Une chronique de Gérard JEAN

 Rue Parmentier  

    

Le 5 février 1970, au cours d’une séance publique du Conseil municipal, François Clamens, alors maire de Limoux, propose de baptiser les nouvelles artères du lotissement Mougne. Dans l’urgence, et compte tenu du nombre de voies à dénommer, un membre de la commission désignée à cet effet, vient d’ouvrir le dictionnaire Larousse et pointe son index  sur le nom d’Antoine Augustin Parmentier, qui va contre toute attente, devenir le parrain d’une rue au voisinage de celles de Jules Verne, de Paul Bert et d’Anatole France.

Une rue de bon aloi, résidentielle, où s’alignent treize immeubles d’habitation, longue d’une centaine de mètres. Une rue qui dessert l’extension du quartier de Flassian, entre la route de Lauraguel et la route de Carcassonne ; à qui l’on a confié le soin de rappeler que monsieur Parmentier, n’est pas seulement comme le dit la légende populaire « l’inventeur de la pomme de terre ». Ce tubercule déjà connu par les indigènes de la Cordillère des Andes et localisé en France, en Ardèche, sous le nom de « truffoles » au milieu du XVIe siècle. Une rue dédiée à un scientifique, membre de l’Académie des Sciences et fondateur de l’Ecole de Pharmacie de Paris, dont les travaux sur la nutrition de l’homme sont incommensurables.     

Antoine Augustin Parmentier est né à Montdidier, dans le département de la Somme, le 17 août 1737. Chez le pharmacien Lombard il effectue un court stage, puis devient élève, dès l’âge de quinze ans, à la pharmacie Frison de sa ville natale ; mais c’est à Paris, où il se trouve en 1755, qu’il souhaite poursuivre son apprentissage. Au corps des troupes françaises engagées dans la Guerre de Sept Ans, qui servent en Prusse contre l’empereur Frédéric II, Parmentier devient apothicaire sous-aide aux armées ; il a vingt ans à peine. Blessé et fait prisonnier, il occupe une partie de son temps à herboriser dans le Hanovre où il découvre, pendant sa captivité, les vertus nutritives d’une solanacée : la pomme de terre.

De retour à Paris, il reprend ses études et obtient, le 16 octobre 1766, le titre d’Apothicaire gagnant maîtrise à l’Hôtel royal des Invalides. L’Académie de Besançon ouvre, en 1769, un concours sur le thème des végétaux de remplacement dans l’alimentation humaine. Parmentier propose la généralisation de la culture de la pomme de terre, qu’il a connue dans le Hanovre, afin de permettre de juguler les famines et il remporte le premier prix, avec un mémoire sur son examen chimique. En 1772, il est promu apothicaire-major des armées françaises. En 1781, il reprend et complète une thèse sous le titre : « Recherche sur les végétaux nourrissants qui, dans les temps de disette, peuvent remplacer les aliments ordinaires, avec de nouvelles observations sur la culture de la pomme de terre ».

Parmentier n’a pas seulement découvert ses vertus ; il a fait mieux ; il l’a imposée à la France qui n’en voulait pas. Sait-on qu’en 1630, un arrêt du parlement de Besançon en prohibe la culture par crainte de la lèpre ? Ou bien encore que dans une feuille publique du 1er février 1771, on  la présente comme impropre à la nourriture de l’homme et dangereuses, à cause de ses propriétés affaiblissantes ? Parmentier se présente chez les grands, chez les ministres. Il la déclare subsistance d’un grand peuple, aliment du pauvre, soutien de la misère ; il dit bien haut que cette pomme de terre qu’il a étudiée, analysée avec le plus grand soin, recèle une fécule pure, d’une blancheur éblouissante, d’une saveur agréable ; qu’on peut en former des mets délicieux de toutes espèces  ; qu’elle se multiplie avec une étonnante rapidité, dans un sol ingrat, presque sans culture.

En 1772, les membres de la Faculté de médecine de Paris s’évertuent pendant de longues semaines sur le sujet et finissent par déclarer la pomme de terre « bonne à consommer ». En 1785, le blé manque, les calamités s’étendent de toutes parts, Louis XVI offre à Parmentier le prêt de 50 arpents d’une terre mauvaise, inculte, située aux portes de Paris, aux Sablons, près de Neuilly-sur-Seine. C’est l’année suivante qu’il plante ses précieux tubercules. Au mois d’août 1786, il apporte même au roi, dans un jour de cérémonie publique, un bouquet de fleurs de « truffoles ». Louis XVI en glisse une à sa boutonnière et une autre sur la perruque de Marie-Antoinette. Mais le peuple se méfie encore de cette nourriture. Parmentier va alors user d’un stratagème pour la faire découvrir. On dit qu’il fait garder sa culture, de jour seulement par des hommes armés, afin d’intriguer la population. La rumeur court. Si les soldats tiennent faction pour interdire l’approche des champs, c’est que les plantations sont recherchées. A la tombée de la nuit, les gens d’armes se retirent et le peuple parisien se précipite pour « voler » les pommes de terre. Leur promotion et leur publicité sont assurées.

Les instituteurs et les prêtres sont parmi les premiers à les planter dans leurs jardins. Louis XVI qui en sert à sa table, autorise en juin 1787 leur classement parmi les plantes utiles à cultiver au jardin d’essai de Rambouillet. Avec la famine de 1789, leur culture se répand jusqu’à devenir l’un des produits de base de notre alimentation. En 1795, la Commune ordonne de planter des tubercules aux jardins des Tuileries pour réfréner la famine qui s’abat sur Paris.

Dès lors, Parmentier se spécialise de plus en plus dans l’étude des problèmes alimentaires ; il sélectionne nombre de végétaux utiles et rédige au cours de sa carrière près d’une centaine de mémoires et traités divers. Réellement, Parmentier est un nutritionniste et un hygiéniste. Son œuvre est immense. En 1772, il conçoit de nouvelles méthodes de panification et tente d’améliorer la qualité du pain distribué dans les hôpitaux et les prisons, il réforme la meunerie et la boulangerie ; en 1791, il publie, avec Deyeux, un mémoire sur l’étude clinique des altérations du sang occasionnées par les affections putrides et le scorbut ; il indique les techniques d’extraction du sucre à partir de végétaux européens et suggère de le remplacer par du sirop de raisins ou par celui d’autres fruits afin de remédier à la pénurie de sucre de canne.

Parmentier étudie l’utilisation des produits laitiers, la conservation des vins et des farines ; il préconise la réfrigération des viandes, envisage également la conservation par le froid ; il entreprend des travaux sur l’opium et l’ergot de seigle, concours à mettre au point la technique de l’ébullition destinée à préserver les conserves alimentaires. Inspecteur général du Service de santé sous Napoléon, c’est lui qui impose, de 1805 à 1813, l’obligation de la vaccination contre la variole.

Parmentier qui était resté célibataire, vivant avec sa sœur, femme de beaucoup de sens et d’esprit, est mort à l’âge de 76 ans et cinq mois, à Paris, le 17 décembre 1813, rue du Chemin Vert au numéro 48, d’une affection chronique des poumons.  Il est enterré au cimetière du Père Lachaise (Division 39, place 56) où l’inscription tumulaire : « Ci-gît Parmentier ; il aima, il éclaira les hommes ; mortels, bénissez sa mémoire », est encore honorée par certaines sociétés de pharmaciens. Son rôle dans l’Histoire dépasse l’anecdote, les travaux de ce scientifique éclairé du XVIIIe siècle sont tous aussi remarquables par leur qualité, leur ampleur et les nombreux domaines étudiés. Il n’a jamais cessé d’œuvrer pour que les acquis de la science, en plein progrès, se traduisent dans la vie quotidienne. Il pensait que le meilleur moyen de lutter contre les maladies est de donner accès à une nourriture de qualité et à une hygiène améliorée. C’est un des bienfaiteurs de l’Humanité.

©  Gérard JEAN

 

Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale