Une chronique de Gérard JEAN

 Place du 22 Septembre

Ô combien nous l'aimons cette charmante placette du quartier de la Petite Ville ! Si chargée d'histoire et riche du souvenir lointain de ces Frères Prêcheurs ou de ces religieuses, vêtues de bleu, à l'immense cornette, venues ensuite par centaines apporter à Limoux, depuis le bout du monde, la charité dans leur maison hospitalière reconstruite en 1826 sur les ruines de l'ancien couvent des Frères Dominicains. Elle a de toujours, été d'une grande fierté et se glorifie d'être en soit plus républicaine que sa grande sœur, aperçue à l'autre extrémité du Pont-Neuf. Mais elle a des droits, puisqu'elle est certainement la seule à pouvoir évoquer, avec force détails, les grands évènements locaux survenus depuis des siècles sur les rives droite et gauche du fleuve.

Vers elle convergent les principales artères du quartier de l'Aragou. Primitivement dite Place de l'Ayral, ou de Lairal comme on l'a voulu au XVIIIe siècle, on choisit pour elle, plus tard, la dénomination de Place du Rosaire. Et, le 19 septembre 1892, le Conseil municipal, après en avoir délibéré et à l'unanimité demande qu'elle soit désormais appelée "Place du 22 Septembre" en souvenir de l'abolissement de la Royauté et du centenaire de la proclamation de la 1ère République[1].

Elle a déjà valeur de symbole après la Révolution de 1848  lorsque est proclamée, le 25 février, la Constitution de la IIe République et que Louis Napoléon Bonaparte est triomphalement élu à la présidence. On plante alors sur son terre-plein un "Arbre de la Liberté". C'est un mât d'une grande hauteur, de plus de dix mètres nous dit-on, aux couleurs tricolores torsadées, surmontées du bonnet phrygien rouge à cocarde. Mais le préfet de l'Aude, réagit pour ordonner tout aussitôt, par lettre du 15 janvier 1849, l'enlèvement de "ce signe qui a successivement disparu des écussons ou des trophées où il avait été placé dans les premiers jours de la République". Un drapeau peint, en tôle, remplace la cocarde pour ressembler, à son corps défendant, à une girouette bruyante qui grince à tous vents. Le socle, imposant, à degrés et en granit, va servir pendant longtemps d'atelier  à une sympathique figure limouxine, le cordonnier Roubichou. Chaque année, la Société de Secours Mutuels de Saint-Roch commémore sa fête votive en faisant jouer La Marseillaise au pied de "l' arbre" que le vent brisa une nuit.

Il en coûte deux cents francs[2] en 1863 pour installer le nouvel "Arbre de la Liberté" autour duquel on danse joyeusement farandole et carmagnole pour honorer quelques années après, l'avènement de la troisième République.

Le jeudi 22 septembre 1892,  le Maire, Noël Peyre, fait apposer dès le matin de grandes affiches blanches officielles car il entend apprendre ou rappeler à ses concitoyens la signification des cérémonies  commémoratives annoncées. Cent années auparavant, la royauté a été abolie et l'An I de la "République française une et indivisible" proclamé. Le samedi 22 septembre 1792 se trouvant être le jour civil équinoxial d'automne au méridien de Paris, devient le premier jour de l'ère républicaine : 1er vendémiaire, An I.

Les maisons sont pavoisées. Bombes, sonneries bruyantes des cloches, retraite aux flambeaux animée par deux sociétés musicales en désaccord ne parviennent pas à éclipser le succès de désopilants bonshommes en baudruche gonflés au gaz. Après les accents de la Marseillaise, M. Beaumetz, Député de l'Aude, prend la parole pour expliquer pourquoi la Société des Arts, présidée par son épouse, a choisi "La Source" comme sujet du monument qu'elle offre à la Ville de Limoux. Mais la pluie menace de tomber, "Coco" Théron tambourine et nous annonce que le feu d'artifice qui doit être tiré à 9 heures du soir sera avancé d'une demi-heure[3].

La coutume de célébrer une fête locale propre à la Petite-Ville et au quartier de l'Aragou s'est perpétuée depuis la commémoration du centenaire de la proclamation de la 1ère République et de l'inauguration de la statue dont nous allons brièvement parler. 

C’est au cours de sa séance du 19 septembre 1892 que le Conseil municipal, après en avoir délibéré, à l’unanimité, accepte la libéralité de la Société des Arts avant d’adresser à Madame et Monsieur Dujardin-Beaumetz, ses remerciements. Les élus choisissent une statue pleine de noblesse, d’une grande beauté qui sera érigée sur la Place, encore appelée du Rosaire, et affectent à cet effet, la somme de deux mille francs à prendre sur les crédits disponibles du musée.  

«La Source», ainsi dénommée, œuvre de génie réalisée par le sculpteur français Louis Sauvageau, né en 1882, fils d’un monteur en cuivre, représente la nymphe Tétis, divinité subalterne des sources et des fontaines, versant avec un charme discret l’eau contenue dans l’urne qu’elle tient de façon presque langoureuse à bout de bras. «La Source», inspirée du style Napoléon iii est la seule œuvre en fonte de fer connue de l’artiste. Elle a été coulée en 1862 dans les prestigieux ateliers haut-marnais du Val d’Osne créés par Jean Pierre Victor André, autorisés à la suite d’une ordonnance royale du 5 avril 1836.  

La nymphe «habite» aujourd’hui, depuis plus de 130 ans, la Place dite maintenant du 22 septembre, où elle défie le temps et se fait admirer en point d’orgue sur son piédestal original. C’est une statue féminine aux pieds nus, la tête auréolée, drapée légèrement, évoluant au milieu de palmes, telle qu’on la retrouve dans la partie supérieure de la monumentale fontaine de la Place Sao Salvador à Rio de Janeiro. Sur son socle est gravée l’inscription «R.F» - «La Société des Arts à la Ville de Limoux» - «22 septembre 1892». C’est à cette date qu’elle a été inaugurée en souvenir de l’abolition de la royauté et pour marquer le centenaire de la proclamation de la Première République. La base qui préfigure le sol, porte la signature du sculpteur Louis Sauvageau, la date « 1862 » et la mention des ateliers du Val d’Osne, épicentre de la fonderie d’art au XIXe siècle.  

Un poète nous dirait certainement de conserver avec une sublime attention cette nymphe qui redevient un sujet d’intérêt pour les amateurs, les collectionneurs, la coqueluche du monde des musées, parvenue jusqu’à nous afin de nouer les liens du passé et du présent en un symbole harmonieux.

 

© Gérard JEAN


[1]  - Registre des délibérations - Ville de Limoux - Séance du 19 septembre 1892

[2]  - Registre des délibérations - Ville de Limoux - Séance du 11 juin 1863

[3]  - Journal de Limoux - numéro 39 - 25 septembre 1892

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