Une chronique de Gérard JEAN

          Rue porte Saint-Jean

De l’autre côté de l’Aude, sur la rive droite du fleuve, là où demeuraient jadis les Limouxins qui préféraient le roi Pierre d’Aragon au roi de France, se situe au débouché du Pont-Vieux, la rue de la porte Saint-Jean. C’est elle qui dessert, sur une bonne partie de sa longueur, les garages de la caserne des sapeurs-pompiers, avant de s’étrangler et de laisser place à la rue Anne-Marie Javouhey. On l’emprunte généralement pour se rendre aux premières usines de la Société Myrys, aujourd’hui occupées, pendant quelques mois encore, par la Société des Cartonnages de l’Aude car on pressent, au lendemain de la terrible explosion de Toulouse, qu’il devient urgent d’éliminer de la Petite-Ville, le risque industriel lié à cette entreprise. Par elle, à pied ou en automobile, il est également possible de rejoindre la Place du 22 Septembre et d’accéder à l’église Notre-Dame de l’Assomption.

Nous verrons que l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, qui succéda en 1312 à celui des Templiers, était seigneur de toutes les maisons, terres, bâtisses et autres propriétés de la rue Saint-Jean, comme de toutes celles qui étaient situées à côté des remparts, et de toutes celles des carrons aboutissant à la rue Blanquerie ou à l’avenue des Corbières.  

 

L’entrée de ville fortifiée  

 

Du chemin venant de Saint-Polycarpe, on pénétrait dans Limoux par la porte Saint-Jean. Cette entrée fortifiée, l’une des quatre principales de la ville était inscrite dans une sous-section topographique du mandement de la Blanquerie. À cause de sa conception technique, dite en chicane, de part la force de son appareil et la puissance de sa construction et grâce à ses quatre défenses successives, elle mettait à mal la poliorcétique à une époque où l’art de la guerre consistait avant tout à retarder l’assaillant dans son attaque et à l’exposer aussi longtemps que possible aux ripostes de l’assiégé.

L’existence de cette porte, à la tête du Pont-Vieux, est au moins attestée dès le début du XIIIe siècle, mais nous savons également qu’elle était rehaussée d’un blason portant un grand nombre de fleurs de lis, ce qui conduit à dire qu’elle était indubitablement antérieure à l’année 1380, puisque à cette époque, les fleurs de lis furent réduites à trois sur les écussons du royaume de France.

Son nom, ainsi que l’appellation de la rue adjacente, évoque de façon certaine la présence en ce lieu, des chevaliers du Temple dont l’ordre fut institué en 1119, relayés après 1312 par les religieux de l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.  

 

Le moulin de la Porte  

 

Un moulin sans dénomination, situé sur la rive droite de l’Aude, en amont du Pont-Vieux, est signalé dès 1153. Mais bien vite, sûrement après l’édification des fortifications sur lesquelles il s’appuie, il est cité, de plus en plus souvent et jusqu’au XIXe siècle, sous l’appellation alternée de moulin de la Porte ou de moulin de Saint-Jean. Une suite de murs solidement bâtis l’entouraient et contribuaient à la défense de la tête du Pont-Vieux. On le reconnaît sur un ex-voto peint, offert à la Vierge en 1577. Quelquefois moulin farinier, quelquefois moulin drapier, c’est un ensemble important, complexe, comprenant plusieurs unités et plusieurs meules qui cessera d’exister après l’inondation du 25 octobre 1891. C’est précisément pour dégager le lit de l’Aude qu’il sera détruit.    

 

La chapelle Saint-Jean Baptiste  

 

Cette bien petite église dont la superficie connue au xviiie siècle n’excédait pas quatorze cannes, soit environ quarante-cinq mètres carrés, a existé pendant plus de cinq cents ans. Pourtant, aussi paradoxalement que cela puisse paraître, les documents qui en font mention sont peu nombreux et de fait, l’histoire s’en trouve sinon amoindrie, du mois superficielle.

Elle était située à l’emplacement de la caserne actuelle des sapeurs-pompiers, au bas du chemin de ronde, bien protégée dans l’encoignure formée par les murailles de la ville.

En 1753, elle se trouvait encore accolée à la maison de Saint-Jean, très exiguë, puisque estimée à cinq cannes, soit seize mètres carrés si l’on peut en juger par le compoix de l’époque.

L’existence de la chapelle Saint-Jean Baptiste est attestée au moins en 1262 par les archives des Chevaliers du Temple, qui nous apprennent notamment, que l’ordre possédait des bien-fonds relativement importants du côté de la Petite-Ville - principalement extra-muros - ou, autrement dit, entre Notre-Dame de Marceille, le Pont-Vieux du côté de la Rue Blanquerie et Notre-Dame de Sales en direction de Saint-Polycarpe.

Il faut croire qu’elle représentait un pôle politique conséquent et une force de dévotion suffisante pour qu’au mois de mai 1511, elle soit consacrée par Monseigneur Jean Colombi, évêque de Troie (Asie Mineure), dans le même temps, comme la chapelle du Crucifix au cimetière de la Grand-Ville, ou comme l’église paroissiale des Frères Prêcheurs Dominicains, aujourd’hui enclavée dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique.

Puis surviennent les guerres de religion. Les persécutions des huguenots sont vives ; les incursions des calvinistes soudaines et fréquentes ; si bien, que le curé et les fidèles de Notre-Dame de Sales trouvent subrepticement refuge dans la discrète paroisse.

Il est possible de supposer que les sacrements du baptême et du mariage n’y ont jamais été administrés puisque aucun registre de catholicité n’est parvenu jusqu’à nous ; toutefois, les contemporains nous indiquent que l’on y transportait les morts avant la sépulture, surtout ceux des métairies voisines de Ninaute, de Vezian et de Maynard.

En 1763, Bailly de Bélesta domicilié à Douzens, Commandeur de Sales, confirme dans un acte de sommation que les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem possédaient, entre autres, l’église située à l’une des extrémités du Pont-Vieux.

Au moment des inondations, si fréquentes et dont les débordements sont si importants à l’endroit particulier de Limoux où elle est construite, la chapelle sert plusieurs fois de retraite pour y enfermer le bon Dieu lors des processions du corpus visant à invoquer la baisse des eaux ou l’arrêt des orages trop violents.

Et puis, elle se trouve en grand danger de démolition car certaines personnes «agissent sourdement pour opérer sa destruction» ; tant en est-il, que le 17 mars 1776, les marguilliers : Pechmarty, Gazel, Pouzols et Trinchan, font transmettre au Maire, Consuls et Conseil politique, une pétition portant une centaine de signatures - au fil desquelles on reconnaît bon nombre de notables - signifiant qu’ils entendent s’opposer, aussi farouchement que nécessaire, devant qui de droit le cas échéant, à toute destruction.

On sait malheureusement aujourd’hui ce qu’il est advenu de la vénérable et très respectable chapelle Saint-Jean Baptiste.

 

©  Gérard JEAN

Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale