Une chronique de Gérard JEAN

    Allée du 19 Mars 1962

 

Le profil des berges de la rive gauche de l'Aude n'avait guère été beaucoup modifié à Limoux depuis l'époque où les radeliers venaient amarrer leurs trains de bois, au petit port aménagé vers la partie basse de la rue Carrasserie. Les lavandières connaissaient, de mère en fille, et depuis toujours leur semblait-il, "Lé pas dé l'horto ", cette petite descente qui du chemin conduisait à l'Ile de Sournies, longeait le béal de la Brasserie, descendait à la rivière et leur permettait d'accéder aux pierres sur lesquelles elles pouvaient battre leur linge.

Les lieux, bien que difficilement praticables pour la promenade, avaient une apparence champêtre mais étaient bien peu engageants. L'insalubrité des bords de l'Aude, surtout ceux de gauche, était notoire car les égouts s'y déversaient à ciel ouvert, et puis aussi, parce qu'il était habituel de jeter du haut des ponts ou des étages habités en surplomb, les eaux de toilette en même temps que le contenu des vases de nuit et autres seaux hygiéniques.

Dès le début de son premier mandat, le maire Robert Badoc, prend donc l'engagement de faire "quelque chose" afin de supprimer une pratique persistante peu ragoûtante ; en scientifique, il imagine la mise en place d'une assise en blocs de roche établie au fond de l'eau afin de permettre la construction d'une voie carrossable cimentée, submersible, reliant les entrées principales de la ville. C'est aujourd'hui notre "boulevard périphérique", qui se prolonge sur un peu moins de mille mètres entre le carrefour de la Libération et la rue d'Aude en passant sous le Pont-Vieux ou Pont Sadi Carnot, sous le Pont-Neuf et sous le Pont de Fer ou Pont Oscar Rougé et fut baptisé "Allée du 19 mars 1962" à la suite d'une proposition émanant de M. Paul André, président de la section locale de la Fédération Nationale des Anciens Combattants d'Algérie[1] avant d'être solennellement inauguré le samedi 22 mars 1980.

Sur la plaque bleue indicatrice, au dessous du nom de la rue et de la date commémorative, est inscrite une mention complémentaire parfois controversée : "Fin de la guerre d'Algérie" ; il s'agirait plutôt de l'application du cessez-le-feu ayant conduit à l'arrêt total des hostilités car il est impossible d'ignorer les victimes tuées sur le sol algérien par l'Organisation Armée Secrète jusqu'au 17 juin 1962. Voyons exactement ce qu'il en est !

Le 19 mars 1962 à douze heures, le général Ailleret, commandant en chef en Algérie, vient de donner l'ordre de cesser le feu et de mettre fin aux opérations militaires ainsi qu'à toute action armée sur l'ensemble du territoire algérien. Telle est la conséquence de la signature des accords d'Evian entre le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne, intervenue depuis cinq heures du matin, au terme d'une négociation entamée le sept du même mois, faisant elle-même suite aux contacts exploratoires de février, qui s'étaient déroulés dans la villa Yeti aux Rousses près de la frontière helvétique.

"Le peuple français a, par le référendum du 8 janvier 1961, reconnu aux Algériens le droit de choisir, par voie d'une consultation au suffrage direct et universel, leur destin politique par rapport à la République française. Les pourparlers qui ont eu lieu à Evian du 7 mars au 18 mars 1962 entre le gouvernement de la République et le FLN ont abouti à la conclusion suivante : un cessez-le-feu est conclu. Il sera mis fin aux opérations militaires et à la lutte armée sur l'ensemble du territoire algérien le 19 mars."

Si Jean de Broglie, Robert Buron et Louis Joxe viennent de signer pour la France le document de quatre-vingt-treize pages dactylographiées, seul Krim Belkacem, chef de la délégation algérienne, a paraphé le traité au nom de son pays. L'Algérie est désormais un État souverain et indépendant englobant le Sahara. La veille, dans la soirée, Ahmed ben Bella et ses compagnons de captivité ont, après leur libération, été transportés à Genève par une Caravelle. Au délégué général Jean Morin succède Christian Fouchet en qualité de haut-commissaire en Algérie[2].

Impatiente, la presse attend à la sortie de la salle des négociations. L'air las, Louis Joxe annonce officiellement qu'en conclusion de l'accord entrant en vigueur, le cessez-le-feu doit prendre effet le lendemain, 19 mars 1962. Tout est consommé… Joxe fait demi-tour et, comme désireux de distraire son esprit, caresse au passage un petit chien qui flânait par là.

Face à une forêt de micros, les Algériens affichent un air victorieux. Ils le peuvent et, en particulier, Belkacem Krim. Quel chemin parcouru depuis le temps où il n'était qu'un berger kabyle, devenu maquisard ! Il embarque maintenant à bord de l'Alouette II comme vice-président du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne. Ces accords, pourtant, ne sont qu'apparents, car le sort des Européens d'Algérie, celui des harkis et autres supplétifs, n'est en rien garanti ; le nombre des assassinats et des exécutions sommaires le prouve[3]. L'exode s'imposait donc aux fonctionnaires pieds-noirs qui constituaient la base essentielle, l'encadrement de la fonction publique en Algérie. La machine administrative allait se bloquer[4].

Les avertissements politiques n'avaient pourtant pas manqué : "Bien qu'aucune solution ne soit possible par la voie des armes, l'indépendance algérienne ne serait conforme ni aux intérêts de la France ni à ceux de l'Algérie[5]". Le général de Gaulle pouvait ainsi engager la France dans les voies qu'il avait tracées.

Un régime provisoire est mis en place en attendant le scrutin d'autodétermination ; plus d'un million d'Européens peuvent rester en Algérie avec certaines garanties, et une coopération entre l'Algérie et la France est prévue. Espérant une reprise de la guerre, l'Organisation Armée Secrète, mouvement clandestin qui tente par la violence de s'opposer à l'indépendance de l'Algérie redouble ses actions terroristes, ce qui compromet définitivement l'avenir des Européens en Algérie. A l'heure même où le cessez-le-feu vient d'être annoncé, le général Salan, dans une émission de la radio pirate de l'OAS, déclare : "Je donne l'ordre aux combattants de harceler toutes les positions ennemies dans les grandes villes d'Algérie. Je donne l'ordre à nos camarades des forces armées, musulmans et Européens, de nous rejoindre".

Les accords sur le cessez-le-feu signés dans la nuit du 18 mars 1962 à Evian sont largement entérinés, par le référendum du 8 avril 1962 qui se déroule en France, et par celui du 1er juillet 1962 organisé en Algérie. Ils sont approuvés dans notre Pays par 90,7 % des suffrages exprimés, le nombre des abstention s'élevant à 24, 79 %. Dans l'Aude, 89, 48% des suffrages exprimés sont favorables au Oui, alors que 27,48 % des électeurs se sont abstenus. Pour la circonscription de Limoux-Castelnaudary, 3390 votants se sont prononcés pour le Oui, et 580 pour le Non. Ce résultat est un succès pour le Général de Gaulle et son gouvernement : un vaste consensus s'est opéré à propos de sa politique algérienne. Il constitue un désaveu flagrant des méthodes terroristes des extrémistes de l'OAS.

"Le vote écrasant par lequel les électeurs français ont approuvé, hier, la conclusion par le général de Gaulle d'une paix honorable en Algérie est un gain pour le monde libre", écrit le New-York Times. Cette quasi-unanimité était attendue, poursuit le journal, mais sa réalisation ne peut qu'avoir un effet profond particulièrement sur ceux qui, en Algérie, se sont abusés au point de croire qu'il y avait beaucoup de gens en France même qui considéraient le cessez-le-feu et l'avenir politique qu'il implique comme une "trahison". Cette expression massive du soutien français au président devrait convaincre au moins certains des extrémistes de l'OAS que leur cause est perdue et que les assassinats en son nom doivent cesser. Le peuple français s'est prononcé maintenant d'une façon décisive, ferme et sage, ouvrant la voie aux prochaines étapes du plan pour une Algérie nouvelle et pour une réconciliation des peuples français et algériens[6]."

Le cessez-le-feu du 19 mars 1962 marque la fin du conflit algérien, mais cette fin n'est pas acceptée par tous : ni l'arrestation des généraux du putsch ni le référendum qui avalise Evian par 17 508 607 "oui" contre 1 795 061 "non" ne ralentissent les actions de l'OAS. Elles se prolongeront jusqu'au 17 juin, date d'un accord entre l'OAS et le FLN. L'ordonnance du général de Gaulle reconnaissant officiellement l'indépendance de l'Algérie coïncide, le 3 juillet avec l'arrivée à Alger des membres du gouvernement provisoire de la République algérienne qui transfère ses pouvoirs au F.L.N. Désormais l'Algérie décide de son destin[7].

©  Gérard JEAN

 


[1]  - Journal "L'Indépendant" du 4 novembre 1979

[2]  - Chronique du 20e siècle, 1992, Robert Maillard, mars 1962, p. 938 et 939

[3]  - Le titre II, chapitre 2, paragraphe 2, intitulé "Des droits et des libertés des personnes et des garanties" n'offrait aucune garantie à un pied-noir désirant rester en Algérie et, surtout, ne pouvant pas bénéficier immédiatement de la convention d'établissement.

[4]  - Historama, numéro 37, mars 1987, p. 72, René Bail.

[5]  - Déclaration de Pierre Mendès France devant la fédération radicale des Côtes-du-Nord, mars 1958.

[6]  - New York Times, lundi 9 avril 1962 ; Journal "La Croix", mardi 10 avril 1962.

[7]  - Encyclopædia Universalis France, 1995

 

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