Une chronique de Gérard JEAN

       Rue Gaston Prat

Gaston Auguste, est né près de Limoux, le lundi 26 février 1923, dans une vieille bâtisse du charmant petit village de La Bezole, si fortement imprégné de notre histoire locale. Dans l'ordre d'arrivée au monde, c'est le huitième enfant, sur dix, du couple Jean Prat et Irma Furgeaud. Sa sœur Henriette[1] se rappelle "comme si c'était hier", avoir tenu tête à ce garçon espiègle, à l'esprit railleur, au tempérament si vite affirmé, qui voulait commander même les aînés. Et dans la rue de l'Orme, au numéro sept, les plus âgés gardent le souvenir d'un bel adolescent, travailleur, sûrement plus intelligent que d'autres, qui souriait de façon énigmatique et déclarait après un jeu de physionomie et un rehaut du coin des lèvres, vouloir en découdre avec ces boches[2] qui agressaient sa famille et son Pays.

Sa courte existence de célibataire se termine dans les lacets du col de la Loubière, au lieu dit "Founroubado" à un kilomètre du village de Lairière, le vendredi 28 juillet 1944[3] avant onze heures du matin.

Ce jour là, l'adjudant Gaston Prat, alias Georges, des Forces Françaises de l'Intérieur, se trouve à l'arrière d'un puissant véhicule Ford, peu utilisé dans la région, en compagnie de son camarade,  Bourges, et du lieutenant Attilio Jean Donaty, alias Ito. Le chauffeur est André Riffaut, alias Gabin, portant le matricule 35.006, lieutenant et commissaire technique ; à ses côtés, se trouve le lieutenant Joseph Alcantara, portant le matricule 4.240, commissaire aux effectifs. Les cinq hommes, Francs Tireurs Partisans du Maquis Faïta, sont partis très tôt pour une mission de reconnaissance dans les Corbières, à la recherche de nouveaux emplacements, car ils ne pourront tenir longtemps le troisième bivouac clandestin installé à 12 kilomètres au nord-ouest de Mouthoumet. Ils ont vu "ceux" de Villebazy puis, vers 10 heures, se sont enfin arrêtés chez Madame Jeanne Busquet, au village de Montjoi, car ils souhaitent rencontrer l'instituteur toujours détenteur de précieux renseignements pour les maquis.

Le véhicule descend ensuite vers la vallée de l'Orbieu ; le village de Lairière est proche ; les copains cachés attendent avec impatience le retour de leurs chefs et de l'équipe de protection. Mais soudain, la voiture du détachement se trouve face à un convoi allemand, formé de cinq camions et d'une quarantaine de soldats, a-t-on rapporté. La présence des "rebelles" français a été dénoncée par la Milice et ces derniers tentent une ultime manœuvre pour s'échapper, avant de sauter et de se laisser glisser sur la pente du ravin. C'est la meurtrière fusillade à bout portant. Attilio Jean Donaty et Gaston Auguste Prat sont tués sur place. Joseph Alcantara, d'abord blessé, finit par succomber. Bourges, fait prisonnier, est conduit à Carcassonne pour être interrogé, torturé et incarcéré ; il devra son salut providentiel à la fuite précipitée des troupes allemandes ainsi qu'à l'ouverture inopinée des prisons. André Riffaut, très gravement atteint, est pris par l'ennemi, dirigé vers l'Hôtel Dieu à Carcassonne, où malgré les soins prodigués par le docteur Pierre Roueylou, alors chirurgien, il est amputé sans succès d'un membre et décède.

A Lairière, après le départ des camions allemands, les gens du village attèlent une charrette et vont chercher les corps  qui seront ensuite déposés à la Mairie avant d'être inhumés, le lendemain, dans le petit cimetière. Après la Libération, les trois dépouilles seront ramenées à Limoux où auront lieu, à cette occasion, de grandioses funérailles qui se dérouleront le 11 Novembre[4]. Gaston Auguste Prat, "Mort pour la France" a été honoré d'une citation à l'Ordre de l'Armée à titre posthume[5]. Dans notre ville, une rue porte son nom.

La Rue Gaston Prat, anciennement appelée "Rue Malcousinat", débouche d'un côté sur la Rue Maurice Lacroux, derrière la Porte de la Brèche, longe les remparts de la ville, dessert largement la Place Alcantara, autrement appelée "Esplanade des Cordeliers" ou "Place au bois", puis la Place Pierre Constans et aboutit à l'opposé, sur la Place de la République. Jusqu'à ces dernières années, ce fût, de tous temps, une artère commerciale très fréquentée, particulièrement animée et populeuse les jours de foire, quand les habitants du Pays de Sault venaient à Limoux.

Au milieu du xviiie siècle, les Révérends Pères Cordeliers occupaient avec leurs enclos et jardins une bonne moitié de sa longueur mais il y avait encore, Madame Jaquette Rouzaud qui habitait au 10, si l'on se réfère au numérotage actuel des immeubles ; le chaussetié Jacques Perrin exerçait au 12 ; le sieur Jean Pierre Gelis, maître droguiste, vendait au 14 ; le maître facturié Joseph Barthe, au 19 ; le sieur Jean François Tronq demeurait au 21 ; le bourgeois Jean Cabrol au numéro 23. La belle demeure du notaire Jacques Dominique Castel a été démolie et sert aujourd'hui de petit parking. Le sieur Jean Paul Jammes occupait une maison au  27 et le chirurgien Dominique Roudel pratiquait son art au numéro 29.

En 1842, nous savons qu'il existait dans la rue Gaston Prat, une auberge très fréquentée ; en 1850, le voyageur pouvait être logé au Grand Hôtel Pigeon ; tandis qu'au numéro 6, il y avait le cabaret malfamé du Tapis Vert, tenu par la Veuve Mateille, née Angélique Benet, fermé en vertu d'un arrêté préfectoral du 24 janvier 1857. A partir de 1889, les hommes de loi semblent apprécier les lieux : Maître Fernand Authier, avoué, successeur d'Alphonse Vilhac, s'installe au numéro 14 ;  Maître Ferdinand Sabatié, avoué, reçoit en son étude au 23 près de l'huissier de justice, maître Reverdy ; alors qu'en 1899, Charles Ribas, successeur de Maître Rumeau, huissier-audiencier près le Tribunal Civil de Limoux, transfère son étude au numéro 16. En 1905, Mademoiselle Montagne ouvre dans la maison d'Uston son renommé Pensionnat de Jeunes Filles.

Depuis, bientôt cinquante ans, le profil de la rue a été profondément remanié car bon nombre de maisons très anciennes aux décorations architecturales originales, aux curieuses fenêtres, ont été détruites comme celle qui portait un magnifique serpent de pierre sur l'angle de sa façade ou telle autre agrémentée d'un énorme lézard rampant en céramique.

Seules subsistent encore deux curiosités remarquables : le très élégant monogramme du commerçant Alphonse Bot et l'escalier de la surprenante "Maison aux Affiches" qui reste un domicile privé normalement fermé aux visiteurs.

©  Gérard JEAN


[1]  - Henriette Vizcaïno, née Prat, domiciliée à Limoux, 39, Avenue André Chénier.

[2]  - De l'argot Alboche, allemand, synonyme populaire et péjoratif.

[3]  - La date retenue, différente de celles qui figurent sur la stèle primitive et le mémorial récent, a été mentionnée par Monsieur Félicien Sarda, maire de Lairière, officier de l'Etat Civil, sur l'acte de décès.

[4] - Journal "Midi Libre", Mémorial de la Résistance en haut pays d'Aude, 7 octobre 1979.

[5]  - Journal "Le Limouxin", 8 décembre 1945.

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