Une chronique de Gérard JEAN

Rue des Troubadours

Un nom lyrique ô combien chantant, pour une artère de ville dans un si aimable quartier! Nous sortons de la Rue Trencavel qui nous a plongé dans l'idéal chevaleresque pour pénétrer encore plus loin dans la société médiévale ; nous voici transportés au cœur du lotissement Conquet, où nous croyons entendre les chansons de geste déclamées et la poésie de cour. L'âme du célèbre troubadour limouxin Peire Duran s'y trouve et nous entendons les vers qu'il dédie à Gaston-Phébus, comte de Foix, marié avec Agnès, fille du roi de Navarre : "Preux comte Gaston, jamais je ne veux me départir de vous louer ; bien plus cela me doit agréer, car votre mérite est élevé sur tous, comtes et ducs, marquis et amiraux".

L'histoire nous a laissé bien peu de choses sur l'un des grands poètes roman de notre région. On sait que Peire Duran est originaire de Limoux et qu'il fabrique des peignes à tisser[1]. D'après ce qui est mentionné sur le registre du Gai Consistoire Toulousain[2], il compose un "vers" moral, retouché par Messire Peire de Monlasur, chevalier, et cette pièce est jugée digne d'obtenir le Prix de la Violette en 1373. Le troubadour limouxin est imbu des principes chevaleresques en honneur dans le midi de la France pendant le cours du moyen âge ; la pièce de vers honorée dans les Jeux Floraux Toulousains ne permet pas d'en douter et s'il l'adresse à Gaston-Phébus c'est bien que ce dernier aime les œuvres littéraires harmonieusement écrites et qu'il l'a connu vraisemblablement dans les concours poétiques organisés au château de Puivert. On ignore si Peire Duran a laissé quelques descendants dans sa ville natale ; mais il semble qu'il en soit ainsi, puisque un Duran-la-Violette vivait il a cent cinquante ans encore à Quillan, après avoir quitté Limoux pendant son jeune âge[3].

Mais dites nous un peu ! Qui étaient vraiment ces troubadours, que nos instituteurs décrivent tels des musiciens itinérants, franchissant la barbacane de la Cité de Carcassonne ou comme des poètes, sortis, aurait-on cru, de la poussière du sol, parvenus aux châteaux de Lastours sur de pauvres canassons, entonnant la louange des combats et de l'amour.

Ceux-ci sont des valets, ceux-là des bouffons, les uns se disent courtisans ou chevaliers, les autres seigneurs et certains, comme Guillaume ix d'Aquitaine, peuvent être même des princes ou des rois. Entre des personnages fort éloignés par la fortune et par la naissance, des amitiés surprenantes se réalisent ; un culte commun de l'art unit les poètes comme la construction d'une cathédrale rassemble la corporation des maîtres maçons. L'accueil fait par des femmes du plus haut rang à d'humbles troubadours prépare de singuliers rapprochements entre les classes. Un fils de boulanger, élevé par la seule diction des vers, peut aspirer à l'amour des reines. Étonnante époque où les nobles savent corriger en faveur du génie toutes les injustices du destin.

Sur les terres ensoleillées de l'Aquitaine, du Languedoc, de l'Aude et de la Provence, parmi des peuples qui, à la faveur de la paix et d'une facile administration, s'abandonnent à toute leur joie naturelle, une noblesse fort raffinée vient de succéder aux barbares seigneurs des anciens âges. Les femmes dans les châteaux, imposent peu à peu les règles du bon ton et jouissent d'une parfaite considération. L'amour, enfant chéri de la chevalerie, se transforme en une sorte de religion dont les adeptes sont les soupirants respectueux, prompts à parer de charmes mystiques les caprices de leurs sens.

Ce sont les jongleurs qui font voyager les œuvres les plus belles. C'est grâce à eux que la poésie d'oc parvient à sa magnifique unité. Armés de sistres, de violes, de tambourins, de mandores, ils vont par les routes, montés sur des chevaux souvent piteux, portent de château en château le divertissement essentiel. Accueillis en maints endroits, écoutés, récompensés, bafoués parfois, ont doit le dire, ils publient en s'accompagnant de leurs instruments, les chansons des troubadours. Poètes eux-mêmes quelquefois, ils s'élèvent lentement du rang des histrions au rang des créateurs. Ou bien troubadours pauvres, ils vont jongler pour vivre de joies et de revers.

Bien venus ou non des dames et des princes, pauvres ou riches, mais rarement sans succès quand leur mérite est grand, la plupart des troubadours sont au reste de hardis coureurs d'aventures ; ils se confient sans crainte aux chemins terrestres et maritimes pour aller dans de lointains pays tenter les fortunes les plus diverses où s'arrêtent à Limoux avant d'atteindre Puivert.

La rue des Troubadours, a été dénommée par le Conseil Municipal - Monsieur François Clamens étant Maire - au cours de la délibération du 5 février 1970. On l'emprunte à partir de l'Avenue du Mauzac pour longer la Place des Jeux Floraux, verdoyante et arborée, et atteindre par un seul passage piétonnier, la rue des Capitouls. Elle dessert 28 habitations, mais le stationnement et la circulation des automobiles sont jugés difficiles.

©  Gérard JEAN


[1]  - La Poésie lyrique des Troubadours, Alfred Jeanroy, 1934, t. I, p.405

[2]  - Registre de Galhac - Manuscrit n° 1, fol. 36

[3]  - Notices sur les hommes qui, par leurs talents ou par leurs œuvres, se sont fait un nom distingué, Louis Alban Buzairies, Imprimerie de J. Boute, 1865, p. 17

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