Une chronique de Gérard JEAN

         Avenue Oscar Rougé

François Oscar Rougé naît à Belvèze-du-Razès le 14 décembre 1845 ; mais dès son plus jeune âge il demeure à Limoux, où son père, le docteur Antoine Rougé, a ouvert un cabinet. Il boude la profession paternelle et devient avocat après avoir mené à terme ses études de droit. Très tôt, il commence avec Frédéric Tailhan, Fernand Digeon, Auguste Clarou et Clovis Marcerou, une carrière politique mouvante qui s'annonce émaillée de péripéties. Il accompagne d'abord M. Brousses tout au long de sa campagne pour les élections législatives, puis il entre en municipalité le 30 mars 1871, lorsqu'il est nommé pour la première fois, conseiller de Limoux et choisi comme secrétaire de séance par ses collègues.

En vertu d'un décret du président de la République, daté du 24 janvier 1872, il accède aux fonctions de premier adjoint - M. Frédéric Tailhan étant maire - jusqu'au 5 mars 1874, date où il cède sa place à M. Labatut. Nommé premier magistrat de la ville de Limoux le 25 janvier 1877, entouré des adjoints Raynier-Faris et Alexandre Salvaire, il est révoqué huit mois plus tard par un décret du président de la République : Mac Mahon, signé le 5 septembre 1877. François Oscar Rougé retrouve sa fonction de maire le 26 décembre 1877 ; la conserve après les élections du 16 janvier 1878, puis encore après celles du 9 janvier 1881 et celles du 4 mai 1884, mais il est une nouvelle fois révoqué le 2 août 1885 pour avoir illégalement ajourné le deuxième tour des élections municipales et avoir fait annoncer par le crieur Ramounet et son tambour "que les électeurs n'ont pas à se déranger, le scrutin étant renvoyé à une date ultérieure" ; il est remplacé par Eugène Vanduren. Le 26 août 1886, Oscar Rougé, domicilié au château de Flandry, redevient maire de Limoux jusqu'au 1er mai 1887.

Quoique encore peu connu, il se présente le 20 février 1876, comme candidat républicain dans l'arrondissement de Limoux et obtient, au premier tour de scrutin, 7302 voix contre 8100, réunies par ses deux concurrents monarchistes ; au scrutin de ballottage qui a lieu le 5 mars, il est élu député de l'Aude par 8038 voix, contre 7422 obtenues par M. Detours, juge de paix. Il siège à gauche et, après le coup d'Etat du 16 mai 1877, il se distingue avec les 363 députés qui refusent leur confiance au cabinet de Broglie. Il échoue aux élections législatives du 14 octobre 1877, avec 7461 voix, contre M. Detours, devenu candidat officiel, qui en obtient 8115 ; mais comme l'élection de ce dernier est invalidée, M. Rougé se représente et il est élu sans concurrent, le 3 mars 1878, avec 9603 voix. Il reprend sa place à gauche et se fait réélire député de l'arrondissement de Limoux, le 21 août 1881, par 7293 voix, contre 5437 obtenues par un autre candidat républicain. Il manque d'assiduité aux séances de la Chambre où il ne fait que de rares apparitions. Il n'est pas candidat aux élections du 4 octobre 1885, et le 5 mars 1887, le gouvernement le nomme receveur particulier des finances dans son arrondissement ; il abandonne ce poste afin de se consacrer à la brasserie fondée récemment, mais cette affaire devient pour lui source de déboires[1].

Pris d'un sursaut politique, rallié au boulangisme[2], François Oscar Rougé se présente en 1889 comme député dans son ancienne circonscription de Limoux contre Dujardin-Beaumetz mais n'obtient que 640 voix sur 16.072 votants[3]. Cet échec cuisant met un terme définitif à ses prétentions. Avocat, il meurt à Toulouse, où il avait en derniers temps institué une agence d'affaires, le 2 janvier 1900, au numéro 39, de la rue Peyrolières et laisse veuve, dame Hermance Léontine Marie Rieutort[4]. On se rappelle encore d'Oscar Rougé aux longs cheveux, haranguant la foule du balcon de la Mairie, les bras levés, soulevant l'enthousiasme avec ses propos enflammés ; on conserve ses affiches incisives ou ses placards électoraux mordants ;  et l'on raconte son duel politique sur la plage de Canet avec l'intègre Docteur Fernand Digeon, au cours duquel il fut blessé à l'avant-bras droit[5]. Il affectionne la contradiction, la provoque même et ne craint pas de convoquer devant le conseil municipal de Limoux, les trente contribuables les plus imposés de la ville afin de les consulter au moment de créer les ressources nécessaires à l'exécution de ses grands travaux.

Mais surtout, la ville de Limoux doit à ce travailleur acharné, à l'intelligence rare, à la force persuasive, la mise en fonctionnement de l'usine à gaz aujourd'hui disparue, le débouché élargi de la rue du Pont-Neuf, les grands travaux de la place de la République, l'aménagement de la Place du Marché, dénommée aujourd'hui, Place du maréchal Leclerc[6], le jet du Pont de Fer,  le tracé de son avenue, l'indispensable et spectaculaire réparation du clocher de l'église Saint-Martin, la création du nouveau cimetière, de l'abattoir et de son jardin où se trouvent maintenant implantés les locaux de la crèche municipale, la construction de l'église de l'Assomption et le dégagement de la placette contiguë, l'amélioration considérable de la gestion de l'eau potable avec la création du bassin de rétention situé en haut de la rue de la Goutine et son apport depuis la source du Théron d'Alet.

S'inspirant d'une pétition déposée en mairie, visant à ce que le nom du grand administrateur Oscar Rougé soit donné à l'avenue du Pont de Fer partant de l’angle du parc de M. le docteur Giret, route de Pieusse, jusqu’à la maison Ferrand, porte de la Trinité ; le conseil municipal, dans sa délibération du 3 novembre 1934, approuvée par M. le préfet de l'Aude le 27 novembre suivant, a donné un avis des plus favorables, afin que soit honorée la mémoire de l'ancien maire de Limoux et qu'il reçoive un hommage perpétuel.  

 

Le pont de Fer ou pont Oscar Rougé  

 

Le pont, qui dessert le quartier Saint-Antoine ainsi que le quartier de l’Aragou, permet d’atteindre rapidement, depuis le centre-ville la commune de Pieusse. C’est un point d’observation privilégié, d’où l’on contemple le merveilleux panorama général de la ville de Limoux. L’édification et les travaux sont confiés en 1882 à M. Gabriel Le Brun. L’ingénieur-constructeur à Creil, va utiliser pour l’ossature, un fer puddlé, obtenu par décarburation de la fonte dans un four à réverbère, puis battu au marteau-pilon ; mais le matériau, devenu alors désuet par rapport à l’acier, sera de moins en moins employé. Dès l’origine, l’ouvrage est conçu, selon la réglementation de 1877 pour supporter, outre son poids, une surcharge uniforme de 2,73 tonnes par mètre ou des charges roulantes comportant deux essieux de 8 tonnes chacun. En 1935, son infrastructure est adaptée à la nouvelle législation qui tient compte de la fréquence de circulation des véhicules modernes et de l’augmentation de leur poids total en charge. Il est à tablier métallique, soutenu par quatre piles, dont deux baignent dans l’Aude.

En 1959 et 1960, le service des Ponts et Chaussées, inquiet au sujet de la solidité du tablier et des piles, fait limiter par arrêté préfectoral le passage, aux seuls véhicules d’un tonnage inférieur à 10 tonnes. Cette mesure, par la suite assouplie en 1967, après une série d’essais effectués sous charge réelle, ouvrira la voie aux poids lourds de 20 tonnes dont la vitesse ne dépasse pas les 30 kilomètres/heure.

En 1992, le pont n’est plus de fer ; car son ossature principale laisse place à neuf poutres de béton ; sa largeur totale est augmentée pour atteindre 10,20 mètres et la libre circulation des véhicules redevient normale. Le moment est peut-être favorable pour que la tradition locale abandonne l’ancienne appellation, et réserve à ce pont le nom d’Oscar Rougé, en souvenir du Maire de Limoux, sous le mandat duquel il fut construit.     

 


[1]  - Biographie des représentants du département de l'Aude de 1789 à 1900 - Pierre Raynier.

[2]  - Mouvement politique réunissant les partisans du général Boulanger.

[3]  - Dictionnaire des parlementaires français – Presses universitaires de France – t. VII, 1972

[4]  - Registre d'Etat Civil – Mairie de Toulouse (Haute-Garonne)

[5]  - Journal de Limoux – 29 septembre 1935

[6] - Le choix de l’emplacement de la nouvelle halle faillit provoquer une scission au sein du conseil municipal ; certains membres de l'assemblée souhaitaient qu'elle soit construite sur la promenade des Marronniers, d'autres sur la Place de la République.

 

©  Gérard JEAN

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