Une chronique de Gérard JEAN

Porte de la Trinité

Le lecteur va devoir forcer un peu son imagination pour se représenter l'extrémité de la Rue Jean Jaurès, le mur d'enceinte de la ville et l'étroit passage qui permettait d'accéder à l'extérieur, vers les jardins et l'emplacement du plus vieux marché connu.

Au début du xiiie siècle encore, les étages des maisons sont encorbeillés, les logettes proéminentes, tant et si bien, que les attelages risquent de s'accrocher ; les cinq dernières maisons, sur la gauche en allant vers la porte, sont si embarrassantes que les gens même à cheval, peuvent heurter les avancements, tellement ils sont bas et saillants.

Dès le mois de mars 1777, l'administration consulaire envisage donc une nouvelle construction, plus large - puisque on abattra quelques habitations ainsi qu'une partie des remparts - plus belle et plus fonctionnelle. L'architecte nous dit que les battants qui protègent l'entrée sont en chêne massif, d'une épaisseur très conséquente garantissant la protection, garnis d'indispensables ferrures, surmontés d'une imposte de bois agrémentée d'un éventail en fer.

La voûte qui ferme l'attique à la forme d'un arc de triomphe ; elle est décorée de part et d'autre de sculptures d'une grande beauté, en pierre de taille, et de médaillons en marbre blanc, placés de part et d'autre du cintre, représentant les armes du Roi et celles de la Ville de Limoux. En 1779, le sieur Rippa, sculpteur, exécuta le dessin officiel et réalisa son œuvre, détruite ensuite pendant la période révolutionnaire, moyennant la somme de 600 livres.

Lorsque l'édifice est achevé, sous le consulat de Monsieur Raymond Ribes, on le considère comme le plus remarquable des monuments ; sa forme est simple et gracieuse mais les splendides ornements, comme l'impression de puissance qu'il confère, impressionnent les étrangers. Le baron Trouvé, Préfet de l'Aude,  considère même au début du xixe siècle qu'il s'agit du seul monument digne d'intérêt remarqué à Limoux et décrit la Porte ainsi : "Elle est voisine du pont où aboutissent les chemins de Carcassonne et de Castelnaudary, et d'où partent deux grandes allées d'arbres dont l'une conduit à cette porte, et l'autre à celle de la Toulzane ou de Toulouse, à travers des jardins potagers parfaitement cultivés et couverts d'arbres fruitiers"[1].

Cinquante années plus tard, cependant, il va être voué à la plus insolite destinée.

Au cours de la délibération municipale du 4 janvier 1827, le Conseil accepte les conditions de Monsieur le Directeur des Contributions Indirectes en charge de l'entrepôt des poudres à feu et explosifs du gouvernement. La demande de ce dernier est pourtant extravagante ; pour des raisons de sécurité, afin d'éloigner tous les dangers d'une explosion, il demande la possibilité d'emmagasiner gratuitement son inoffensive "marchandise" dans l'une des piles et sur l'entablement constituant un espace vacant idéal. On se pose "l'innocente" question : à savoir si l'installation d'un paratonnerre est indispensable ? Après de longues discussions on parvient à un avis unanime et l'Administration des Contributions Indirectes est priée de vouloir bien pourvoir à la mise en place de ce système de sécurité après tout peut-être nécessaire.

Le 3 mars 1840, jour de mardi, un peu avant dix-neuf heures, au moment où chaque habitant réuni à son foyer se dispose à fêter la dernière soirée des jours gras, une explosion épouvantable, suivie du bris de tous les vitrages laisse pressentir une affreuse catastrophe.

Les réverbères ont été soufflés ; on apporte des torches. Des cris sont répétés, rues après rues, : "La poudrière a éclaté". Les roulements lugubres des tambours redoublent ; la foule accourt vers le lieu du sinistre où se trouvent déjà rassemblés, MM. Louis Auguste Alexis Peyre, Maire de la Ville et membre de la Chambre des Députés ; Rivals son Adjoint ; Laffon aîné, Conseiller municipal et Auguste Joly, Procureur du Roi.

Le spectacle est affreux. Le monument est détruit de fond en comble, d'énormes pierres sont dispersées jusqu'à cent mètres de distance, un gigantesque bloc a été projeté dans les airs à une prodigieuse hauteur, a traversé la toiture d'une maison et fracassé la jambe d'une personne qui se chauffait en compagnie de ses deux amis. La rue est encombrée ; on ignore encore le nombre des victimes mais la rumeur publique fait enfler des chiffres de plus en plus considérables.

Cependant, quatre personnes seules ont péri ; trois écrasées sur le champs : à savoir, François Guilhot, charron, âgé de cinquante ans, veuf, sans enfant ; Estampe Barthélémy, dit Delaurier, jardinier, âgé de quarante-six ans, marié, père de sept enfants en bas âge ; Marguerite Revel, âgé de douze ans, enfant d'une pauvre famille et le sieur Melliès Guillaume, charpentier, âgé de cinquante ans, père d'un garçon de douze ans qui expirera au bout de vingt-quatre heures après d'horribles  souffrances.

Cinq, sont plus ou moins dangereusement blessés : les sieurs Clottes, dit la machine ; Granier Jean Antoine ; Babou Pierre ; Madame et Mademoiselle Salva ; ces dernières ayant été retirées des décombres qui les écrasaient par le sergent fourier Boucard de la deuxième compagnie, du troisième bataillon, du 13e léger et par le nommé Louis Gourdou, cantonnier vicinal qui ont exposé leur vie pour sauver celles de ces deux personnes ensevelies sous les ruines.

Aucun enfant de la Pension de M. Esparseil, pourtant toute proche, n'est atteint et le bâtiment n'a pas souffert mais les pertes matérielles sont immenses.

Trente maisons ont été complètement ou partiellement démolies ; d'autres plus ou moins endommagées laissent plusieurs familles sans domicile, dont douze en particulier doivent être temporairement hébergées.

On évalue les dommages causés à plus de 200.000 francs sans comprendre la valeur de la porte de la ville sur laquelle l'entrepôt de poudre était placé. Cependant, la catastrophe pouvait être bien plus désastreuse si elle avait eu lieu quelques jours plus tard car on attendait un envoi considérable de munitions ; sans ce retard opportun, la moitié de la ville aurait été détruite. Qu'elle est la cause de ce sinistre ?

Voilà tout ce que le monde se demande. Plusieurs avis divergent. Toutefois, on s'accorde généralement pour attribuer ce malheur à la négligence des employés des Contributions Indirectes et à l'incurie de leur directeur, car depuis longtemps déjà, les propriétaires des maisons voisines de la poudrière avaient demandé à plusieurs reprises et avec insistance que le dépôt soit transporté hors de la ville, dans un lieu désert. Malheureusement, l'autorité ne fit pas droit à leurs doléances.

Finalement en 1844, l'Administration communale indemnisera ses dernières victimes et envisagera la reconstruction de la porte actuelle, située à l'extrémité de la Rue Jean Jaurès, moins belle, n'attirant plus le regard des étrangers comme la précédente, mais certainement moins dangereuse ! Nous aurons l'occasion d'en reparler.

©  Gérard JEAN


[1] - Description générale et statistique du département de l'Aude, Firmin-Didot, imprimeur du Roi, 24, rue Jacob, Paris, 1818, baron Trouvé, ancien préfet du département de l'Aude.

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