Une chronique de Gérard JEAN

   Rue Malcousinat

 

En voici une de bien mystérieuse dont le nom a fait pas mal saliver et couler beaucoup d'encre ! Pourtant, le vocable "Malcousinat" qui intrigue les Limouxins de toutes les générations est assez fréquent comme toponyme urbain dans le sud de la France. On le trouve à Toulouse ou à Caraman dans la Haute-Garonne, mais tout aussi bien à Arles, dans les Bouches-du-Rhône, à Saint-Gilles, sous la forme  "Mau Cousinat", à Bordeaux bien sûr, sous la forme "Maucoudinat", à Saint-Clar dans le Gers et même en Espagne.

C'est une vieille. On connaît déjà chez nous la rue de Mal Couzinat depuis au moins le début du xvie siècle. En 1544, elle est parfois dite du Mal Mercat[1] et cette appellation, loin d'être anodine va justement nous permettre d'avancer plus loin une hypothèse. Elle est encore mentionnée dans le cadastre terrier cabaliste de la ville dressé en 1606[2] alors qu'elle fait partie du Mandement de la Foire.

Nos chroniqueurs, certains même de renom, ont trop facilement tiré de l'expression "Mal Cousinat" une signification venue de la simple traduction littérale du latin, du castillan ou de l'occitan, pour en déduire que ce "Mal Cuisiné" ne pouvait être que le souvenir d'auberges peu recommandables, de second ordre, ou de  gargotiers. Parfois, comme à Saint-Gilles, dans la rue où est né le Pape Clément iv, on a imaginé les relents provenant de cuisines situées en sous-sol pour faire dire aux anciens habitants moqueurs : "C'est mal cuit" ; "Mal cuisiné" ; "Mau cousinat". Mais à Limoux, l'explication est forcément différente. D'abord parce que l'on ne décèle pas, même dans les temps les plus reculés, la présence significative à cet endroit, d'auberges douteuses ou autres restaurants sans prétention ; ensuite parce que la rue, assez large pour l'époque, était bordée sur près de la moitié de sa longueur par l'enclos des Révérends Pères Cordeliers  et qu'elle était enfin plutôt habitée jusqu'au xviiie siècle par la bourgeoisie, les marchands, les notables, tels le maître drapier, Germain Mouische, le chirurgien Dominique Roudel et le notaire Jacques Dominique Castel.

Non. La signification du terme ancien "Mal Cousinat" à rapprocher du vocable "Mal Mercat" déjà vu est tout autre. Ce sont les Gersois qui nous confortent avec leur référence : "… plus dizent les consuls de Saint-Clar, avoir ung droict apellé les souquetz ou autrement maucousinat concistant en la faculté d'affermer le droict de tuer pourceaux et oysons ou les vendre en public[3]". Et les Espagnols qui enchérissent avec leur "Mals usos" ou "Mals cocinats" équivalents aux innovations ou taxes seigneuriales jugées illégales par une population locale donnée.

L'ancienne rue Malcousinat, rebaptisée depuis la fin de la seconde guerre mondiale, porte aujourd'hui le nom de son parrain, Gaston Prat, mort au Champ d'Honneur. Elle débouche au nord sur l'actuelle rue Maurice Lacroux et la porte de la Brèche par laquelle on accédait au champ de la foire aux pourceaux ; elle longe la place Alcantara, autrefois dite esplanade des Cordeliers ou place au Bois et permet d'accéder par l'extrémité de la rue de la Goutine, à la place de la République primitivement dite place du Marché.

Il semble bien que l'on se trouve dans des lieux à résonance tantôt commerciale, tantôt économique ; si bien que les usages seigneuriaux, puis consulaires, liés aux droits d'abattage affermés ou à la vente publique à certains moments injustement ou trop taxée, peuvent avoir donné lieu, au moins dans notre ville, à cette appellation de rue Malcousinat dont la version certaine reste encore peut-être à découvrir.

©  Gérard JEAN


[1]  - Compoix terrier et cabaliste de la ville de Limoux - Arch. dép. de l'Aude, 4E206/CC7

[2]  - Compoix, cadastre terrier et cabaliste de la ville de Limoux - Arch. dép. de l'Aude, 4E206/CC17

[3]  - Bull. S. A. du Gers, 1962, p. 20

 

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