Une chronique de Gérard JEAN

Promenade du Tivoli

  Origine des fêtes de septembre    

 

En l'an 1466, Louis xi le Diplomate, qui cherche à favoriser le renouveau économique de son royaume, autorise pour les habitants de notre ville, l'établissement d'une foire le 23 avril, jour de la Saint-Georges et une autre le 12 novembre, lendemain de la Saint-Martin d'hiver.  Par la grâce de Dieu, Louis XV le Bien-Aimé, roi de France et de Navarre, établit une troisième foire à Limoux en 1764, qui doit se prolonger pendant trois jours et commencer le premier  vendredi du mois de septembre[1]. Depuis tant d'années, ces grands rassemblements socio-mercantiles, notamment, les plus importants, ceux de la Saint-Georges et ceux des vendanges, se perpétuent sur l'ancienne promenade des marronniers[2] aujourd'hui appelée "Promenade du Tivoli".

L'origine des fêtes de septembre, mêlant cérémonies religieuses, activités civiles, attractives ou commerciales remonte donc, sans discontinuité notable, à 236 ans. Les guerres, les émeutes, les tergiversations consulaires, les élections les plus passionnées n'ont jamais eu raison de leur cours et seules les menaces d'épidémies de peste ou de choléra, ont comme en 1884, rendu possible leur interdiction.  Vers le milieu du XVIIIe siècle, la foire de septembre, dite beaucoup plus tard "des comportes", qui dure trois jours d'après l'almanach, est un immense rassemblement de paysans, venus pour affaires de toute la contrée, auxquels se joignent volontiers, acrobates, montreurs d'ours, et jeunes campagnardes heureuses qui commencent à soupirer, extasiées devant les tireuses de bonne aventure, étonnées d'apprendre leur prochain mariage. Très rapidement cependant, rien ne peut commencer dès la première matinée, avant le déroulement de la procession qui se rend en pèlerinage au sanctuaire champêtre de Notre-Dame de Marceille à tel point, que certains, souverainement occupés par leurs obligations, s'y rendent obligatoirement, en groupes, après le repas du soir, pour se confondre en méditations ; les plus croyants s'agenouillant et disant une prière à chaque cordon de pierre de la montée sacrée, humectant leur mouchoir pour baigner leurs yeux à la fontaine miraculeuse située à mi-côte et passant bien souvent sur place, dans la chapelle, une nuit entrecoupée de dévotions… et de substantielles ripailles copieusement arrosées.

Le foirail, les cérémonies religieuses, les invités de plus en plus nombreux vont engendrer, dès le début du XIXe siècle, les réjouissances de tout un peuple qui va peu à peu transformer le grand marché du temps des vendanges en véritable fête locale ; celle pour laquelle on se réserve, celle à laquelle toute la population de Limoux va participer. On danse, tous les dimanches du mois de septembre, sur la promenade, encore plantée de marronniers, éclairée à giorno par les bougies de rares lanternes vénitiennes que le moindre souffle de vent enflamme.  Elles tombent alors, et comme la pauvreté est encore grande, les gamins, parfois les hommes d'âge respectable, se précipitent pour ramasser le reste de la bougie, ce qui donne lieu, souvent, à l'échange de coups. Mais il faut aussi payer le groupe de musiciens, et la pauvreté veut encore que l'on danse bien souvent "à tiro pèl". Entre les belles valses, les entraînantes scottishs, les mazurkas, les varsoviennes, les frétillantes polkas et les gracieux quadrilles, on se doit de régler une dîme à chaque intervalle.  

 

Pourquoi "Le Tivoli" ?  

 

C'est vers l'an 1865, que la plus élégante allée de Limoux, hors des remparts, au débouché de la Porte de la Toulzane, accotée à la route royale numéro 118 conduisant "d'Alby en Espagne", va connaître sa nouvelle dénomination de "Promenade du Tivoli". Mais pourquoi ? Il semble bien que cette fois, la volonté populaire, la tradition locale, a pris le pas sur le souhait de nos édiles qui n'ont pas eu à délibérer et n'ont pas pris l'initiative de cette appellation. Pour cette raison certainement, aucune plaque indicatrice n'a jamais été apposée. C'est ennuyeux, car nous allons, probablement pour toujours, supposer. "Tivoli", voilà le premier et entier mystère qui entoure l'histoire de nos rues.

Tibur est une ville très ancienne du Latium, à l'est de Rome, appelée aujourd'hui Tivoli. Le grand Horace y avait une maison de campagne et dans son temple, Hercule était honoré d'un culte particulier. Le paysage ainsi que ce lieu ont toujours été décrits comme délicieux et pittoresques, agrémentés de jardins étagés, animés, favorisant le repos, les vacances. A-t-on voulu comparer l'aspect agréable de notre promenade au site privilégié de Tivoli ?

Tibur, c'est aussi un modeste lieu dit, près de la route de La Digne, appartenant autrefois aux religieuses, alimenté en eau par la source de Tibur ; laquelle source a permis pendant un certain temps le remplissage du bassin de rétention du Tivoli. Peut-être ce nom de "Tivoli" rappelle-t-il justement celui de Tibur, propriété qui existe encore de nos jours ?  

A Paris, sous la Restauration, un grand parc, "Le Tivoli" avait été transformé en jardin de plaisir et en plein centre de Copenhague, "Le Tivoli" est un des lieux d'attractions, le plus célèbre au monde, créé au XIXe siècle. Est ce que les bals et les grandes fêtes foraines qui sont organisés depuis si longtemps sur notre distinguée promenade ont-ils permis d'oser la comparaison ? Ou s'agit-il simplement d'un phénomène de mode ? Puisque à  Carcassonne, tout un quartier créé au début du xixe siècle sera baptisé, le 28 décembre 1868, sous le Second Empire, "Le Tivoli".  

 

La défense du drapeau  

 

Les vrais petits limouxins ont un jour au l’autre, durant leur enfance, accompagné maman sur la promenade du Tivoli, vers le rond point du 8 mai 1945, pour voir « le soldat » et jouer en montant sur l’échine de la paisible lionne qui se trouve à ses pieds.

Mais les générations se sont succédées, petit à petit les joueurs de boules ont remplacé les landaus, si bien qu’actuellement, bien peu connaissent la véritable raison d’être de ce monument et ses origines.

La plaque de marbre d’aujourd’hui, apposée après la Grande Guerre, portant l’inscription : « L’Association des mutilés aux enfants de l’arrondissement morts pour la France - 1914-1918 », peut contribuer bien entendu à provoquer une confusion.

Car c’est bien le 14 août 1897 que notre conseil municipal, réuni en séance ordinaire, conduit par le Maire Pierre Constans-Pouzols, accepte de recevoir comme libéralité de la Société « Les Amis des Arts », une magnifique sculpture en bronze représentant un officier ayant à ses pieds un lion couché et tenant à la main un drapeau, précisant au surplus le texte de l’épigraphe à reproduire sur le piédestal : « Aux braves morts pour la patrie, la Ville de Limoux reconnaissante ».

Revenant sur le sujet à propos de l’élévation du socle, le dit conseil redira, pour mieux en définir la portée, pendant les délibérations du 14 mars 1899 et du 20 février 1900 qu’il s’agit bien d’un monument commémoratif élevé à la mémoire des enfants de Limoux morts pendant la guerre de 1870 pour la défense de la patrie.

Une fois le symbole clairement défini, intéressons nous à l’œuvre, à sa représentation, à l’artiste concepteur et au maître fondeur.

L’histoire d’abord : La défaite de Sedan sonne le glas d’un modèle français. L’empire napoléonien n’était qu’un intermède. Notre pays s’enracine définitivement dans le sol républicain.

Le général Antoine Eugène Alfred Chanzy, né à Nouart dans les Ardennes en 1823 commande pendant le conflit de 1870 la deuxième armée de la Loire ; il établit une position entre Orléans et Blois, faisant de la ville du Mans le centre de ses opérations. Mais les troupes allemandes du Prince Frédéric-Charles passent à l’attaque. Chanzy leur oppose une résistance plus qu’honorable avant de rompre le contact, et battre en retraite en direction de Vendôme dans des conditions si détestables que ses troupes se désagrègent, rendant ainsi impossible la délivrance de Paris.

Le sculpteur Aristide Onésime Croisy, ardennais comme le soldat, né à Fagnon le 31 mars 1840, élève de Toussain puis de Dumont et Gumery à l’Ecole des beaux-arts obtient en 1863 un Second Prix de Rome ; à son apogée en 1885, il signe une « Armée de la Loire » pathétique, destinée à la ville du Mans dans la Sarthe, où l’on voit le général Chanzy, le drapeau sur le cœur, défendre un canon, entouré d’un carré de soldats ; à ses pieds, un fusilier marin est couché tandis qu’un spahi dont le cheval est atteint tire encore, revolver au poing.

Certaines communes, certaines associations ont toutefois un budget plus modeste ne leur permettant pas de faire ériger un si grandiose  ensemble.

C’est ainsi que l’industriel champenois Antoine Durenne qui capte à cette période la quasi totalité du marché de la fonte d’art en France et dont les ateliers sont établis dans la petite bourgade de Sommevoire en Haute-Marne, propose un élément isolé de la statue monumentale représentant le Général Chanzy en pied, drapeau flottant au vent.

Dès 1897, grâce à cette initiative commerciale et à a Société des « Amis des Arts » qui s’est imposée un lourd sacrifice, le village de Limoux devient l’un des rares de France à posséder le monument du souvenir commémoratif de la guerre de 1870.

La seule contrepartie consiste pour la commune à faire dresser le piédestal, ce que fera très consciencieusement l’entrepreneur local Louis Darcis, moyennant la somme de 770,05 francs.

©  Gérard JEAN


[1]  - Règlements et Sentences consulaires de la ville de Limoux, Boute, Limoux, 1852

[2]  - Journal de Limoux, numéro 23, 3 septembre 1865

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