Une chronique de Gérard JEAN

        Place du Presbytère

En vérité je vous l’affirme, preux chevaliers, riches bourgeois et nobles dames de cette pieuse ville ; nous sommes en ce lieu, au cœur même du vicus dont parle une bulle de l’an 982. C’est ici, au midi de l’église Saint-Martin et le long de l’ancienne rue de l’Hôpital que se réunissaient, dans les temps les plus reculés, et depuis l’époque tardo romaine, les artisans et les marchands qui veillaient à l’approvisionnement du premier habitat de Limoux.  Imaginez donc ! C’est endroit, beaucoup plus vaste qu’il n’est aujourd’hui, proche de l’Hôpital Notre-Dame, lui-même situé entre le septentrion de l’église et le Pont-Neuf, était déjà qualifié de place du Vieux Marché au XIIIe siècle, appellation que l’on retrouve aussi dans quelques lettres patentes de l’an 1329. Et lorsque ensuite, la ville est dotée d’un second pont en pierre, lorsque de nouvelles murailles sont édifiées plus au nord, le Bourguet Neuf peut s’étendre, tout en préservant un grand espace à la future place du Marché, notre place de la République contemporaine.

Place du Vieux Marché, ce fut donc sa plus ancienne dénomination connue ; puis on la désigna comme la place du Cloître, car les religieux, venus remplacer les commerçants, avaient administré alors leur cathédrale de façon collégiale et construit en rectangle, contre son mur méridional, trois vastes déambulatoires. Enfin elle devint la place du Presbytère. Voilà qui nous conduit à vous présenter Guillaume Durand de Saint-Pourçain, premier et unique évêque de Limoux, nommé par le pape Jean XXII depuis son palais d’Avignon.

Dans l'histoire de la scolastique, il est le Doctor resolutissimus. En le nommant ainsi, sans doute voulait-on signifier, qu'il savait mieux que tout autre, résoudre les problèmes. Cet illustre théologien fut le premier voyons-nous dans le dictionnaire de Moreri, qui, loin de s'encombrer de principes, prit des uns et des autres ce qu'il jugea à propos, et avança quantité de sentiments nouveaux, ce qui lui a fait donner le nom de docteur très résolutif ; c'est-à-dire, le plus apte à résoudre les problèmes, si ardus qu'ils soient, et à leur donner des solutions particulièrement nouvelles ou hardies. Ce fut nous dit-on, l'un des hommes les plus remarquables de son temps. Le personnage le plus considérable de la première moitié du XIVe siècle, déclare M. Paul Fournier ; l'un des penseurs les plus éminents dont s'honore notre pays. Et Rome choisira justement, pour défendre la catholicité si fortement menacée, de le nommer évêque du diocèse de Limoux, le 21 août 1316.

L'Université de Salamanque, désireuse de flatter la France en choisissant l'un de ses plus illustres représentants, a créé, il y a quelques années, une chaire « Durand de Saint-Pourçain», où l'on enseigne sa doctrine qui y fut classique depuis le XVIe siècle. Preuve s'il en est, que Durand, à qui l'on est bien loin d'attribuer son vrai mérite, est réputé à l'étranger comme l'un des plus grands génies dont on puisse s'enorgueillir. Quel sera l'émissaire de Jean XXII en terre limouxine ? Un Frère Prêcheur assurément, jugé par le révérend père Touron, auteur de l'histoire des hommes illustres de l'ordre de Saint-Dominique en ces termes :  « C'était, dit-il un homme d'un génie fort élevé et d'une profonde érudition, à la mémoire heureuse, à l'éloquence naturelle, exprimant noblement ses pensées, pouvant parler savamment sur toutes sortes de matières, ce qui lui avait permis d'acquérir une grande réputation dont il se laissa peut-être éblouir». Ce personnage fut Guillaume Durand, né en 1272 à Saint-Pourçain, alors une des treize bonnes villes d'Auvergne, incluse dans la province du Bourbonnais, puis à partir de 1790 dans le département de l'Allier. Plus tard, lorsqu'il fut devenu célèbre, il ajouta, comme c'était alors l'usage, le nom du bourg et prieuré, lieu de sa naissance, à celui qu'il tenait de ses parents dont on ignore encore aujourd'hui la condition sociale.

En 1290, à l'âge de dix-huit ans, il entre au couvent des Dominicains de Clermont où il accomplit son noviciat. Ensuite, on le trouve mentionné pour la première fois dans une charte de 1303, inscrit au nombre des « Frères les plus célèbres », étudiant en théologie et philosophie, au couvent de la rue Saint-Jacques à Paris. Il se sent déjà une âme de maître puisqu'il commente devant ses camarades une dissertation orale sur les Quatre Livres des Sentences de Pierre Lombard, ouvrage capital du XIIe siècle. Sa renommée s'étend jusqu'à la cour d'Avignon où le pape Clément V le fait appeler dès le carême de l'an 1313 afin de lui confier le poste d'interprète des Ecritures avec le titre de « Maître du Sacré-Palais ».

Là-bas, il conserve son indépendance ; ce qui n'empêche pas le Pape Jean XXII qui succéda à Clément V en 1316, de lui témoigner, lui aussi, une particulière bienveillance, et de l'honorer de sa confiance, ce qui prouve qu'il était une des lumières de l'Eglise de France.  Ce dernier le confirme d'abord dans sa fonction ; mais très vite, quelques semaines seulement après son accession à la souveraineté, précisément le 20 août 1316, il démembre le diocèse de Narbonne pour créer celui de Limoux, auquel il assigne de façon intemporelle une Cathédrale, en l'occurrence l'église Saint-Martin, qui conservera son attribut et existera dit-il perpétuellement.

Le lendemain, Jean XXII fait apposer son sceau sur une deuxième bulle car il souhaite nommer, sans tarder, le Frère Durand, de l'ordre des Prêcheurs, évêque de notre ville. Nous voulons bien croire à la célérité des scribes d'Avignon ou à la volonté du pape ayant délibérément choisi le caractère prioritaire de son affaire, puisqu'il signe une troisième charte datée du 1er septembre 1316, afin de préciser - nous pensons que cela devait être nécessaire - que le Frère Guillaume Durand, élu par lui choisi, administrera bien la cathédrale qu'il vient d'élever. Et le 2 septembre encore, de la même année, le pontife se plaît à rappeler la création de l'évêché de Limoux, la nomination à sa tête du Frère Durand, de l'ordre des Prêcheurs, lequel percevra une rente annuelle de 5000 livres tournois réglée par la mense archiépiscopale de Narbonne.

 Cependant, contre toute logique, le prélat que nous aurions souhaité conserver - notre évêque - est affecté dès le 14 février 1318 dans la cité du Puy-en-Velay relevant directement du Saint-Siège, où il promulgua de très sages statuts synodaux pour conserver et rétablir la discipline ecclésiastique dans son diocèse. C'est la fin. Les torches de la cour d'Avignon qui éclairaient depuis un temps déjà notre ville vont s'éteindre pour être rallumées à quelques centaines de pas, dans une antique bourgade voisine. Le 28 février 1318, en effet, Jean XXII révoque l'érection de Saint-Martin de Limoux en église cathédrale pour créer, dès le lendemain, dans l'ancien diocèse de Narbonne, les deux diocèses nouveaux d'Alet et de Saint-Pons-de-Thomières. Durand ; le dur, le très résolu, rejoint le 13 mars 1326 l'évêché de Meaux, et l'on peut dire que s'il n'a pas l'envergure de celui de son successeur que l'on a appelé « L'aigle de Meaux », il en a en tout cas le bec et les ongles. Il a en effet été surnommé « Durus Durandus ». 

Tel fut l'ancien évêque de Limoux, esprit curieux, d'une grande intelligence, d'une profonde érudition et d'une originalité de pensée incontestable. Tenace comme un Auvergnat, aussi indépendant de caractère qu'un audois, c'est une figure vraiment attachante, qui, sans avoir laissé un grand nom comme ceux de Saint-Augustin ou Saint-Thomas, a joué néanmoins un rôle important dans le développement des idées de son temps.

Comme évêque, Durand s'est montré un pasteur zélé et réformateur ; comme théologien, il eut une hardiesse et une liberté de pensée qui lui suscita bien des oppositions, surtout dans son ordre, mais qui lui fit aussi une très grande réputation dans les écoles. Le Doctor resolutissimus fut l'un des plus grands noms du moyen-âge finissant. Durand de Saint-Pourçain, dit M. Montlezun, fut un des plus célèbres théologiens de son temps ; et de son côté Odo de Gissey clamait : « c'était un esprit beau et capable de grandes choses, car, outre le fait qu'il savait bien fonder une difficulté, encore était-il doué d'une éloquence à bien dire, non vulgaire, d'où provenait la grâce qui l'accompagnait en chaire et prédications ». Jean Gerson, chancelier de l'Université de Paris, conseillait pour sa part à ceux qui étudiaient en théologie au collège de Navarre, de lire Durand, parce qu'il était fort résolutif, Doctor resolutissimus.

Sa mort survint à Meaux le 10 septembre 1334. Il fut inhumé dans la cathédrale de cette ville où son corps repose au coin du grand autel, du côté de l'Epître, sous une belle tombe de pierre, gravée de trois cloches, posées deux et une, qui étaient ses armes. Trois cloches ... est-il possible ? Comme les trois évêchés prestigieux, de Limoux, Le Puy-en-Velay et Meaux où il a servi ; trois cloches... est-il possible ? Comme cette espèce de pugnacité morale, l'intelligence, les idées d'avant-garde développées par ce prélat d'exception, dans notre ancienne ville de Limoux, certainement aussi entre les murs d'une si belle mais combien mouvante cathédrale Saint-Martin. 

 

©  Gérard JEAN

 

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