Une chronique de Gérard JEAN

    Rue du Docteur Ané

Par un froid matin du mois de janvier 1899, un homme élégamment vêtu, portant chapeau claque et redingote, fait les cent pas sur le petit quai de la gare du chemin de fer à Limoux. Les voyageurs qui attendent le train de Carcassonne, regardent cet homme, visiblement impatient, et chuchotent son nom : "Oh oui ! Voilà le docteur Ané ! Il est là, car c'est aujourd'hui qu'elle arrive". D'ailleurs, toute la bonne population que compte la ville de Limoux est au courant : "Elle arrive" ! Et nombreux, très nombreux, sont ceux qui partagent l'impatience légitime de Monsieur le Docteur.  

Enfin, dans le lointain, par là bas, du côté de Cépie, deux stridents coups de sifflet déchirent l'air glacé du matin. La locomotive, empanachée de fumée, surgit tout à coup au tournant de la voie. Jets de vapeur, grincements de roues, claquements de portières précèdent l'immobilisation du train.  Mais, comment donc ? Au lieu de monter calmement dans les wagons, les quelques cent voyageurs présumés courent ensemble vers une plate-forme attelée en queue de convoi, dont le chargement est couvert d'une bâche noire entourée de solides cordages.

Jules Jean Baptiste Ané est jeune, alerte et sportif,  mais lui, d'habitude si pondéré, s'acharne fébrilement à défaire ces nœuds compliqués, rapidement aidé par les employés du fret, pour que bientôt, la lourde toile glisse sur le ballast ; "elle" apparaît alors aux yeux de tous, si belle, que le chef de gare oublieux de  l'horaire fera partir son train avec un sensible retard. D'ailleurs, les mécaniciens ont tout simplement déserté leur machine afin de se joindre aux admirateurs émerveillés de voir, pour la première fois, une automobile à Limoux. Emerveillés et incrédules, car bien peu encore acceptent de croire que cette charrette sans brancard va pouvoir rouler toute seule.

Sur le wagon, le Docteur Ané s'agite toujours. Il a retroussé les manches de sa belle redingote et dirige la délicate opération de débarquement. Deux rampes, servant plus souvent à faire glisser les futailles, sont installées pour que maintenant, les cheminots, aidés par une main d'œuvre bénévole, puissent descendre la mécanique. Pendant que Jules Ané accomplit les formalités de réception dans le bureau du chef de station, la voiture "trône" sur la place, l'avant tourné vers l'avenue de la Gare, prête à partir, la première, à la conquête de Limoux.

C'est une "Georges-Richard" dernier modèle. La carrosserie, en bois lustré, brille de mille feux. Les deux sièges en cuir rouge, généreusement rembourrés, semblent devoir amortir tous les soubresauts que les ressorts à lames et les bandages des roues ne peuvent avaler. Devant se trouve le guidon - car il n'y a pas encore de volant - avec ses poignées et sa manette de gaz. Et le moteur ? Il faut aller le chercher sous l'assise. Une solide courroie transmet son impulsion aux roues gigantesques. Des cuivres, il y en a partout, surtout sur les deux formidables fanaux qui flanquent le tablier avant. Vraiment, elle a de l'allure la "Georges-Richard" du Docteur Ané. Bien sûr, elle rappelle encore beaucoup le carrosse, mais elle n'a plus de brancard.

Après avoir fait le plein d'essence, le docteur met le feu au brûleur de l'allumage et il commence à s'escrimer avec la manivelle. Enfin le moteur tousse pour finalement fonctionner sans trop d'à-coups, ce qui n'empêche nullement la voiture de trembler, de vibrer, de tressauter, au grand amusement des badauds. En un bond, le pionnier limouxin de l'automobile est aux commandes et son engin s'ébranle, ou plutôt saute en avant, ce qui fait reculer les spectateurs quelque peu impressionnés, puis, tout pétaradant, le véhicule fait son entrée dans notre ville, précédé par tous les enfants, poursuivi par tous les chiens paraissant avoir été ameutés de tout le canton.

La "Georges-Richard" de monsieur Ané effectue plusieurs fois le tour de la commune, dont toute la population est descendue dans la rue, pour voir et admirer "la première automobile de Limoux". Depuis, plus de cent ans, l'étrange mécanique est entrée dans les mœurs, aujourd'hui trop assurément, mais peut-être est-ce en souvenir de cette mémorable sortie, débutant là pour conquérir Limoux, que les examens du permis de conduire se passent devant la gare ?

Jules Jean Baptiste Ané naquit le 1er mai 1870 à Labarthe-de-Rivière, près de Saint-Gaudens, dans le département de la Haute-Garonne. Issu de l'union de son père, Jacques, et de sa mère Cécile Campet, il fait de brillantes études à la Faculté de médecine de Paris. Jeune docteur, il devient limouxin d'adoption par son mariage, le 23 mai 1898, avec mademoiselle Marie Clémence Jean, née à Limoux le 28 janvier mil huit cent soixante-quinze, fille du docteur en médecine Jean Jean et de Anna Louise Léopoldine Crémazy.

Esprit éclectique en même temps qu'original, le docteur Ané ne reste pas insensible au grand courant du début du siècle. C'est ainsi qu'il devient, comme nous l'avons vu, un des premiers pionniers de l'automobile dans notre département, soutenu dans son enthousiasme par son ami personnel, Marcel Renault, frère du grand industriel, tué dans un accident de voiture au cours de la célèbre course Paris-Madrid. Pionnier également du cyclisme et de l'aviation. N'était-il pas l'ami intime du grand Védrines qu'il recevait fréquemment dans sa propriété de La Tourouzelle, route d'Alaigne, près de Lauraguel où il s'était installé quelques temps après avoir servi en qualité de médecin-major pendant la guerre de 1914-1918.

Grand chasseur devant l'Eternel, Jules Ané, va créer le groupement des lieutenants de louveterie de l'Aude avant de présider une multitude de sociétés cynégétiques, comme "La Diane Audoise" ; "La Diane Saint-Andréenne" ; "Le Rallye Molières" ; ou encore "L'Association des chasseurs de la Montagne Noire, du Razès et du Pays de Sault". Il brille tout particulièrement dans cette chasse aux sangliers et détient le record enviable d'avoir abattu dans une matinée cinq grosses bêtes noires et aussi le plus beau spécimen des solitaires dont il est sorti courageusement vainqueur, malgré une très grave blessure à l'avant-bras, après une lutte corps à corps.

Connu, aimé de tous pour son dévouement inlassable, le légendaire Jules Jean Baptiste Ané, docteur du corps médical de Limoux, œuvre son existence durant, pour soulager, souvent sans intérêt aucun, la souffrance des autres, payant de sa personne… très souvent de son portefeuille. Quelque temps avant sa mort, survenue le lundi 13 mai 1957 à son domicile de l'Allée des Marronniers, ne disait-il pas encore : "Non, la médecine n'est pas un métier ; c'est un véritable apostolat".

Aurait-il souhaité grimper avec son vélocipède dont il était si fier, au lieu qui porte aujourd'hui son nom ? C'est peu vraisemblable tellement l'endroit semble abrupt. Ses qualités sportives, étaient pourtant indéniables, mais fallait-il pour cela qu'il brise à force d'efforts, le pignon à roue fixe de son cycle ! Aujourd'hui encore, lorsqu'on accède à l'extrémité sans issue de la rue du Docteur Ané en automobile - une puissante moderne et non pas une "Georges-Richard" - on pense rejoindre le Paradis où se trouve, assurément l'âme du bon médecin. Mais bientôt, peut-être, à partir du débouché de la rue des Châteaux d'eau, les dizaines de coffrets de service mis en place par le Gaz de France, alignés, gris et tristes, deviendront utiles quand de jeunes ménages voudront construire de belles résidences voisines des cinq actuelles. Car le "Lotissement de la Goutine" créé par feu l'agent immobilier, André Boyer, aura été en fin de compte l'un des plus difficile à promouvoir malgré la vue unique sur les cinq clochers de Limoux dont on jouit toujours sans lassitude.

©  Gérard JEAN

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