Une chronique de Gérard JEAN

Rue Notre-Dame du Rosaire

Cette rue, du moins avec sa percée et son tracé primitif, est l’une des plus anciennes du quartier de la Blanquerie. Elle existe certainement depuis le XIIIe siècle ; en tout cas, elle date de l’époque où un pont de bois avait été jeté sur l’Aude, afin de relier l’église Saint-Martin à la rive droite du fleuve et aux nombreux autres édifices religieux qui s’y trouvaient.

En ce temps-là, les religieuses du royal monastère de Prouille, devenues propriétaires en 1207 de l'église Saint-Martin dans la grande ville de Limoux, veulent étendre leur pouvoir seigneurial sur les deux rives. Afin de rendre plus facile l'accès de leur église aux habitants de la petite ville, elles font construire un pont en bois, dans le voisinage de Saint-Martin, pendant l'année 1260. Cependant, quelques membres de la famille de Voisins qui jouissent aussi dans Limoux de droits seigneuriaux, font démolir l’utile ouvrage et ils ne consentent à sa réédification qu'après avoir reçu une indemnité suffisante.

Plus tard, entre 1294 et 1337, le pont est refait, cette fois avec des arcs en pierre, et pour le différencier de celui qui permettait, déjà depuis des siècles, de gagner les deux berges de la rivière, entre la porte Saint-Jean et la porte du Pont-Vieux, on le reconnaît sous l’appellation de Pont-Neuf ; dénomination qu’il conserve encore aujourd’hui.

De l’autre côté, dans ce quartier de Limoux, considéré comme étant la « Petite Ville », le consul du mandement de la Blanquerie ne reste pas inactif. Arnaud d’Amat, nommé en l’an 1319, constate les besoins religieux toujours plus importants de la population qu’il administre et soucieux de lui procurer un lieu de culte ou d’évangélisation, offre aux Frères Prêcheurs de Toulouse, un terrain dont il est propriétaire, afin de permettre à quelques religieux de l’ordre de Saint-Dominique de s’installer. Bientôt après, en 1324, les premiers bâtiments conventuels sont édifiés et une église, dédiée à Saint-Jacques le Majeur est construite, grâce à la magnificence de la famille De Grave. Dès l’achèvement, une chapelle spécialement destinée au culte de la Vierge Marie est aménagée dans l’absidiole de droite ; elle devient vite l’objet d’une ferveur immense, tandis que les clercs et le peuple chrétien y vénèrent avec une extraordinaire adoration, pendant des siècles, la statue « Miraculeuse » de Notre-Dame du Rosaire, à tel point que son culte supplante rapidement celui du titulaire : Saint-Jacques. 

C’est dans cette chapelle que le vœu solennel de la ville de Limoux, dit « de la délivrance », fut prononcé après l’effroyable épidémie de peste de 1631. Il mérite encore le souvenir.

L'an du Seigneur 1631 ; la ville de Limoux est frappée d'une calamité autre que la guerre et la famine ; il y a une telle mortalité d'individus de l'un et l'autre sexe, que l'on peut à peine ensevelir les corps. Les femmes et les hommes, plutôt les jeunes que les vieux, sont malades seulement deux ou trois jours, puis meurent, le corps presque sain. Celui qui aujourd'hui est en bonne santé, sera demain porté en terre. Ils ont tout à coup des grosseurs sous les aisselles et dans l'aine, ce qui est le signe infaillible de leur mort. Le nombre de victimes est tel, qu'on ne l'a jamais entendu dire, ni vu, ni lu, dans les temps passés.

La terrible épidémie de peste, la plus effroyable peut-être, s'est abattue sur notre cité. La mort parcourt toutes les rues et frappe à toutes les portes ; les familles se dépeuplent et les fosses creusées dans les cimetières ne suffisent pas à contenir les cercueils. L'épouvante – qui peut en être surpris ? – est au fond de toutes les âmes. Sentant la terre trembler sous leurs pieds, se voyant suspendus sur l'abîme de l'éternité par un fil que la contagion peut rompre d'un instant à l'autre, les Limouxins viennent en foule dans les églises ; les échevins à leur tête, se prosternent en larmes sous la main de Dieu, et tous poussent vers lui un cri de détresse, prenant à témoin la Vierge Marie, consolatrice des affligés, qui intercède. Leur prière est exaucée.

C'est principalement un grand et magnifique tableau, conservé aujourd'hui dans l'église de l'Assomption, qui permet d'expliquer avec quelque exactitude, l'importance du fléau ayant ravagé notre pays au XVIIe siècle . On voit sur cette peinture d'époque, nos pères terrifiés, effrayés, soutenant les mourants, implorant agenouillés et bras tendus, toutes les faveurs célestes réunies sous les traits de la Vierge Marie descendue des nues, afin de présenter l'enfant Jésus aux affligés, vers qui elle lance son rosaire, ainsi que les trois consuls survivants venus apporter leur offrande, en l'occurrence une superbe lampe d'argent, mais encore, un texte peint sur la toile relatant l'épidémie pestilentielle tellement éloquent !   

« L'année 1631, la ville de Limoux étant frappée de peste, y moururent 3300 personnes et trois des six consuls, savoir : les sieurs Jacques de Benevent, Jacques Barthe, bourgeois et le sieur Raimond Villart et noble François de Vésian, seigneur de Lansac, avocat en la cour de parlement ; les sieurs Bertrand Fornier et François Aymeric, bourgeois, restants par la divine bonté, firent le 21 novembre vœu à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie, fondatrice du saint rosaire, au nom de la dite ville, de consacrer une lampe d'argent à la chapelle du Saint-Rosaire, après quoi la peste cessa par une faveur extraordinaire du ciel.

Le vœu fut accompli, l'an 1640, étant consuls, Me Pierre Desprit, magistrat royal, Pierre d'Azam, Antoine Breil, Pierre Martin, bourgeois, Claude Faure et Jean Echausses. La même faveur avait été octroyée à ladite ville en l'an 1591. Étant marguilliers, Pierre Manzot, Jean franc, Pierre Bonanac et Arnaud Vidal en l'an 1641». 

Trois mille trois cents habitants de Limoux, sûrement plus des deux tiers de la population d'après les estimations démographiques les plus raisonnables, furent victimes du terrible fléau dévastateur ; trois mille trois cents habitants moururent de la peste en l'an du Seigneur 1631.

C'était le 21 novembre ; l'anniversaire du jour où la Vierge Marie a été présentée au temple ; les bienheureux survivants s'engagèrent solennellement à faire chaque année une procession extérieure en témoignage de reconnaissance envers la miséricorde divine et envers Marie, leur puissante protectrice.

Des fêtes d'une prodigieuse ampleur ont rappelé pendant deux cent cinquante ans, ce vœu, qui avait pris à Limoux une incommensurable importance. « Ils étaient là, tous ceux qui avaient reçu une délégation quelconque de la puissance publique. On y voyait les échevins, représentants des intérêts municipaux, avec les magistrats investis du noble mandat de rendre la justice ; on y voyait les instituteurs de la jeunesse avec les fonctionnaires de tout ordre et de tout rang. C'était bien, en de telles circonstances, en semblable appareil, l'accomplissement officiel du vœu de la ville ».

Puis la ferveur déclina peu à peu, entraînant le courroux de l'évêque Monseigneur Félix Arsène Billard qui clamait justement le 21 novembre 1886 son indignation en ces termes : « O Ville de Limoux, ville rachetée de l'incursion de l'ennemi, qu'il ait pour nom Sarrasin, Albigeois ou Huguenot, ville rachetée de l'invasion des eaux de ton fleuve débordé, ville rachetée des affreux ravages d'une épidémie pestilentielle, comment oses-tu provoquer le Dieu qui t'a sauvée ? N'as-tu pas peur de ses menaces » ?      

Ce vœu de la ville dit aussi "de la délivrance" est aujourd'hui encore honoré mais de façon tout à fait confidentielle par certains croyants qui ignorent l'origine même de leur acte de foi bien louable. Fallait-il remémorer la peste de 1631 à Limoux et l'affreuse détresse de nos aïeux ?  

Certainement, pour mieux faire comprendre l’importance de cette rue Notre-Dame du Rosaire, presque reconnue par les Limouxins comme une voie sacrée, qui très tôt, a permis de relier le centre économique et l’église Saint-Martin de la Grande Ville au couvent de l’ordre de Saint-Dominique, à l’église Saint-Jacques le Majeur et plus tard, à la porte des Prédicadous, ou des Frères Prêcheurs, vulgairement dite de Panefaves et encore au nouvel Hôpital Général de la Petite Ville. 

 

©  Gérard JEAN

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