
Une chronique de Gérard JEAN
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C'est une véritable barbacane ; pareille à ces
ouvrages militaires qui protégeaient les portes de la Cité de
Carcassonne et l'on imagine Raymond-Roger Trencavel qui tente avec ses
vassaux et quelques notables de pénétrer à cheval au cœur du
Lotissement Conquet pour atteindre la Place des Jeux Floraux. Il arrive
bride abattue de l'Avenue Charles de Gaulle, évite l'Avenue du Mauzac
pour préférer l'ancienne Route Nationale 626 conduisant à Chalabre et
Foix, se courbe sur l'échine de son destrier pour déjouer un grand
figuier qui lui barre le chemin, contourne les chicanes, et se glisse
entre les murs de défense ; comprenez entre les enceintes de nos
modernes habitations, implantées là par un urbaniste à qui on aurait
restreint l'espace ou par un stratège fier d'avoir retenu avec son piège,
le plus malheureux des automobilistes. Mais le fils de Roger II est un
habile guerrier, il franchit la défense urbaine de Limoux, jette son
heaume, et se présente maintenant en gloire, en terrain ami, entre la
rue des Troubadours à sa gauche ou celle des Capitouls aperçue en
face. Raymond-Roger
Trencavel, donc, naît en 1185 dans le
château de Carcassonne, de Roger II, vicomte
de Béziers , et d'Adélaïs. A la mort de son père, survenue dès
1194, il est élevé par Bertrand de Saissac, son oncle et tuteur. Ce
dernier est souvent comparé à un condottiere[1]
méridional ; sa doctrine se résume en une opposition brutale à tout
ce qui menace ses prérogatives, réelles ou supposées. Son premier
adversaire est l'Eglise, qu'il considère comme envahissante et portée
à se mêler de ses affaires. Tel sera aussi le fond de la politique de
son pupille. Raymond-Roger Trencavel se fait reconnaître majeur à
14 ans et, le jour de Pâques de l'an 1199, prend possession de ses
charges de vicomte de Béziers et de Carcassonne. Curieusement, lui qui
entrera dans la légende comme un palatin,
consacre les tendres années de sa jeunesse à des opérations
foncières et immobilières. Il arrondit ses domaines en achetant
Vintron, Vias, Balaguer, Lunas et autres châteaux et terres. Réputé grand cavalier, grand chasseur, athlète
brillant et seigneur lettré, Trencavel est à 18 ans l'idole de toute
la région. Les dames en sont folles. En l'année 1203, il épouse Agnès,
fille de Guilhem VIII de
Montpellier, connue partout pour sa beauté et son indolence
d'odalisque. A présent, Trencavel a 24 ans, et son fils Raymond deux
ans à peine, lorsque au mois de juillet 1209, l'armée des croisés,
approche de Béziers. Son oncle, Raymond VI de Toulouse, a donné son adhésion à la croisade ; son
beau-frère, Pierre II d'Aragon, ne tient pas du tout à combattre l'armée
de l'Eglise. Et Raymond-Roger Trencavel, malgré lui ou presque, va se
trouver porté à défendre le Midi… et à soutenir l'hérésie contre
Simon de Montfort, le maudit venu du Nord. On assure qu'il est allé
trouver les chefs de la croisade pour les fléchir ; c'est possible,
mais en tous cas, il ne prend pas la croix, ce qui constituait le seul
moyen de se rallier à la cause. Trencavel s'enferme dans Carcassonne et
proclame "J'offre une ville, un abri, du pain, mon épée à
tous les proscrits qui erreront bientôt dans la province". On peut voir dans cette emphase, le désarroi d'un
chef qui ne souhaite pas vraiment intervenir dans un conflit et qui prête
assistance ; Trencavel ne peut désavouer ses propres sujets qui veulent
se battre ; il ne peut, non plus, prendre leur tête pour les mener à
la bataille, puisque l'envahisseur, en définitive, n'est autre que l'Eglise
et que rien ne permet de mettre en doute sa fidélité envers Rome. Le 1er
août 1209, l'armée des croisés déploie ses étendards autour de
Carcassonne réputée imprenable. Le chant du "Veni Creator"
bourdonne dans l'air brûlant. Deux semaines plus tard à peine,
l'invincible cité fortifiée meurt de soif, de faim et de maladie derrière
ses remparts à demi détruits et Trencavel doit se constituer otage du
comte de Nevers. Le lendemain, les Carcassonnais abandonnent leur ville
en échange de la vie sauve, mais sans armes ni bagages et leur vicomte
est mis aux fers dans la Tour Pinto. Le 10 septembre, il meurt dans son
cachot. De dysenterie, dit Simon de Montfort, qui fait exposer le
cadavre, exempt de toute blessure en effet. D'empoisonnement, jurent les
Méridionaux, qui d'ailleurs avaient pris pour un traquenard la réception
de Trencavel par le comte de Nevers. Tant il est vrai qu'un personnage
auréolé par son peuple ne peut mourir de façon naturelle. En fait, le héros véritablement légendaire de la
famille devrait, en toute justice, être plutôt Trencavel II, fils du
précédent. Il s'appelle Raymond et il a deux ans à la mort de son père.
Elevé par le comte de Foix, qui le rétablit dans ses droits en 1220,
il retrouve sa ville de Carcassonne en 1224, après la défaite
d'Amaury, fils de Simon de Montfort et, dans la foulée, il agrandit ses
domaines, à la pointe de l'épée, avec Limoux et Lombers. Or, dès
l'année suivante, le voilà forcé d'abandonner terres et châteaux
afin de se réfugier en Aragon. En effet, le Concile de Bourges a
excommunié le comte de Toulouse et tous les vassaux. A la tête d'une
nouvelle croisade, le roi vient en Languedoc pour prendre possession des
territoires déclarés rebelles qui lui sont attribués. Pendant quinze
ans, Raymond Trencavel travaille à se constituer, pratiquement sans
argent, une troupe de mercenaires aragonais et catalans et, en 1240, il
repasse les Pyrénées pour entreprendre la reconquête de ses propres
biens. Les nouveaux seigneurs refluent un à un dans
Carcassonne où ils s'enferment. Raymond-RogerTrencavel avait organisé
la défense de la Cité ; son fils assiège la capitale, défendue par
le sénéchal Guillaume des Ormes. C'est le dernier bastion qu'il lui
reste à reconquérir. Il échoue. Poursuivi par l'armée royale commandée
par Guy de Lévis, il s'enferme à son tour dans Montréal, que les
soldats du roi de France encerclent. La position devient intenable ;
Raymond Trencavel, renouvelant le geste de son père, se livre en otage.
Simon de Montfort n'est plus de ce monde, aussi le sort du vaincu
n'est-il pas trop rude ; Raymond Trencavel simplement expulsé, repart
pour l'Aragon. Pas plus que son père, il n'a été un hérétique,
ni même un ennemi de l'Eglise, et cette guerre du Midi repose en définitive,
sur un tragique malentendu. La preuve en est que, six ans plus tard,
Trencavel II revient en Languedoc, fait sa soumission au sénéchal, cède
ses terres à Louis XI et
remet son fils en gage de sa loyauté. Après quoi, avec dix hommes
seulement, il part pour la Terre Sainte d'où il reviendra couvert de
gloire en 1254, et où ira aussi son fils Roger de Béziers, deux ans
après la mort de Trencavel II, survenue en 1267. C'est au cours de la séance du 5 février 1970, que le Conseil municipal, réuni autour de Monsieur François Clamens s'est prononcé à l'unanimité sur l'opportunité de donner le nom de Trencavel à une rue du lotissement Conquet. Une commission désignée à cet effet avait soumis sa proposition, certainement inspirée par "Les Démons du Midi", un des premiers livres sur le sujet à réel intérêt, remarquablement écrit à cette époque par Pierre Sourbès[2] et indéniablement, le choix de la municipalité s'est porté sur la mise en exergue d'une dynastie avant celle d'un personnage. © Gérard JEAN |