Une chronique de Gérard JEAN

           Rue Saint-Victor

L’empreinte médiévale de cette courte rue, souvent mise en valeur par les documents touristiques, est loin d’être édulcorée. C’est vrai qu’elle possède un réel caractère. Des berges de l’Aude, sur lesquelles un parking d’automobiles a été aménagé, on y accède après une pente douce en franchissant les anciens remparts de la ville qui défendaient la rive gauche du fleuve, interrompus, en aval du Pont-Neuf, par une petite entrée fortifiée dite « Portanel de Calmont » sous lequel passage oblige. Ce portanel n’était, dans les remparts en bordure de rivière, qu’une étroite brèche ménagée, soit pour aller puiser de l’eau, soit pour colporter des marchandises de faible encombrement qui arrivaient à Limoux au fil du courant, à l’exclusion évidemment du trafic des bois flottés déchargés en amont, au portanel de la Carrasserie. Ce petit ouvrage de défense, dans lequel on reconnaît notamment le grès d’Alet et la pierre de Roquetaillade, pourrait dater du XIVe siècle et avoir été construit, ou reconstruit, lors de la réparation générale des remparts intervenue entre les années 1362 et 1460.

A gauche, s’adosse un très important immeuble, ancienne propriété d’Albert Rigal, où vécurent, en 1543, noble Pierre Rabot, seigneur de Pomas, alors viguier de Limoux et en 1606, Samuel d’Azam, licencié en droit, conseiller du roi et viguier de la ville également ; alors qu’en 1689, « l’ostal » est agrandie, agrémentée d’une cour à trois galeries par Me François Vasserot, qualifié de « Secrétaire du Roy ».

L’actuel Hôtel de la Sous-Préfecture se trouve à droite. Cette noble bâtisse, ayant appartenu à Jean Baptiste François Evremont de Rouvairollis-Caudeval et à son épouse Françoise Joséphine Rose Zoé Andrieu sera acquise le 30 septembre 1822 par Pierre Alexandre Guiraud, futur baron et membre de l’Académie française. L’illustre limouxin, abandonne son bien, le 18 novembre 1838, au bénéfice de Victor Meilhon et ce dernier, sur lequel nous reviendrons puisqu’il semble bien être à l’origine du nom de la rue auquel son prénom se trouve indirectement associé, le cède au département de l’Aude, représenté par le sous-préfet Pierre Alexis Alpinien Prosper Hannuic, en date du 24 avril 1840, moyennant le prix de quarante-deux mille francs.    

Victor Meilhon, avait créé et dirigeait à Limoux, un établissement d’enseignement privé catholique où il recevait quelques dizaines d’élèves issus de la grande bourgeoisie. L’enseignement, dicté par un corps enseignant de haut niveau, portait essentiellement sur les meilleures valeurs philosophiques. Un livre récompense, édité par Firmin Didot en 1830, certainement attribué au cours d’une distribution de prix, nous est resté. Son titre : « Théorie des sentiments moraux ou essai analytique sur les principes des jugements que portent naturellement les hommes », ne laisse croire ni à l’amusement ni à l’espièglerie qui ne devaient pas être la règle de l’école. Victor Meilhon appelait son institution, établie quelques mois dans l’immeuble qu’il avait acquis : « Pension Saint-Victor », reprenant avant tout son prénom et rappelant peut-être aussi, de façon plus accessoire, saint Victor, le 15ème pape de l’église chrétienne, aussi fourbe qu’ambitieux.   

La rue, par laquelle on accède de la place de la République au fleuve, ne porte pas de nom sur le compoix terrier de 1753 ; elle n’est pas non plus précisément désignée sur le plan cadastral de 1829 ; elle s’appelle rue de la Poste en 1905 ; perd son titre après la construction du nouvel hôtel administratif, place du général Leclerc et se trouve officieusement baptisée par la voix populaire qui réutilise l’enseigne de la célèbre pension de monsieur Victor Meilhon. Jamais, les conseillers municipaux ne semblent avoir à délibérer sur le sujet.

Le bureau postal de Limoux, souvent déplacé, se trouvait installé vers le tout début du XXe siècle, au numéro 2 de l’actuelle rue Saint-Victor, dans un immeuble de maître important dont la rampe d’escalier reste aujourd’hui remarquable. En 1543, Jehan Madières, un important négociant de Limoux, l’avait acquis de Berthomieu del Vernet ; Arcis Madières en est propriétaire en 1591 et en 1753 c’est Antoine Pratx, marchand facturier, qui en dispose.

La lettre majuscule « M » de couleur sanguine, tracée à l’angle du bâtiment, à près de trois mètres du sol, ne manque jamais d’intriguer les passants ni les Grands locataires de la Sous-préfecture. Selon une assertion souvent redite et plausible, il s’agirait d’un signe de reconnaissance d’obédience maçonnique, pouvant indiquer l’existence d’une loge ou bien le domicile d’un haut dignitaire. C’est vrai qu’un maître, haut gradé dans la hiérarchie de la Franc-maçonnerie, a longtemps vécu dans ces lieux sans jamais infirmer l’allégation ; sans jamais lui donner corps de vérité non plus.  

    

©  Gérard JEAN

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