Une chronique de Gérard JEAN

Rue des Capitouls

Un leurre à véhicules ; une réelle chausse-trape dans laquelle on s’engage depuis l’avenue du Mauzac, pour se couler par une espèce de chicane et déboucher, sans autre espoir que le difficile retour, dans un évasement maussade ; un bulbe d’ennui ceinturé d’habitations aux murs gris. C’est pourtant, la tranquillité, le calme et l’entrave à la circulation automobile, qu’avaient choisis de privilégier, vers le milieu du siècle dernier, les urbanistes concepteurs de telles voies sans issue. Heureusement, le piéton, conserve la liberté de se glisser entre deux propriétés privées pour rejoindre la place des Jeux Floraux où il retrouve un espace gazonné, planté d’arbres. En sorte, l’organe végétal unique du lotissement Conquet.

Cette place des Jeux Floraux, a été habilement associée aux capitouls de Toulouse qui présidaient aux concours de poésie fondés en 1324 par la compagnie des sept troubadours, autrement appelés ensuite : « mainteneurs du gai savoir ». Ils avaient décidé, l’année qui suivit la première réunion de cette société, que la violette d’or décernée au poète vainqueur serait offerte à leurs frais. Vers 1349 et vers 1356, ils fondèrent deux nouveaux prix, l’églantine et le souci. La célèbre Clémence Isaure s’adresse encore à eux - s’il faut en croire l’inscription lue dans la salle qui porte son nom au Capitole - lorsqu’elle lègue ses biens à la ville de Toulouse, à la condition que les concours, désormais appelés : Jeux Floraux, soient célébrés chaque année dans la maison publique qu’elle avait fait bâtir à ses dépens.

Par le baptême de la rue des Capitouls, nos édiles qui délibèrent le 5 février 1970, sous la présidence du maire François Clamens, ont consciencieusement  souhaité rappeler que les anciens magistrats municipaux de Toulouse, comme d’ailleurs ceux d’Orléans et de quelques villes, se sont reconnus sous la terminologie de capitouls et se sont différenciés, par leur appellation, de la plupart de leurs collègues d’autres bonnes contrées du royaume de France. Le bourg de Limoux et la région du Midi possèdent généralement leurs consuls ;  la région du Nord a ses échevins.

Cil de noblesse a grand titoul. Qui de Toulouse est capitoul, dit un vieux proverbe languedocien. Les personnages qui portent ce titre à Toulouse constituent donc le chapitre des administrateurs de cette ville. Leur institution se rattache au grand mouvement que fonde l’administration municipale dans un grand nombre de villes de France au moyen âge, avant la centralisation monarchique.

Tandis que dans le Nord principalement, au douzième siècle, les communes font reconnaître par la révolte ouverte contre leurs seigneurs, leurs franchises et leurs droits ; plusieurs grandes villes du Midi, qui avaient traversé les premiers siècles du moyen âge en gardant une constitution d’origine romaine, par laquelle le pouvoir local restait confié à des membres de la cité, font alors confirmer leurs privilèges et obtiennent de nouvelles concessions. La restauration du régime municipal dans les villes du Midi coïncide avec l’affranchissement des communes dans le Nord.

A Toulouse, elle paraît dater du règne du comte Alphonse, appelé Jourdain, parce qu’il est né en Palestine durant la croisade et qu’il a été plongé pour son baptême dans l’eau du grand fleuve. Dépouillé dans son enfance, par le duc d’Aquitaine, de la plus grande partie de ses Etats, qui comprenaient presque tout le Midi de la France, il les recouvre grâce au soulèvement des Toulousains contre l’usurpateur. Ces derniers chassent le duc d’Aquitaine de la ville et du comté, et vont ensuite porter secours au comte Alphonse Jourdain qui était assiégé dans Orange par le comte de Barcelone. Ces faits ne semblent-ils pas attester que Toulouse était administrée dès lors par un gouvernement autonome fortement organisé ?

Toutefois l’histoire ne fournit aucun renseignement précis sur l’origine du gouvernement municipal que l’on voit fonctionner par la suite à Toulouse. La ville eut des consuls et des capitouls. Le nom de ceux-ci vient sans doute des termes latin - capitulares, capitularii - signifiant : membres du chapitre. Selon quelques historiens, le nom adopté provient d’une autre origine. Ceux qui le portent, le prennent au XIIIe siècle, lorsqu’ils cessent de résider au château Narbonnais, manoir fortifié des comtes de Toulouse, pour aller siéger à l’Hôtel de ville, appelé le Capitole.

Les capitouls soutiennent leur ville dans sa fidélité à ses anciens comtes et dans sa résistance à l’Inquisition et aux hommes du Nord pendant la guerre terrible des Albigeois qui ensanglante tout le Midi. Lorsque Toulouse est soumise à l’autorité du roi de France, qui ajoute à ses titres celui de comte de Toulouse, on la voit conserver encore, dans son administration municipale, quelque chose de son ancienne indépendance. Les capitouls prêtent serment à Philippe le Hardi, fils de saint Louis, mais en réservant les droits de la commune, le maintien de la législation romaine et le vote libre de l’impôt. Toulouse possède alors douze consuls ou capitouls, administrant les douze quartiers ou capitoulats. En sortant de charge, ils dressent une liste d’éligibles qui comprend trois notables pour chaque quartier. Cette liste est révisée par le viguier, équivalent du prévôt royal pour le Midi. Si le viguier substitue sur la liste un nouvel éligible, il doit le faire accepter par les capitouls, et les contestations sur ce point sont réglées par le sénéchal. La liste fixée de cette manière, le viguier choisit les nouveaux consuls parmi les trois candidats qui lui sont proposés pour chaque quartier. Le caractère de l’ancienne municipalité romaine persiste donc, avec une constitution où domine le principe aristocratique.

Le nombre des capitouls de Toulouse a varié selon les époques. Il a été de quatre, vingt-quatre, douze, huit, six, quatre, et enfin de huit, représentant les capitoulats de la Daurade, de Saint-Etienne, du Pont-Vieux, de la Dalbade, de Saint-Barthelémy et de Saint-Sernin. Ils furent longtemps nommés pour un an. La durée de leurs fonctions fut portée à deux ans en 1778, à quatre ans en 1783 ; mais les capitouls n’étaient plus les élus du peuple maintenant les libertés et les privilèges de la commune. Les droits des électeurs avaient été singulièrement restreints par un règlement daté de 1335. Louis XIV les retrancha. Le capitoulat devint une fonction d’apparat, recherchée parce qu’elle conférait la noblesse, mais que discréditaient les manœuvres des bourgeois ou des parvenus ambitieux de gentilhommerie. Plus d’un capitoul acheta sa dignité à prix d’argent. L’Assemblée constituante mit fin à ces abus en décrétant la suppression des différentes formes d’administration communale, et en ordonnant que chaque commune fût régie par un maire assisté de plusieurs conseillers municipaux. Le 28 février 1790, après la cérémonie du serment remplie par les nouveaux élus, les derniers capitouls déposèrent entre les mains du premier maire de Toulouse leur chaperon en signe de déchéance et de soumission.

©  Gérard JEAN

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