Une chronique de Gérard JEAN

     Place de l’Assomption

Sa véritable appellation, non écourtée, devrait être : « Place Notre-Dame de l’Assomption » depuis que la tradition populaire ne la désigne plus comme la « Place des Morts ». Elle avait reçu de façon informelle ce sinistre et funèbre sobriquet alors qu’un jour pluvieux du mois de novembre, le cercueil que l’on descendait habituellement depuis la porte monumentale, par le grand mais difficile escalier, échappa à ses porteurs, dévala les marches aussi rapidement qu’un bobsleigh lancé dans une piste glacée, pour éclater sur la façade de la maison d’en face. Le corps du défunt, ancien pensionnaire de « la maison des fous », n’était heureusement pas accompagné d’une nombreuse assistance ; toutefois, son accidentelle résurrection provoqua une telle stupeur et un tel émoi chez les religieuses accompagnatrices de l’hôpital Saint-Joseph de Cluny, qu’elles demandèrent, tout à cette heure, une audience à leur révérende mère supérieure, afin d’obtenir le percement d’une porte latérale, entre le chœur de l’église et la petite place adjacente.  

  Cette place, élevée par des  remblais après la construction de l’église dont elle porte désormais le nom, n’existait pas au milieu du XIXe siècle. Il y avait là plutôt, une espèce de friche où les charrois stationnaient, avant et après leur passage à l’octroi de la porte de Panefaves toute proche. Aujourd’hui, elle s’ouvre sur la rue Notre-Dame du Rosaire, elle sert en partie de terrain de boules, accueille inévitablement quelques véhicules et le surplus de manèges pendant les fêtes de l’Aragou.  

 

L’ancienne église de l’Assomption  

 

Les bouleversements provoqués par la Révolution française ne vont point épargner l’obédience dominicaine installée à Limoux. Le décret du 2 novembre 1789 vient de nationaliser les possessions du clergé, et bien sûr, l’ancienne église Saint-Jacques-le-Majeur des Frères Prêcheurs devient un « Bien National ». La loi du 13 février 1790 supprime tout ordre religieux. Les « ci-devant dominicains » abandonnent leur couvent ; alors que des prêtres du Limouxin, en nombre important, prêtent publiquement le serment constitutionnel, le 16 janvier 1791. Le 18 du même mois, le couvent est vendu aux enchères à trois habitants de la Petite Ville : Antoine Trinchan, Jean Barrau et Pierre Cuguillère. Ils ne gardent intacte que l’église et conservent l’espoir de pouvoir la rendre au culte. Dans l’immédiat, on la vide de tout son mobilier que l’on transporte, avec la Vierge du Rosaire, dans la maison et la chapelle des Dames Hospitalières de Limoux, rue Blanquerie, où se situe aujourd’hui la maison Clercy.

Cependant, la bonne population du quartier de l’Aragou réclame son église à Guillaume Besaucèle, évêque constitutionnel du département de l’Aude, qui vient la visiter le 9 novembre 1792 et la déclare, le 18 décembre, « église succursale », autrement dite, annexe de Saint-Martin. Les trois propriétaires légaux cèdent alors leurs droits, à la condition que le culte catholique, seul, y soit à nouveau célébré. Le 24 novembre 1797, de simple succursale annexe, elle devient « église paroissiale provisoire », placée sous l’invocation de la très sainte Vierge et baptisée « Eglise de l’Assomption » ; le danger de schisme et de destruction s’éloigne. Un nouvel ordre s’instaure. Le Concordat du 5 avril 1802 rétablit la liberté de religion et de culte en France. Alors, Ferdinand de la Porte, nouvel évêque de Carcassonne, érige canoniquement en paroisse, l’église de l’Assomption, et nomme son premier curé : Pierre Coste.

Bientôt après, arrive la fondatrice de la congrégation des sœurs de Saint-Joseph de Cluny : Anne-Marie Javouhey. Elle achète l’ancien enclos ruiné des Dominicains pour y établir, selon les souhaits du préfet, un asile pour malades mentaux et aussi une école primaire élémentaire pour jeunes filles, avec pensionnat et externat. Elle obtient aussi, le 12 avril 1880, sur adjudication devant le tribunal civil de Limoux, l’église moyennant la somme de 26.025 francs. Deux communautés vont alors y cohabiter  : les paroissiens de la Petite Ville avec leur clergé et leurs fabriciens ; les malades de l’asile et les élèves pensionnaires, sous la responsabilité des Dames de Cluny. L’accord parfait existera, parfois troublé, jusqu’au jour où la municipalité vendra une partie de la place de l’Airal aux religieuses afin qu’elles puissent clôturer leur établissement par une grille de fer et un grand portail d’entrée.  

 

L’église actuelle de l’Assomption  

 

Pendant quatre ans, la bonne population du quartier de l’Aragou, réclame à nouveau son église. Une nouvelle ! Promise par la municipalité en échange de l’abandon d’une partie de la place de l’Airal. Le 12 février 1884, le sieur Talamas Joseph, dit Hilaire, vend à la ville de Limoux le terrain nécessaire à la construction. L’architecte Esparcel propose un plan inspiré de l’« Annunciata de Gênes » en Italie ; il adopte « le style roman le plus pur, mais aussi le plus riche », dote le sanctuaire d’une coupole à l’effet remarquable, fait élever des piliers élégants aux chapiteaux richement sculptés. L’entrepreneur Elie Sabatier de Pennautier est retenu le 3 avril 1885 comme meilleur adjudicataire ; moyennant la somme de 150.507 francs et 20 centimes, il construira pendant presque sept ans et livrera le monument pour que le culte y soit célébré après le 15 novembre 1891.

Jean Garrigue, président de l’Association des Amis de l’Assomption et de l’Aragou, nous relate avec détails, la cérémonie de la consécration : « Elle a eu lieu le dimanche 11 décembre 1892. La population de la Petite Ville y assiste en grand nombre ; Monseigneur l’évêque officie. Il s’agit de Félix Arsène Billard (1829-1901), né à Saint-Valéry-en-Caux (Seine-Maritime), décédé à Carcassonne où il est évêque de 1881 à sa mort en 1901. Après la bénédiction, M. l’abbé Sournia, le dévoué pasteur de la paroisse, complimente Monseigneur, ce qui lui vaut une réponse des plus flatteuses du prélat. C’est  en triomphant de difficultés de toutes sortes que l’abbé Sournia a pu arriver à posséder une église neuve, belle, bien construite… et le prélat nomme l’abbé, chanoine honoraire, ce qui réjouit la population ».

Enfin pour satisfaire la curiosité du lecteur, toujours grande et légitime, quelques détails supplémentaires, inconnus du grand public, au sujet de la surprenante décoration intérieure, réalisée en 1946 par le peintre d’icônes Nicolaï Greschny, de son véritable nom Wolkoff, né le 15 septembre 1912, d’un père russe et d’une mère allemande balte. L’artiste, seul de son époque, est le peintre de plus de cent églises en France ; il a signé les fresques de Notre-Dame de l’Assomption avec cette inscription : « A + 1946 + Nicolaus Greschny me fecit michael reverdy parocho + ora pro salute eorum ».   

 

©  Gérard JEAN

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