Une chronique de Gérard JEAN

 Rue Théron

A peine trente huit mètres de longueur, étroite, non pourvue de trottoirs, bien qu'elle permette chichement l'accès à la porte d'entrée d'un seul immeuble, elle est pourtant "noble" sans jamais avoir connu d'activité particulière, car placée tout entière sous la protection de l'Hôtel de Ville qui la jouxte au nord.

Au xviiie siècle, une ouverture permettait de traverser la cour intérieure de la Maison commune et de rejoindre la rue parallèle du Consulat.

Aboutissant d'une part à la Rue Saint-Martin, d'autre part à la Rue de la Mairie, ce passage obligé des piétons du centre ville restait toujours sans dénomination ; aussi, le 20 novembre 1956, le maire François Clamens[1], demanda au Conseil de vouloir bien se prononcer officiellement pour que soit mise à exécution la décision évoquée lors du décès de Monsieur Georges Théron, concierge de la Mairie, capitaine honoraire du Corps des Sapeurs Pompiers, Chevalier de la Légion d'honneur, en lui donnant le nom de "Rue Théron".

En hommage pour cette famille, qui depuis un temps immémorial, certainement depuis le xviie siècle, était au service de la Ville de Limoux, occupant sans interruption, de père en fils, l'emploi de valet consulaire, de crieur public ou d'appariteur, et dont Georges était le dernier représentant en activité.

On a la certitude qu'en 1788 déjà, Antoine, décédé à Limoux le 14 mars 1819,   battait du tambour pour annoncer les publications et ce dernier savait, pour avoir entendu les récits qui se transmettent de génération en génération, que son grand-père, dont la voix était si forte qu'elle portait à des kilomètres à la ronde, "de l'Ayral à Luguel", exerçait au temps des consuls la même fonction, "appuyat à la boutarougo", une borne de coin de rue. Antoine Théron est un homme au tempérament très affirmé ; c'est la force, c'est le courage, c'est la "Loi" personnifiée. Il joue un rôle assez actif pendant les émeutes qui se déroulent en 1793 aux alentours de la Basilique de Notre-Dame de Marceille. L'église, désaffectée après la Révolution, sert de magasin pour entreposer les céréales réquisitionnées ; des charretiers de Chalabre tentent de piller le dépôt ; il s'ensuit une épouvantable et mémorable bagarre au cours de laquelle la grande vierge polychrome, présente aujourd'hui encore sous le porche, est décapitée. Elle conserve la trace visible de sa décollation. Antoine Théron, joue du poing, s'empare de la tête brisée, la glisse dans un sac de blé et emporte le tout "chez lui", comprenez à la Maison commune.

Son fils, George, dit Jordi, né à Limoux le 31 octobre 1793 lui succède. Il rentre de la Campagne de Russie où il a servi en qualité de caporal tambour au 144e de ligne sous les ordres directs de l'Empereur et du Maréchal Ney. Ses pieds sont quasiment gelés. Il meurt subitement le 3 mars 1867 à l'instant précis où il publie des avis divers devant le parvis de l'église Saint-Martin alors qu'il est titulaire de la Médaille de Sainte-Hélène[2] et de la Croix de Lia.

Son fils, Raymond Théron, dit "Ramounet", né à Limoux le 4 mai 1826, lui succède ; on connaît sa prestation de serment : "L'an Mil Huit Cent Cinquante Neuf et le 18e jour du mois de juillet à cinq heures du soir, par devant nous Marc Gazel, Maire de la Ville de Limoux (Aude) est comparu le Sieur Raymond Théron fils, natif de Limoux, y domicilié, nommé appariteur de la Mairie de cette Ville par notre arrêté du 1er juillet courant ; lequel pour se conformer aux instructions ministérielles et à l'article deux du dit arrêté, a prêté serment politique prescrit par la Constitution, modifié par le Senatus Consulte du 25 décembre 1852 en ces termes  : - Je jure obéissance à la Constitution et fidélité à l'Empereur[3]". Raymond Théron a la mémoire prodigieuse ; il peut avec aisance reconstituer de tête la généalogie de toutes les familles de Limoux. Il décède le 11 novembre 1908 à l'âge de 82 ans.

Jean Pierre, son frère, connu sous le sobriquet de "Coco", né à Limoux le 7 mai 1830, le seconde comme crieur-appariteur. Il revient de la Campagne d'Italie où il se trouvait en 1859 ; il compte quatorze ans de service militaire et bat le tambour à la Garde Nationale de Paris lorsque le Maire Jean Pierre Georges Detours lui confie, en 1867, la charge de crieur public. C'est un très brave homme, aux réparties cocasses, aux fantaisies un peu abracadabrantes et qui se livre joyeusement chez lui, pour amuser les voisins dit-il, à de véritables acrobaties, en roulant plusieurs tambours à la fois placés en escalier sur sa droite[4]. Jean Pierre Théron décède à Limoux le 8 août 1906.

En 1905, les deux frères, largement atteints par la limite d'âge sont mis à la retraite ; mais la déjà vieille tradition est encore poursuivie. "Ramounet" est remplacé par son fils Jean Georges, dit "Georgeou", né à Limoux le 9 septembre 1871 et "Coco" par son fils Raymond George, né à Limoux le 1er octobre 1867.

On se rappelle bien sûr de "Georgeou" Théron, et de son légendaire savoir éclectique : c'était à la fois "le tambour" chargé d'annoncer à la population les avis municipaux ; le concierge qui veillait sur l'Hôtel de Ville ; l'érudit local parfaitement au fait des traditions limouxines à qui l'on avait confié les archives de la commune aussi bien qu'un maître ès-science carnavalesque. C'était… c'était… un véritable homme orchestre ; chansonnier populaire ; à l'occasion,  compositeur de partitions pour les fêtes votives ; chroniqueur dans le "Journal de Limoux" où il écrivait de sa plume alerte, en patois, et sous le pseudonyme "Lé pétit fil del baou" une saisissante et merveilleuse anthologie[5]. "Georgeou" jouait aussi du cornet à piston ; il avait fondé la société musicale de la ville, mais il commanda également pendant prés d'un demi-siècle, le Corps des Sapeurs-Pompiers.  Au moment de son décès, survenu à Limoux le 3 novembre 1956, Jean Georges Théron, avait quatre-vingt cinq ans ; Il était Officier d'Académie, Chevalier de la Légion d'honneur[6], titulaire de la médaille d'or communale et de la médaille d'or des Soldats du feu[7].         

Le Petit-fils de "Coco", Raymond Antoine Théron, dit "Marius", né à Limoux le 1er février 1897 et décédé chez nous le 29 février 1956, clôture la dynastie des crieurs, tambours de ville, qui s'est perpétuée à la Mairie de Limoux pendant au moins deux siècles.   

 

© Gérard JEAN


[1]  - Registre des délibérations - Ville de Limoux - Séance du 20 novembre 1956

[2]  - Registre d'Etat Civil - Mairie de Limoux

[3]  - Registre des arrêtés municipaux de la Ville de Limoux - 1859

[4]  - Les Théron, histoire d'une famille limouxine - Journal de Limoux - 6 octobre 1935

[5]  - Les Audois - 5 mai 1990 - Rémy Cazals et Daniel Fabre

[6]  - Journal "L'Eclair" - numéro 20.721 - 10 août 1934

[7]  - Dalle et plaque tombale au cimetière Saint-Martin - Limoux

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