence, que les parties recherchent constamment des compromis où résonnent de façon malsaine les intérêts financiers liés aux droits de sépulture. Même si, quelquefois, on tente de mettre en avant les questions déontologiques, celles de vocations tardives, et pourquoi pas, les problèmes de salubrité publique ou de convenances strictement religieuses.

Cette longue recherche d'atermoiements que l'on pourrait prendre pour des chamailleries de curés, des querelles de clochers, revêt à partir du XIIIe siècle une importance dominante pour les réguliers et les séculiers, capitale oserait-on dire, puisqu'il en découlait une espèce de suprématie à conquérir. Toutefois, cet écheveau de procès et de sentences sert également l'histoire limouxine, car il permet de fixer l'antiquité du premier couvent des Cordeliers, situé près de la rivière d'Aude, sa reconstruction, intra-muros, après la terrifiante exaction d' Edouard de Woodstock connu comme étant le Prince Noir, mais aussi, de connaître l'activité de l'ordre mendiant des Frères Mineurs, non interrompue chez nous pendant plus de cinq cents ans.

En l'an 1271 et la veille de saint Barnabé, apôtre, le Provincial de l'ordre des Frères Prêcheurs, approuve et ratifie le compromis qui avait été passé entre le monastère de Prouille et la communauté des Cordeliers de Limoux, sur l'affaire entre eux pendante, au sujet des sépultures. Suit, entre 1302 et 1333, une série de requêtes, adressées par les habitants de notre ville au vicaire perpétuel de l'église Saint-Martin, par lesquelles ils demandent la permission de faire enterrer leurs enfants dans le cimetière des Cordeliers.

En l'an 1336 et le 10 octobre, le syndic du monastère de Prouille et le curé de Limoux s'adressent à l'archevêque de Narbonne, déposent une plainte contre les Cordeliers qui prétendent avoir le droit d'enterrer dans leur cimetière les petits enfants dont les pères y ont eu leur sépulture. Après avoir recueilli l'avis et les signatures de plusieurs docteurs consultés ès-qualités, l'archevêque déclare mal fondées les prérogatives souhaitées par les conventuels. Le 21 mars 1337, le frère Raymond de Durfort de l'ordre des Frères Prêcheurs, inquisiteur de la foi dans le royaume, Amalric Soubiran, doyen de l'église collégiale Saint-Vincent de Montréal, arbitres nommés sur les contestations pendantes entre le monastère de Prouille et la communauté des Cordeliers de Limoux, rendent leur sentence par laquelle ils déclarent que les dits Cordeliers doivent restituer à la paroisse Saint-Martin, les corps des enfants ensevelis chez eux depuis la décision de l'archevêque de Narbonne.

Le 28 septembre 1341, le syndic du monastère de Prouille ayant assigné les Cordeliers de Limoux par devant l'Official du Razès au sujet d'une sépulture faite chez eux sans permission, le dit Official déclare que la sépulture en question appartient à la paroisse, ordonne cependant que le cadavre ne soit pas exhumé à cause du danger qui peut en résulter, mais que les Cordeliers sont tenus de restituer au curé de l'église Saint-Martin les offrandes et autres droits qu'ils ont reçu ; leur faisant défense d'enterrer à l'avenir personne chez eux sans en avoir eu l'agrément.

L'accord important et précis du 20 décembre 1369 pourrait, logiquement, convenir aux religieux procéduriers et régler définitivement leurs conflits liés soit aux droits funéraires, soit à la préséance des sépultures. Nous verrons qu'il n'en est rien. La nouvelle transaction doit mettre fin au procès qui subsiste entre le syndic du monastère de Prouille, le curé de Limoux et les Cordeliers de la même ville ; elle prévoit dans ses attendus : 1° - Que les Cordeliers donnent au monastère de Prouille, pour avoir le droit d'enterrer dans leur église, huit livres de cire annuellement et à perpétuité, payables, deux livres le jour de la Noël, deux livres le jour de Pâques, deux livres le jour de la Saint-Jean Baptiste et deux livres le jour de la Saint-Michel du mois de septembre ; en outre, qu'ils donnent au vicaire perpétuel de l'église Saint-Martin, deux livres de cire pour chaque mort qu'ils enterreront dans leur église. 2° - Le syndic de Prouille exempte du payement de la dîme, le jardin que les dits Cordeliers ont dans l'enclos de leur ancien couvent, près de la rivière d'Aude, jusqu'à ce qu'ils en aient acquis un autre attenant à leur nouveau couvent. 3° - Que si quelque homme, ou quelque femme de Limoux, a la dévotion de prendre l'habit de Saint-François ou de Sainte-Claire et veuille être enterré dans l'église des Cordeliers, ces derniers peuvent assister à l'enterrement du corps, la croix levée, pourvu toutefois que le gardien du couvent ou quelque député de la communauté en demande honnêtement la permission au vicaire perpétuel.

Dans l'hypothèse cependant ou le curé de l'église Saint-Martin aurait la prétention de la refuser, l'autorisation deviendrait tacite et serait sensée être accordée au titre de la transaction ; à charge néanmoins, pour les dits Cordeliers, de payer au dit vicaire perpétuel de Limoux, deux livres de cire pour chaque enterrement.  Mais si au contraire, les dits défunts ont véritablement pris l'habit de Saint-François pendant leur vie, avec intention de rester dans l'ordre, ayant fait vœu de chasteté selon la forme prescrite par les Canons ; dans ce cas, les dits religieux peuvent faire porter les cadavres dans leur église, les accompagnant processionnellement, la croix levée et la bannière déployée, sans demander aucune permission au curé, lui payant seulement deux livres de cire pour chaque enterrement.

Le 30 novembre 1367, le syndic de Prouille, fait délivrer un acte au gardien des Cordeliers de Limoux, accusé d'avoir enterré, de son autorité privée et sans aucun droit, le cadavre de Pierre de Calmon, mercier du dit Limoux et paroissien de l'église Saint-Martin de la même ville, lui protestant tout ce que de droit ; auquel acte, le gardien répond que le dit Calmon était frère de l'ordre dont il avait pris l'habit quelque temps avant sa mort.

Le Parlement de Toulouse, rend le 15 février 1482, un arrêt par lequel, le monastère de Prouille est maintenu dans sa possession et usage de faire conduire les corps morts, qui ont élu leur sépulture chez les Cordeliers, dans l'église paroissiale de Saint-Martin, d'y chanter la messe, d'y faire les absoutes, d'y recevoir les offrandes, et ensuite de les porter jusqu'à la porte de l'église des Cordeliers pour y être ensevelis, à la charge, pour les dits religieux, de donner au vicaire perpétuel de la dite église Saint-Martin, deux livres de cire pour chaque enterrement, sans que le dit vicaire perpétuel puisse rien exiger au delà.

Malheureusement, toutes ces pieuses résolutions restent lettre morte, puisque soixante ans après, on plaide toujours au sujet des sépultures, du droit sur les corps, mais surtout, pour obtenir les offrandes ou les vêtements et les chausses ayant appartenu aux défunts. 

 

Évènements mémorables 

 

Consécration de l'église des Cordeliers

 

Tous les bâtiments conventuels semblent terminés lorsque l'évêque de Troie (Asie Mineure) Jean Colombi arrive à Limoux, le dimanche 18 mai 1511 pour consacrer l'église des frères Mineurs, autrement appelés Cordeliers.

 

Constitution de la Sainte Ligue de Limoux

 

Le dimanche 5 juin 1580, c'est dans le vaste réfectoire du couvent de Saint-François que se réunissent les trois états du diocèse afin de créer à Limoux une Sainte Ligue. Cette petite confédération catholique est calquée sur celle que vient de fonder le duc de Guise, désireux de soutenir la religion catholique affaiblie par les calvinistes et, de pouvoir renverser d'un contrecoup, Henri III.

L'assemblée prétend trouver, seule au besoin, les moyens propres à s'opposer aux "voleries, courses et mauvais desseins des ennemis du repos public, voleurs et infracteurs de la paix" ; et sans plus attendre, elle tente de négocier avec le vice-roi de Catalogne, l'entrée des troupes espagnoles, la fourniture d'armes, de munitions ou de subsides.

Néanmoins, l'initiative ignorée d'Henri III est fraîchement accueillie par son lieutenant, le maréchal Guillaume de Joyeuse, qui refuse en termes frileux et plutôt évasifs, l'ingérence étrangère pouvant être préjudiciable aux intérêts de la couronne de France. Privée d'un indispensable soutien inconditionnel, la Sainte Ligue de Limoux n'ose enfreindre les recommandations de prudence et limite son action à la conduite de quelques négociations heureuses avec certains groupuscules ou petits chefs protestants.

 

Réunion des ligueurs de la province de Languedoc

 

Du jeudi 7 au jeudi 21 novembre 1588, le maréchal de Joyeuse, principal commissaire du roi, fait assembler dans le réfectoire des Frères Cordeliers, les états des diocèses de la province qui lui sont soumis, composés du clergé, de la noblesse et du tiers.

Raymond de Cavalhiès, évêque de Nîmes, préside ; entouré de Marion et Pierre Blandinières, trésoriers généraux de France, et aussi des évêques de Lodève et de Mirepoix ainsi que des vicaires généraux de Narbonne, Toulouse, Carcassonne, Saint-Papoul, Lavaur, Rieux et Alet. La noblesse est représentée par les envoyés du vicomte de Mirepoix, du vicomte de Polignac, des barons d'Arques et d'Ambres. Les députés des diocèses de Béziers, Nîmes, Le Puy, Viviers, Uzès, Agde, Montpellier, Lodève et Castres, opposés à la Ligue, n'y paraissent pas.

L'assemblée est d'avis de remercier le roi pour son édit relatif à l'extirpation de l'hérésie protestante et de le supplier d'envoyer une forte armée dans la province pour réduire les rebelles ; d'interdire tout office aux catholiques qui aideraient ou favoriseraient le parti de la discorde et de les poursuivre comme criminels de lèse-majesté, de même que ceux qui n'opteraient pas pour une cause ou pour une autre ; de conserver finalement le gouvernement de la province au maréchal Guillaume de Joyeuse.

On a une idée assez précise de ce que pouvait être le spectacle de ces États de Languedoc, généralement réunis le premier jour en séance publique, et de la décoration du réfectoire des Frères Mineurs Cordeliers mise en place pour la circonstance. Des bancs étaient élevés dans la salle, savoir : un, faisant face aux membres qui entraient, un semblable à la droite, et un autre à la gauche. Au milieu du premier était un fauteuil richement orné, sur une estrade élevée de trois degrés, et sous un dais assorti d'un dossier de velours bleu garni de galons et de franges d'or. C'était la place du président des états. Les évêques étaient assis à sa droite, et les barons à sa gauche ; les grands-vicaires des évêques absents et les envoyés des barons siégeaient de part et d'autre immédiatement après les évêques et les barons présents.

Dans le plain-pied de la salle et au-dessous de ces trois bancs en régnait un autre élevé de deux pieds, faisant le tour des trois côtés du carré : là se plaçaient les députés de toutes les villes épiscopales, à l'exception des cinq premières, dont les députés avaient un banc à dossier qui fermait le carré. Un capitoul de Toulouse et un ancien capitoul que la ville députait avec lui occupaient le milieu du banc vis-à-vis le président des états, et de part et d'autre dans le même banc étaient les députés des villes de Montpellier, de Carcassonne, de Nîmes et de Narbonne. Derrière ce banc, il y en avait cinq sans dossiers pour les députés diocésains qui prenaient place chacun selon le rang du diocèse qu'il représentait[9].

 

Décès de Guillaume II, vicomte de Joyeuse

 

Lieutenant-général et plus tard gouverneur de Languedoc, chevalier des ordres du Roi et maréchal de France, monseigneur le duc Guillaume de Joyeuse consacre sa vie, durant quinze ans de guerre civile, à réduire les séditions dans les villes, à combattre les religionnaires. Il se plaît singulièrement à Limoux où il séjourne le 12 août 1591 alors que la peste exerce depuis peu ses ravages. Voulant ignorer les mises en garde contre le danger qu'il encours et les risques de contagion certains, il ne souhaite pas quitter la ville et meurt victime de son obstination, dans la maison de l'Officialité, fort avancé en âge, le vendredi 24 janvier 1592, veille de la Saint-Paul, vers les onze heures du soir. Le lendemain, après les cérémonies de l'absoute, son corps est porté dans l'église Saint-François du couvent des Cordeliers et enseveli dans le chœur, du côté gauche, après avoir été exposé dans la salle de l'Officialité, revêtu d'une tunique de velours noir, portant le collier de l'ordre, l'épée au côté, le visage découvert.

 

Siège de la Sénéchaussée et du Présidial

 

En 1645, la Sénéchaussée et le Présidial de Limoux, définitivement autorisés, s'installent dans une partie du couvent des Cordeliers, moyennant un loyer de 200 livres accordé par Sa Majesté Louis XIV.

 

Lieu de sépulture des grands

 

En 1674, Antoine d'Hautpoul, seigneur de Rennes, blessé à la mâchoire gauche d'un coup de mousquet alors qu'il combat à la bataille d'Holzen, ordonne par testament le lieu de sa sépulture. Son corps est inhumé dans l'église du couvent des Cordeliers tandis que son cœur est conservé dans la chapelle de Notre-Dame de Marceille.

Assemblée des États Généraux

Dominique Jean Duston d'Arsse, juge mage de la sénéchaussée de Limoux, ouvre l'assemblée générale des trois ordres, le lundi 16 mars 1789, à neuf heures du matin, dans l'église des Cordeliers. Le clergé se trouve à droite, la noblesse à gauche, le Tiers État en face, disposition prévue par les lettres de convocation. On entend d'abord la messe ; puis le juge mage s'apprête à rappeler à tous les députés réunis l'importance de leur fonction quand éclate un sérieux incident. Monsieur Bompieyre, procureur du roi au siège de la sénéchaussée, élu aussi député de la ville, se lève et crie que l'arrangement de la salle est mauvais car le Tiers État ne se trouve pas vraiment en face, ce qui est contraire à la volonté royale[10]. Plus vivement encore, il traite l'avocat du roi d'intrus qu'il faut renvoyer sur le champ. Durant onze jours, la ville vit à l'heure des réunions, souvent animées, des trois ordres en vue de rédiger les cahiers de doléances et de choisir les différents députés aux États Généraux.

Le 27 mars, la séance de clôture a lieu dans cette même église des Frères mineurs. Elle est particulièrement houleuse. Pour s'y faire entendre le sieur Captier Valette, lieutenant particulier, accesseur criminel au siège de la sénéchaussée, député de Limoux, qui conteste les faibles pouvoirs donnés au député de la noblesse, n'hésite pas à monter sur l'autel de la chapelle Saint-Jacques  et s'écrie : "le peu d'étendue des pouvoirs que l'ordre de la noblesse donne à son député, tendrait à rendre inutiles les opérations des États Généraux[11]".

Près de cinq siècles après la grande assemblée de 1292, tenue dans le grand cloître, l'enclos des Cordeliers vient de vivre le dernier événement politique de son histoire.

 

D'hier à aujourd'hui

 

L'histoire du couvent des Cordeliers, emporté par la Révolution française, va s'achever. Les Frères mendiants abandonnent leur maison de Limoux durant les derniers mois de l'année 1790. Il y a trente-sept ans, les biens-fonds dont ils étaient propriétaires représentaient une superficie évaluée à deux mille quatre cent neuf cannes et maintenant que l'on estime la valeur des Biens Nationaux, leurs possessions couvrent mille quatre cent quatre-vingt treize cannes, appréciées au montant principal de 5500 livres.

Cinq notables de la ville se portent acquéreurs de l'enclos des Franciscains. Le partage s'effectue chez le notaire Me Brousse qui retient un acte daté du 13 juin 1791. Parmi eux, on relève le nom de Martin Antoine Marie Andrieu, né à Limoux le 25 mars 1768, commandant des Gardes nationales du District, désigné aussi comme homme de loi, qui ne va pas tarder à s'enrôler, en tête, dans le 1er Bataillon des Volontaires Nationaux du département de l'Aude, nouvellement constitué pour devenir Adjudant-Général et négociateur du siège de Gênes, avant de mourir dans l'Ile d'Haïti, anciennement appelée Saint-Domingue à Port-au-Prince le 16 messidor An X, soit le 5 juillet 1802.



[1]  - Les ordres religieux, guide historique, Gaston Duchet-Suchaux, Flammarion, 1993, p. 122

[2]  - Dictionnaire historique des ordres religieux, Agnès Gerhards, Fayard, 1998, pp. 256 à 261

[3]  - Théo, l'Encyclopédie catholique pour tous, Editions Droguet-Ardant/Fayard, 1996, p. 365

[4]  - Archives départementales de l'Aude - Cartulaire 4E206/AA1, f° XXXII, r°

[5]  - Lettre du duc de Normandie, 17 octobre 1359, Notices historiques sur la ville de Limoux Fonds-Lamothe, p. 142

[6]  - Froissart J. - Chroniques - Ed. Kervyn de Lettenhove, Bruxelles, 1867-1877

[7]  - Lettres du comte d'Armagnac, 5 février 1356, 25 octobre 1356 - Notices historiques sur la ville de Limoux Fonds-Lamothe, p. 141

[8]  - Brevet et répertoire des titres, papiers et documents contenus dans les archives du royal monastère de Prouille, t. III, 1788, Archives départementales de l'Aude, H514 , f° 51 à 55.

[9]  - Mémoire de M. Mariotte, secrétaire et greffier des états, 1704.

[10]  - Archives départementales de l'Hérault - C 877, 878 - Archives Nationales - Ba 47

[11]  - 1789 dans la sénéchaussée de Limoux - Gilbert Larguier - 1989 - p.92

 

©  Gérard JEAN

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