Une chronique de Gérard JEAN

Rue de la Mairie

Des origines de l’hôtel de ville

 

Les anciens hôtels de ville avaient une destination différente de celle d’aujourd’hui. Ils n’existaient que dans les bourgades qui avaient acheté à prix d’argent, ou conquis par la force, le droit de se gouverner elles-mêmes et qui, sous le nom de communes, formaient de petites républiques indépendantes. Quand une charte de commune était octroyée à une cité, elle comprenait l’autorisation, pour ses habitants, de bâtir un hôtel de ville et un beffroi. C’est dans la grande salle de cette maison que le maire et les consuls, échevins ou capitouls, élus par leurs concitoyens, se réunissaient et convoquaient les bourgeois pour tenir conseil. Dans son enceinte, Ils jugeaient aussi les crimes et les délits commis dans la cité et y scellaient leurs sentences, ainsi que leurs autres décrets, du sceau municipal.

Le beffroi, dont les salles basses servaient souvent de prison, dominait la « maison commune », et renfermait les cloches destinées à convoquer les assemblées publiques. La tour du beffroi était en général richement sculptée ; les communes mettaient leur orgueil dans l’embellissement de ces monuments, qu’elles regardaient comme un signe de leur puissance.

Quand, à la suite de querelles et de luttes avec le seigneur ou l’évêque suzerain, une commune était vaincue et que sa charte était abolie, le premier acte de l’autorité victorieuse était d’exiger la démolition de l’hôtel de ville et du beffroi, marque de son indépendance. Lorsque cette démolition n’avait pas lieu, le beffroi changeait de nom et d’usage, et les cloches étaient confisquées.

C’est peut-être de cette mesure, grave et humiliante à la fois, dont les Limouxins ont souffert ; car l’existence et la situation du consulat et du bâtiment ayant fait office d’hôtel de ville, avant l’édification de celui que nous connaissons aujourd’hui, sont restées un mystère. Les archives nous apprennent bien que la maison communale de Limoux n’existe pas en l’an 1292. Cependant, la voix du peuple étant regardée comme la voix de Dieu et l’autorité publique comme une délégation de l’autorité divine, on ne craint pas de traiter, dans un lieu sacré, les affaires et les intérêts de la communauté ; c’est pourquoi les bourgeois se réunissent, tantôt dans le cloître des Frères Mineurs, tantôt dans l’Eglise Saint-Martin.

En 1302, on reconnaît aux consuls la faculté de pouvoir édifier et bâtir la maison commune. Il est vraisemblable qu’elle a été élevée dans le voisinage de la rue du Consulat. Soit, sur le terrain occupé par notre mairie actuelle ; soit près de  l’immeuble où se trouvent aujourd’hui les Pompes Funèbres Générales et où l’on croit reconnaître l’existence d’un ancien beffroi, desservi par un magnifique escalier moyenâgeux.

Cependant, quelque temps après, sous l’instigation de Bernard Délicieux, religieux des Frères Mineurs, et sous prétexte de mécontentement contre les inquisiteurs de la foi, les habitants de Limoux, qui vont imiter en cela les habitants de Carcassonne, se révoltent contre le roi et forment le projet de livrer le pays à Fernand, infant de Minorque, qu’ils auraient reconnu pour leur souverain en 1305. Après la découverte du complot, la répression, malgré l’intervention du pape Clément V, se fait terriblement sentir. En grand nombre les conjurés sont condamnés ; leurs biens confisqués ; quarante des principaux révoltés de Limoux pendus ; la ville est privée de son consulat.

Voilà sans doute la raison pour laquelle, les bourgeois de Limoux, sont « ajustés à la voix des crieurs publics » afin de se rendre, au son de la cloche, dans l’église Saint-Martin où ils sont convoqués pour retrouver, par la grâce de Philippe le Bel, toutes leurs libertés. Le fait que les consuls se réunissent de nouveau, longtemps encore dans l’église, et le fait que l’hôtel de ville actuel, ait été construit en 1722 sur un pattu, c’est-à-dire sur un terrain vierge de toute construction, parallèlement à la rue du Consulat, laissent croire justement à l’existence d’une ancienne maison commune qui aurait été détruite, sur ordre de l’autorité royale, en raison de l’insubordination et de la sédition populaire s’étant élevée à Limoux. 

L’hôtel de ville va devenir, du douzième au quatorzième siècle, le siège d’un gouvernement presque républicain, le théâtre ouvert aux délibérations populaires, un palais de justice, et, au besoin, une forteresse. A partir du quatorzième siècle, les maisons communes perdent leur caractère. Elles ne sont plus le foyer de la vie politique de la cité. Les villes libres, qui ont pu secouer le joug de petits souverains locaux, ont à lutter contre des suzerainetés de plus en plus fortes et enfin contre la royauté ; elles succombent. Souvent aussi elles renoncent elles-mêmes à leur indépendance, et se rangent volontairement sous l’administration du roi pour échapper à la tyrannie de leurs magistrats et pour mettre fin aux continuelles séditions populaires qui les dégoûtent d’une liberté dégénérée en licence. Dès lors, les viguiers et d’autres officiers royaux ont la haute main sur les maires et les consuls. Le parlement doit souvent intervenir entre ces autorités rivales.

La constatation de l’état civil de tous les citoyens va entrer dans ses attributions, et deviendra l’une des plus importantes. Au moyen âge, la société négligeait de tenir un compte exact de l’existence et de la situation de ses membres ; les registres de l’état civil n’existaient pas, ou du moins ils n’étaient pas officiellement tenus. Les nobles avaient leurs chartriers ; les églises prenaient note du décès des principaux personnages, surtout de ceux qui s’étaient montrés les bienfaiteurs des couvents et des paroisses ; mais la grande majorité de la population vivait et mourait sans qu’il restât d’elle aucune trace.

Sous François 1er, en 1539, une ordonnance royale dite de « Villers-Cotterêts » prescrit aux curés d’inscrire la naissance des enfants qu’ils baptisent ; les mentions sont signées aussi par un notaire et les registres qui les contiennent déposés au greffe le plus voisin. Un peu plus tard, en 1579, en vertu d’une nouvelle ordonnance, les mariages et les décès doivent être également constatés par les églises ; mais ils ne le sont pas régulièrement.

C’est la Révolution française qui donne aux municipalités l’organisation uniforme et toute civile qu’elles possèdent encore aujourd’hui. La mairie devient l’administration que chacun connaît, émanant de la commune et en même temps subordonnée au pouvoir central. La Constitution des 3 et 14 septembre 1791 modifie les fondements de l’Ancien Régime. Son article 7 déclare notamment, que les naissances, mariages et décès de tous les habitants, sans distinction, seront constatés par des officiers publics. Réellement, c’est le décret des 20 et 25 septembre 1792 qui retire au clergé le soin de tenir les registres.

 Si la vie communale n’est plus aujourd’hui ce qu’elle était dans certaines cités au moyen âge, la diminution qu’elle a subie n’est pas sans compensation. La petite patrie a élargi ses limites ; elle embrasse la France entière. La solidarité qui liait le citoyen à ses proches et à ses voisins s’est étendue à tous ceux qui portent le nom de Français. La satisfaction de former un grand peuple et de ne connaître d’étrangers qu’au-delà de la frontière est un bienfait de notre histoire. La commune, grande ou petite, que nous habitons, a bien des titres à notre attachement : c’est elle qui nous procure l’ordre et la sécurité, dont nous jouissons si habituellement, que nous oublions d’en sentir le prix ; c’est elle qui met sur l’acte le plus important de notre vie, le mariage, la sanction de la loi et qui l’honore en l’entourant de garanties ; c’est elle qui introduit nos enfants, dès qu’ils respirent, dans les rangs de la société pour leur en conférer les droits et les devoirs. N’avoir que de l’indifférence pour la commune à laquelle on appartient, serait manquer de réflexion ou méconnaître la valeur du lien social et de la civilisation.

 

©  Gérard JEAN

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