Une chronique de Gérard JEAN

         Rue Jean Robert

C'est dans le quartier le plus oriental de la ville ; dans un lotissement récent situé aux limites territoriales de la commune ; à gauche de l'Avenue des Corbières en direction de Saint Polycarpe, que se situe la Rue Jean Robert. C'est une voie à deux tronçons formant un angle droit, longue d'environ deux cents mètres, sans aucune activité commerciale ou économique qui vient quasiment buter en cul-de-sac sous le ballast de la ligne de chemin de fer Carcassonne-Quillan. Elle est donc sans issue, semblable à presque toutes ces artères modernes conçues au cours des dernières années par de bien curieux urbanistes amoureux du néant. Sa courte existence dénature l'intérêt de son histoire mais son appellation, par contre, permet d'évoquer les tragiques évènements rattachés au plus riches heures de la Résistance audoise.

Sous la municipalité de Robert Badoc, le Conseil municipal réuni le 17 septembre 1976 décide, sur proposition de la commission de la voirie, de donner la dénomination de Rue Jean Robert, martyr de la Résistance, à une voie du lotissement d'habitations réalisé Avenue des Corbières par l'Office départemental H.L.M sur le terrain qui lui a été cédé par la ville.  

 

Le guillotiné de Nîmes, mort pour la France  

 

"Dans un défilé, lors des grèves de mai et juin 1936, j'ai vu un beau jeune homme qui vendait le journal L'Humanité. Notre regard s'est croisé ; nous sommes revenus à pied, car il n'y avait ni tram ni bus, et nous avons fait connaissance. Il me demanda ce que je faisais, je lui dis qu'étant gréviste j'étais venue participer au défilé... Par la suite, nous nous sommes revus ; ensemble nous avons même créé un groupe de jeunes dans notre quartier. Nous nous sommes fréquentés, puis mariés le 1er août 1939."

Ainsi Mme Jean Robert, née Marguerite Charmasson, se penche sur son passé et se rappelle le temps de l' "embellie". Elle évoque "ses heures claires" et nous parle de son mari, ce jeune ouvrier marseillais, marxiste et patriote, dont le destin devait être si tragique[1].

Jean Auguste Robert naît à Marseille le 4 juillet 1917. Pas très grand, mais bien planté sur ses jambes, il  a les cheveux "châtain moyen", le teint assez basané. Des yeux bleu-vert très vifs éclairent un visage légèrement allongé. Son front est large. Sa physionomie ouverte attire irrésistiblement la sympathie. D'un maintien modeste, c'est aussi un être tout de délicatesse. C'était, dit Mme Ninou Schwartz, un garçon très effacé, qui ne se montrait pas, qui était très discret dans tout ce qu'il faisait."

Jean Robert, ouvrier bobineur-électricien, entre dans la clandestinité dès 1939 lorsque le Parti Communiste, interdit d'existence, voit ses responsables et militants les plus actifs jetés dans des camps ou astreints à résidence ; mais, il est seulement contraint de vivre dans l'illégalité au mois de février 1940 alors que la police marseillaise tente de l'appréhender. Sous le nom d'emprunt de Claude Rossi, il se cache à Nîmes et participe à la lutte des premiers résistants de la région.

Homme d'action méticuleux et méthodique, Jean Robert ne laisse rien au hasard. Sa vive intelligence lui permet d'apprécier rapidement toutes les situations ; doué de nerfs d'acier, il ne reculera jamais devant les audaces en apparence les plus téméraires. Pour son idéal de justice, de liberté, de dignité humaine, il donnera sa jeunesse et sa vie. Il sera l'un des pionniers de la Résistance dans le midi de la France, l'âme de la première équipe des Francs Tireurs Partisans du Gard. 

Mais alors qu'il monte une opération armée visant à faire libérer ses camarades, - en particulier Vinicio Faïta - conduits du commissariat à la Maison d'Arrêt de Nîmes où ils doivent être écroués, Jean Robert, reconnu et dénoncé par un gardien de la paix en civil est arrêté sans qu'il puisse esquisser un geste de défense.  Les policiers de la S.A.P[2] marseillaise sont satisfaits ; ils vont férocement l'interroger, le battre et le torturer avant de le faire incarcérer.

Jugé le 29 mars 1943 par la Section Spéciale de la Cour d'Appel de Nîmes instituée par la loi du 14 août 1941, défendu par Me Charles Bedos qui sera plus tard déporté et par Me Maurice Delran, plus tard emprisonné, Jean Robert condamné à mort, entonne "La Marseillaise". Les faits sont excessivement graves au regard de la législation de l'époque ; on lui reproche de s'être opposé au régime de Vichy ainsi qu'à sa politique de collaboration avec l'Allemagne et d'être l'auteur d'infractions pénales commises dans l'intention d'activité communiste ou anarchiste.  Deux jours plus tard, le 31 mars 1943, il écrit une lettre à ses parents : "Surveillé sans cesse par des gardiens, dans un cachot tout noir, j'ai de grosses chaînes aux pieds, comme les pires assassins... Je vous quitte pour toujours... Je suis sûr que pour quelques Français injustement mis à mort, ce sont des centaines, des milliers de patriotes qui se lèveront pour la relève, non pas celle pour forger des armes de guerre, pour exploiter et piller les pays vaincus, mais celle pour mener le bon combat de chaque peuple..."

Jean Auguste Robert est guillotiné à Nîmes, le 22 avril mil neuf cent quarante trois, à six heures vingt minutes, 1 Boulevard des Arénes[3] au cri de "Vive la France !"  

 

Le maquis audois  

 

Vers la fin de l'été 1943, quelques mois après l'exécution, quelques dizaines de kilomètres plus loin,  s'organise dans l'Aude la résistance des Francs Tireurs et Partisans Français. C'est d'abord le maquis Gabriel Péri, composé d'une douzaine d'hommes, qui se constitue au nord-est de Chalabre, entre Courtauly et Sonnac ; mais rapidement, il se divise en deux corps, dont l'un stationne d'abord à Mijanès, et se replie "aux barques" dans la région du Bousquet à 10 kilomètres au sud-ouest d'Axat où il prend le nom de maquis "Jean Robert", le 14 octobre 1943 sous les ordres de Victor Meyer.

Puis dans un deuxième temps, après l'intervention allemande du 4 mai 1944 contre le Bousquet, le maquis Jean Robert se déplace à nouveau pour s'installer près de Salvezines - Le Caunil, entre les gorges de Saint Georges à l'ouest et la vallée de la Bouzane à l'est , au sud de Lapradelle-Puilaurens. Ce sont les hommes du maquis Jean Robert alliés à ceux du maquis Faïta qui conduisent quelques soldats parachutés américains, et libèrent Limoux des troupes d'occupation allemandes le 19 août 1944.

Comme le journal "Libération", saluons les ! "Ils furent parmi les premiers qui crurent et osèrent, parmi ceux qui, très loin de l'horizon lumineux de la délivrance, patientèrent dans l'interminable succession des saisons. Nés de l'attachement passionné de la France pour sa liberté, comme les sans-culottes de la Révolution, ils affrontèrent le combat sans autre arme que leur volonté de résistance. Ni le froid, ni la faim, ni la délation ne vinrent à bout de leur patience. Champions de la liberté et du droit, ils furent toujours là où il fallait défendre ou punir, encourager et entreprendre[4]."

 


[1]  - Au Temps des longues nuits, Ateliers Henri Peladan, Uzès, 1969, Aimé Vielzeuf.

[2]  - Section des Affaires Politiques ; section spéciale de la brigade mobile créée par l'Etat Français et chargée de la lutte contre le terrorisme. C'était une super-police, qui avait tous les droits, la "Gestapo française" recrutée le plus souvent parmi la pègre.

[3]  - Registre d'Etat Civil – Mairie de Nîmes

[4]  - Libération – Organe du comité local de la libération nationale, hebdomadaire paraissant à Limoux – 17 septembre 1944

©  Gérard JEAN

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