Une chronique de Gérard JEAN

     Rue du Pont des Poupes

Ah la coquine ! Elle en provoque des interrogations ; elle en distrait des jeunes gens ; elle en intrigue des touristes, avec son appellation à résonance quelque peu érotique. Et pourtant, toute naïve, elle n'a fait qu'emprunter le nom d'un petit pont sans aucune vertu.

L'ancien chemin à forte déclivité de La Canal - suivant l'ancienne graphie - qui conduisait vers les hautes terres au nord de la ville, a été récemment rendu carrossable afin de permettre un meilleur accès vers les habitations résidentielles qu'il dessert. Son nom a changé depuis son admission dans le paysage urbain ; il n'accueille plus d'attelages, ni de véhicules d'un poids supérieur à cinq tonnes. C'est aujourd'hui une rue, véritable, celle du Pont des Poupes. Longue de cinq cents mètres, elle monte gaillardement à l'assaut de la colline, puis s'essouffle et s'arrête à flanc, sans issue. A l'opposé, côté sud, elle atteint la rue des Rosiers et rejoint la rue Saint-Louis où l'attend le fameux petit pont, dont elle s'est appropriée le titre sans vergogne. 

Le Pont des Poupes n'a jamais été dénommé ainsi par l'autorité municipale. Depuis plus d'un siècle, il doit son sobriquet au dit populaire, à l'illustration locale, aux ragots de Limoux qui abondent à son sujet de façon plus ou moins sympathique. De toute évidence, le terme issu du patois de notre pays, fait référence aux seins des femmes. Mais desquelles, et pourquoi ?

Dans son dictionnaire célèbre des institutions, des coutumes et de la langue, le docteur Paul Cayla définit la "poupe" d'après un texte du XVIe siècle, comme étant la période d'allaitement pendant laquelle les animaux, ou les petits hommes, peuvent téter à la mamelle (sera tenu les nourrir jusques se puissent passer de la poupe). Cette analyse, nous conduit à la première hypothèse, la plus aimable, celle qui est la plus fréquemment avancée par les dames. "Autrefois ce pont ce trouvait relativement à l'écart du centre ville ; c'était parfois le but d'une promenade agréable dans un endroit souvent ensoleillé.  Les jeunes mères limouxines promenaient pendant les beaux jours, leur progéniture et s'asseyaient sur le parapet du pont afin de présenter le sein à leur enfant".

L'occitaniste Louis Alibert relève, lui aussi, les expressions "Poupo plan" (Il tète bien) ou "Poupo sa maire" (Il tète sa mère) mais laisse entendre qu'à son avis, le terme doit désigner au sens plus large, une femme à forte poitrine, à fortes mamelles. Ce peut-être ce type de "Poupardièra" que venait observer l'homme en se penchant au dessus du parapet ? "Jadis, le débit du petit ruisseau qui passe sous le pont était relativement important ; l'eau était claire et abondante. Aussi, bon nombre de "lessiveuses", nos lavandières, venaient y tremper le linge". Et pourquoi, l'été, n'auraient-elles pas enlevé le haut ou dégrafé tout au moins leurs vêtements pour une meilleure aisance ? Et pour quelle raison la malice aurait-elle privé les hommes d'une vue plongeante vers ces corps jeunes et superbes ?

Pour Frédéric Mistral, "la poupo" désigne toujours le sein, mais encore, toute la partie charnue du corps, dodue, pulpeuse, toute l'attirance charnelle. Ce qui nous autorise à donner un certain crédit, à la troisième hypothèse, la préférée des garçons, celle qui nous semble en tous cas la plus vraisemblable. "Avant l'an 1890, l'ancienne maison qui se trouve encore à l'extrémité du pont, sur la rive droite du Cougain était basse, son étage ayant été élevé par la suite. Quelques dames dites de petite vertu y habitaient et recevaient sans doute ; en tous cas, elles  se montraient complaisamment aux fenêtres pour recevoir les propos égrillards des jeunes vignerons qui descendaient de la colline La Canal après une journée de travail.

Les anciens, ont aimé, ils se sont amusés mais n'ont pas écrit. Saura-t-on un jour ? Mais au fait, peut-être ne vous êtes vous jamais penché ? Vous auriez-vu derrière le parapet le coin au charme désuet certainement le mieux préservé de Limoux.

©  Gérard JEAN

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