Une chronique de Gérard JEAN

      Rue du Pont-Vieux

Nous y voilà enfin, dans cette courte artère, qui relie le Pont-Vieux à la patte d’oie formée par les rues Maurice Lacroux, de la Mairie, Saint-Martin et d’Engasc ;dont la physionomie va être profondément bouleversée lorsque certains immeubles, jugés vétustes et achetés par notre Municipalité, vont être prochainement abattus ; comme l’avaient été d’autres, en même temps que la porte de ville, qui gênaient le passage du carrosse de leurs altesses royales, le duc et la duchesse d’Orléans à leur départ de Limoux, le 15 septembre 1839.

Enfin dis-je, car la vie de ce petit bout de rue tellement riche, et si souvent rappelée, au moyen de plaques commémoratives apposées sur la façade de l’immeuble formant angle avec l’esplanade François Mitterrand, va permettre de dire ce que fut ce Pont-Vieux, son importance quant à la connaissance même de l’histoire et des origines de la ville de Limoux si imprécises, et d’évoquer la grande inondation du 6 octobre 1820.  

 

De l’antiquité du Pont-Vieux  

 

Le deuxième préfet de l’Aude : le baron Claude, Joseph Trouvé ainsi que le docteur Louis, Alban Buzairies qui vécurent avant la destruction de notre monument - provoquée par la terrible crue du 31 octobre 1891 - ont cherché tous deux à le décrire, afin de prouver son ancienneté et en corollaire, affirmer la véracité d’une vieille tradition voulant que la ville de Limoux ait existé du temps de Jules-César. Cette assertion s’appuie sur un passage des commentaires de César, où il est dit que ce général construisit en un seul jour un pont sur l’Aude : « una die super Atacem pontem  œdificavit ». La même tradition rapporte le passage du conquérant de la Gaulle sur le pont de Limoux en s’appuyant sur le fait que l’on ignore la date de sa construction, tandis que l’on connaît celle de tous les autres ouvrages qui ont existé en aval pour enjamber le fleuve.

Il est possible d’admettre comme vraisemblable, voire d’affirmer avec une quasi-certitude, que notre Pont-Vieux, en grande partie détruit par la furie des flots il y a plus d’un siècle, a été bâti par les colons de Rome, sous l’empire de quelque César. Il suffit pour s’en convaincre, de relire la description d’Alban Buzairies, publiée dans le « Journal de Limoux » le 1er juin 1845. L’historien observe un ouvrage encore solide, mais dont la grande vétusté ne laisse aucun doute ; il compare la dégradation ainsi que la teinte des pierres originelles les plus anciennes, avec celles qui constituent l’appareil du Pont-Neuf tout à côté, construit au XIVe siècle - environ cinq cents ans avant son époque - et il les trouve trois fois plus usées, bien que leur dureté relative, eu égard à leur provenance, soit beaucoup plus importante. Il remarque encore que la porte placée au-dessus du Pont-Vieux, sur la rive gauche de l’Aude, est surmontée des armes de France comportant un grand nombre de fleurs de lys et qu’elle est forcément antérieure à l’année 1380, puisque les emblèmes de la royauté furent à compter de cette date réduits à trois sur les blasons. Or, les pierres dont elle est construite sont assez bien conservées et trois fois moins usées que celles des arches du pont appuyées au moulin de Saint-Jean. C’est assez, d’après lui, pour faire remonter la construction du Pont-Vieux à une quinzaine de siècles, ou bien à la domination du peuple Latin dans la Gaule Narbonnaise.

Mais il existe un autre élément probant. Les Templiers, sur leurs actes du XIIe siècle, situent toujours leurs transactions foncières effectuées dans les parages, en se référant au « vieux pont de pierre de Limoux ». Il n’existe donc qu’un seul pont construit en pierre pour desservir, dans notre ville, les deux berges de l’Aude et il est considéré comme vieux, déjà au début du XIIe siècle. C’était finalement un ouvrage étroit, où deux grandes charrettes ne pouvaient se croiser, surmonté d’une porte blasonnée située du côté de la grande ville, au bâti particulièrement épais, à la courbure des arches caractéristique de l’Antiquité avec une ouverture triangulaire placée au-dessus de l’une de ses piles, qui fut fortement ébranlé pendant l’inondation de 1891 et complètement détruit après la montée des eaux importante de 1892. Reconstruit ensuite, on le baptisa « Pont Sadi Carnot », en souvenir du président de la République lâchement assassiné à Lyon en 1894 ; mais la nouvelle dénomination ne résista pas à l’ancienne. Pour tous, sûrement pour toujours, il restera : Le Pont-Vieux.    

 

L’inondation du 6 octobre 1820  

 

Monsieur Pous, Substitut du Procureur du Roi, fit lancer un radeau pour aller chercher les personnes qui s'étaient réfugiées dans l'endroit du moulin de Sournie non encore écroulé et on parvint à les retirer saines et sauves.

Mais la majeure partie de la grande et de la petite ville, n'est que désolation. Il est deux heures du soir, ce vendredi six octobre mille huit cent vingt, la pluie ne cesse de tomber, la rivière a grossi d'une manière si prodigieuse et l'eau s'est élevée à tel point, qu'elle parvient maintenant sur la place publique où elle charrie poutres et meubles ; l'emplacement de notre actuel Café du Commerce est inondé, le lit de l'Aude est démesuré ; sous le couvert en face, là où se trouve maintenant le Café de la Concorde, les flots interdisent toute approche.

Le courant emporte les petits papiers et les gros registres du Tribunal Civil. Rue Saint-Martin, sur la pile droite de la principale porte d'entrée de l'immeuble numéro 72, l'occupant indiquera plus tard que l'eau est arrivée au pied de la croix gravée dans la pierre à 1 mètre 71.

L'église paroissiale de Saint-Martin n'est qu'un immense réservoir ; le maître-autel n'est plus visible, la serrure du tabernacle non plus ; les chaises, les bancs, le mobilier flottent et forment un amas indescriptible ; le pavage est enfoncé, emporté, surtout aux endroits où se trouvaient les anciennes sépultures.

L'élément déchaîné envahit tout, c'est la rue des Cordeliers qui n'est plus accessible et à l'Esplanade, là aussi, on indiquera sur la façade de l'immeuble d'angle numéro 2, la hauteur des eaux, soit 1 mètre 75.

Le moulin de Sournie est en partie démoli, celui de la Porte, situé au pied du Pont-Vieux, face à la caserne actuelle de nos Sapeurs Pompiers, souffre de grands dommages ; les machineries sont brisées. On dénombre quarante-trois maisons de la grande et de la petite ville effondrées, mais cinquante autres sont "appuyées" et devront être reconstruites.

Plus loin, l'eau parvient jusqu'à la porte de l'église succursale, des familles entières fuient leurs maisons qui vont s'effondrer, se réfugient chez le voisin, puis chez un autre, et un autre encore, s'installant ainsi provisoirement et successivement dans trois ou quatre bâtisses pour en trouver enfin une de solide.

Des radeaux construits, sur ordre des autorités, sont dirigés pour retirer les personnes qui se trouvent isolées, celles dont les abris s'écroulent, celles aussi qui risquent d'être emportées car il y a bien entendu des noyés et des morts.

C'est un spectacle déchirant. Le malheureux Boire tombe dans la rivière ; avec la force du désespoir s'accroche à un fragment de plancher qui tourbillonne jusqu'au Pont-Neuf avant de marquer un temps d'arrêt ; il implore au secours, on lui jette une corde qu'il ne peut atteindre, mais le courant l'entraîne sous le pont et il suit le cours jusqu'à hauteur de Bride où il périt, arrêté sur un arbre. L'effroi est général.

Le désastre est tel, l'insalubrité si grande que les hommes qui travailleront dès les premiers jours à vider les caves remplies d'eau et de vase ne demanderont pas moins de six francs par jour et la nourriture ; d'autres exigeront dix francs. La ville dépensera trois mille francs pour enlever tout le limon qui couvre ses rues. Les commissaires nommés pour évaluer les pertes en tous genres causées par l'inondation aux habitants estimeront les dommages à 500.000 francs bien qu'un grand nombre, subjugué par l'ampleur de la catastrophe, n'est rien osé demander. Cependant, les Altesses royales, le Duc et la Duchesse d'Angoulême, verseront 4000 francs aux sinistrés du département et dès le 6 janvier 1821, Monsieur le Préfet de l'Aude viendra en personne distribuer aux victimes les plus pauvres de Limoux, la somme de dix mille francs. 

    

©  Gérard JEAN

Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale