Une chronique de Gérard JEAN

Rue Victor Hugo

Le quartier Saint-Antoine s’est développé entre la voie du Chemin de Fer reliant Carcassonne à Quillan et le plus grand méandre de l’Aude dans sa traversée de Limoux. Face au fleuve et à la chaussée qui permet d’alimenter l’usine hydroélectrique dite des Religieuses, dont le nom rappelle l’hégémonie de ces dames du royal monastère de Prouille qui exploitaient en ce lieu un important moulin, se trouve la rue Victor-Hugo, parallèle à sa consœur, la rue Lamartine. Elle fait la jonction entre la rue Pierre Curie et la rue de la Marne.

Cette courte artère paisible n’a pas un demi-siècle d’existence ; c’est dire le peu d’importance qu’elle prend au regard de l’historien et même si parfois, elle a vu s’élever dangereusement les eaux furieuses de l’Aude, elle ne se rappelle aucune inondation sérieuse et n’a jamais été atteinte. Nous l’évoquerons cependant puisque toutes les rues de Limoux, aussi peu dignes d’intérêt soient-elles, auront droit à leur chapitre ; à plus forte raison lorsqu’elles portent le nom du plus grand génie littéraire dont la France s’est un jour enorgueillie et dont on fête le bicentenaire de la naissance.

Alain Decaux n’a pas utilisé moins de mille pages pour cerner le personnage, sa famille, ses amours, son tempérament, l’œuvre de Victor Hugo.

Poète, romancier, dramaturge, journaliste, parfois historien, peintre, sculpteur, Victor Hugo fut aussi un utopiste. C’est permis lorsqu’on a le génie. Quand il mourut, le 22 mai 1885, dans son petit hôtel particulier de l’avenue qui, à Paris, portait déjà son nom, il eut le 1er juin des obsèques nationales comme on en vit peu ! Hugo avait 83 ans. Il était né le 26 février 1802. « Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte… Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte… », écrira-t-il plus tard, en 1831, dans Les feuilles d’automne. Il était né « dans Besançon, vieille ville espagnole ». Son père était le général comte Léopold Sigisbert Hugo, des armées de l’Empereur, né à Nancy le 15 novembre 1773, au 29 de la rue des… Maréchaux ! Sa mère, Sophie Trébuchet, n’a jamais été la Vendéenne que Victor prétendit. Elle était née à Nantes en 1772. Hugo avait du sang lorrain et breton dans les veines.

Adolescent,  Victor Hugo se promettait un bel avenir. Dès 1816, il proclamait « Je veux être Chateaubriand ou rien… » Peut-être ne fut-il pas Chateaubriand, mais il atteignit sa gloire. A travers sa vie et son œuvre, c’est l’histoire de tout un siècle qui défile sous nos yeux, un siècle commencé sous le Consulat, et qui va s’achever sous la République. Comme il l’a dit lui-même, Hugo est « l’écho sonore de son temps ». Il en représente toutes les variations. Chrétien, royaliste, on le vit, au fil des ans, devenir anticlérical et républicain. Bien que ses parents lui aient choisi parrain et marraine, il ne fut jamais baptisé. Et sur sa tombe il refusa « la prière de toutes les Eglises ».

Sur la première page d’un cahier conservant les vers de sa jeunesse, Victor Hugo avait écrit : « Les bêtises que je faisais avant ma naissance ». Cette naissance littéraire, il la datait officiellement de 1822, l’année de son premier livre : Odes et poésies diverses, et de son premier mariage. Les orientales, Hermini, enfin révélaient un poète enrichi, renouvelé pour la forme et pour l’inspiration, libéral en art comme en politique, professant volontiers que les deux libertés ne se peuvent disjoindre.

Le 25 juillet 1830, à la veille des « trois glorieuses » journées, Victor Hugo, installé depuis peu rue Jean-Goujon, dans le quartier des Champs-Élysées, encore presque désert, rédigeait les premières lignes d’un roman depuis longtemps promis à l’éditeur Gosselin : Notre-Dame de Paris. Le 28, naissait sa fille Adèle, dont Sainte-Beuve fut le parrain. Quatre enfants - l’aînée, Léopoldine n’avait encore que six ans - allaient désormais unir leurs sourires à son foyer.

En 1848, Hugo fonde un journal : L’Evènement, pour soutenir la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. En 1849, il est élu à l’Assemblée législative comme conservateur. Bientôt, il rompt avec le parti de l’ordre… Le 17 juillet 1851, il prononce un violent réquisitoire contre les desseins dictatoriaux de « Napoléon-le-Petit ». Il essaie en vain d’organiser la résistance au coup d’Etat. Louis-Napoléon Bonaparte signe le décret d’expulsion. L’exil d’Hugo durera de 1852 à 1870. Ces quelque dix-huit années de labeur solitaire constitueront la période la plus féconde et la plus haute de son génie.

Exilé à Jersey d’abord, puis à partir du mois d’octobre 1855, sur l’ordre du gouvernement anglais, il s’installe à Guernesey. Cette île en face du Cotentin. Nous l’imaginons volontiers écrivant debout sur la tablette noire, face à la mer qui l’inspirera. Les travailleurs de la mer sont de 1866. Quand après Solferino et Magenta, Napoléon III accorde l’amnistie générale, Hugo refuse de rentrer en France : « Fidèle à l’engagement que j’ai pris vis-à-vis de ma conscience, je partagerai jusqu’au bout l’exil de ma liberté. Quand la liberté rentrera, je rentrerai ». Ceux-la même qui crient « Vive l’Empereur ! » sur le passage du carrosse impérial, accordent à Victor Hugo un sentiment qui ressemble à du respect.

« Quel homme que le père Hugo… » s’écrie Gustave Flaubert. « Quel poète !… Je viens d’avaler d’un trait toute La légende des siècles… ». Les premières épopées de La légende des siècles ont été écrites là, à Guernesey où ont été terminés Les misérables. Et puis ce sera le retour à Paris, en 1870… L’année terrible, Quatre-vingt-treize, L’art d’être  grand-père.

Le 28 juin 1878, Victor Hugo est victime d’une attaque d’hémiplégie due au surmenage intellectuel ; il croyait en Dieu. L’athéisme le mettait hors de lui. Un homme qui se disait savant lui expliqua un jour que le cirque de Gavarnie avait été creusé par une goutte d’eau, tombant toujours à la même place pendant des millions de siècles. « Alors il releva la tête. Mais cette goutte d’eau, cria-t-il, qui l’a faite ? » ; il le raconte dans Dieu qui ne sera publié qu’après sa mort, en 1891.

Le 22 mai 1885, le jour de sainte Julie, ce jour où, durant un demi-siècle, il a fêté sa chère Juliette Drouet, la mort l’emporte. Et sûrement il songe à elle, avant de s’éteindre, à cet immense amour dont il a dit avec une juste fierté : « Sur ma tombe, on mettra, comme une grande gloire, - Le souvenir profond, adoré, combattu - D’un amour qui fut faute et qui devint vertu ».

 Comme il nous paraît vivant, ce Victor Hugo qui, ces jours derniers, vient d’avoir deux cents ans !

 

©  Gérard JEAN

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