Une chronique de Gérard JEAN

Rue Pasteur  

Une rue dites-vous ? Pardons ! Une ruelle, une venelle. Plus certainement, un passage étroit, mi gravillonné, mi terre battue, long d’à peu près cent quatre-vingts mètres, servant à relier d’un côté la rue Saint-Antoine ; de l’autre, la rue des Flandres et la place de Verdun. Un véhicule automobile peut s’y engager à condition de ne pas être très large, ni très imposant ; cependant, les panneaux routiers réglementaires prévoient qu’il ne doit en aucune manière dépasser la vitesse de trente kilomètres à l’heure ; très fort et virtuose du volant, serait le conducteur y roulant plus vite !  Par contre, et bien que le boyau ne fasse pas trois mètres de large, le double sens de circulation est théoriquement possible puisqu’il ne fait l’objet d’aucune interdiction !

La rue Pasteur, comme telle officiellement dénommée le jeudi 28 mars 1968, au cours d’une réunion du Conseil municipal présidée par le maire François Clamens, fait partie du lotissement communal Saint-Antoine. C’est donc une ancienne du quartier, mais aussi une grande muette qui se complaît dans le silence, près de sa consœur la rue Mozart. Elle ne vous racontera aucune histoire sinon celle du Grand Homme, dont orgueilleuse, elle s’est appropriée le nom.

Louis Pasteur est né à Dôle dans le Jura, le 27 décembre 1822. Son père, simple ouvrier tanneur, abandonne son métier de 1811 à 1815, pour faire la guerre d’Espagne, puis la campagne de France, au cours de laquelle Napoléon lui décerne la croix de la Légion d’honneur. Il inculque à son fils l’amour du travail, un solide bon sens hérité de ses ancêtres jurassiens, qui labouraient la terre, et le culte de l’Empereur, incarnation pour ce soldat de la grandeur de la France.

L’enfant a cinq ou six ans quand son père acquiert une tannerie à Arbois, petite ville du Jura, au bord de la Cuisance. C’est là que Louis Pasteur reçoit l’ensei-gnement primaire, achevé au collège de Besançon. Admis quatrième à l’Ecole normale en 1843, agrégé ès-sciences physiques en 1846, docteur en 1847, il est successivement chargé du cours de chimie, à la Faculté des sciences de Lille, puis chargé de la direction des études scientifiques à l’Ecole normale supérieure.

La révolution de 1848 éclate. Il s’enthousiasme pour les idées de liberté et s’engage comme garde national. « Je suis très heureux, écrit-il à son père le 16 avril, d’avoir été à Paris aux journées de février et d’y être maintenant encore. Ce sont de beaux et sublimes enseignements que ceux qui se déroulent ici sous les yeux… et s’il fallait, je me battrais avec courage pour la sainte cause de la République ». Associant la cristallographie, la chimie et l’optique, Pasteur établit une relation entre la forme cristalline, la constitution physique et l’action de la lumière polarisée pour formuler une loi étonnante : « Seules les molécules qui se sont édifiées sous l’influence de la vie sont dissymétriques ».

Vers la fin de l’année 1854, Pasteur est nommé - à trente-deux ans - professeur et doyen de la nouvelle Faculté des sciences de Lille. C’est le 4 novembre 1856, comme en témoigne un de ses cahiers d’expériences, que, dans les caves d’un industriel de Lille, il regarde au microscope une goutte où s’opère la fermentation du jus de betterave et observe de petits globules qui se développent et se multiplient. Le 3 août 1857, il fait sa première communication sur les fermentations ; il étonne le monde savant et affirme qu’elles ne sont pas une œuvre de mort, comme le soutiennent tous les chimistes, mais une œuvre de vie ; elles sont la conséquence d’un ferment, être vivant. Membre de l’Académie des sciences dès 1862, professeur à la Sorbonne, comblé d’honneurs par tous les souverains étrangers, Pasteur estime que si la science n’a point de patrie, le savant en a une. En 1870, il renvoie à la Faculté de médecine de Bonn, le diplôme de docteur qu’elle lui a décerné, et refuse aussi l’ordre du Mérite de Prusse que lui fait offrir, à l’occasion des fêtes de Kiel, l’empereur d’Allemagne.

Elu membre de l’Académie de médecine en 1873, Pasteur s’enhardit seulement en 1877 à l’étude d’une maladie virulente : le charbon, dont la cause, malgré les recherches du savant allemand Robert Koch, demeure une source de discussions. Il réussit, par des expériences inattaquables, à démontrer qu’un bâtonnet, appelé bactéridie, que l’on trouve dans le sang des animaux malades ou morts, est bien la cause de la maladie. Il reçoit en 1881 l’éclatante et double consécration d’une gloire déjà universelle. Elu membre de l’Académie Française, le 8 décembre 1881 en remplacement de Littré,  il est promu à la dignité de grand croix, dans l’ordre de la Légion d’honneur. Outre la grande découverte à laquelle son nom est attaché, Pasteur a rendu à l’industrie d’immenses services. Ses études sur la fermentation, sur les maladies du vin et de la bière, sur les maladies du ver à soie, furent en quelque sorte le prélude de son œuvre capitale. 

La dernière phase de la vie scientifique de Pasteur est la plus prodigieuse et la plus dramatique. Pasteur se trouve en lutte avec un être invisible : le microbe de la rage. Il parvient cependant à s’en rendre maître. On a souvent raconté son angoisse quand il se décide à pratiquer la vaccination antirabique sur l’homme, lorsqu’en juillet 1885, il administre sa découverte au petit Joseph Meister, mordu par un chien enragé ; le succès de sa méthode ; le triomphe qui s’ensuit. Mais ce triomphe ne va pas sans d’âpres discussions à l’Académie de médecine, dans certains journaux scientifiques, et même dans la grande presse. Peter attaque violemment Pasteur au début de l’année 1887, à l’Académie de Médecine : « La méthode de traitement préventif de la rage, disait Peter, est antiscientifique, inefficace, dangereuse ». Cependant, une commission anglaise, qui avait été envoyée sur le continent, dépose à la Chambre des communes un rapport sur le traitement préventif de la rage qui fait taire toutes les discussions, aussi bien en France qu’à l’étranger.

En 1888, l’Institut Pasteur est fondé, par souscription, et la chronique rend compte, chaque jour, au public passionné par cette grande découverte, des travaux qui s’y sont accomplis, des résultats qui y sont obtenus. Le grand savant meurt, le 28 septembre 1895 à Villeneuve-l’Etang (Hauts-de-Seine), au lendemain presque d’un inoubliable triomphe ; la France et le monde entier avaient voulu lui rendre hommage en ces fêtes de 1892 qui célébraient le soixante-dixième anniversaire de sa naissance. C’est une immense gloire française entrée aujourd’hui dans l’histoire, de l’humanité tout entière. M. Pasteur laissa deux enfants : un fils, secrétaire à l’ambassade de France à Madrid, et une fille mariée à M. Wallery-Radot qui fit de son beau-père une curieuse biographie : Histoire d’un savant par un ignorant.

Il n’est pas une grande œuvre qui n’ait été accomplie sans l’aiguillon de la passion. Tous les êtres d’exception qui ont eu une action profonde sur les hommes, qui ont transformé nos façons de penser ou de vivre, qu’ils soient des mystiques, des capitaines, des explorateurs ou des politiques ; qu’ils soient des savants, des écrivains ou des artistes ; tous avaient une flamme intérieure. « La science a dit Pasteur, a été la passion maîtresse de ma vie. Je n’ai vécu que pour elle et dans les heures difficiles, inséparables des longs efforts, la pensée de la patrie relevait mon courage. J’associais sa grandeur à la grandeur de la science ».

 

©  Gérard JEAN

 

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