Une chronique de Gérard JEAN

Avenue du Maquis

Le 15 août 1944, l’opération « Dragon » est déclenchée et c’est le débarquement allié de Provence. Depuis le mois de juillet, des affiches manuscrites étaient apposées dans quelques rues de Limoux par la Résistance, de sorte que tout volontaire se trouvait invité à rejoindre le Comité local de Libération dont les membres se réunissaient clandestinement. Déjà, le dépôt de vivres de Couiza, où étaient entreposées plus de dix mille rations alimentaires, avait été soustrait aux Allemands, fermement convaincus, avant leur déroute, de pouvoir récupérer les stocks ; un soldat américain, le lieutenant Paul Swank, livrait son dernier combat pour notre liberté et tombait dans les gorges d’Alet ; la ville de Quillan, se trouvait libérée de son envahisseur qui avait reçu depuis quelques heures l’ordre de se replier dans la vallée du Rhône et finalement, la date du 19 août 1944 fut celle de la liberté retrouvée, pour toutes ces populations de la Haute-Vallée de l’Aude qui avaient si lourdement payé et tant souffert pendant l’occupation allemande. Si l’aube d’une paix durable se dessinait, rien ne pouvait faire oublier les souffrances et les crimes qu’avaient dû supporter les combattants, quels qu’ils soient, la population, mais surtout les familles durement éprouvées.

Dans le courant de l’après-midi, ce 19 août, la première réunion non  clandestine du Comité local de la Libération a eu lieu, chez M. Casimir Lacroux, au numéro 2, rue de la Mairie, où une plaque commémorative sera plus tard apposée, une autre, plus importante, constitutive, fut organisée à 20 h. 30 dans l’une des salles du Collège Moderne de Garçons, puis la nuit est tombée, porteuse de grands espoirs.

Il est quatre heures ; la chaleur suffocante de la journée passée ne régresse pas au petit matin, ou si peu ; la nuit est étonnamment claire, comme si le soleil curieux de l’événement qui se déroule, avait souhaité avancer l’heure de son lever. Vingt hommes venus d’Alet, peut-être trente ou trente-cinq diront certains rares témoins, viennent d’entrer prudemment dans Limoux. Ils sont furtifs, mal rasés, passablement habillés, fatigués par le dur accrochage de l’avant-veille, mais armés et farouchement déterminés à chasser définitivement l’ennemi de nos murs, si de circonstance, il s‘y trouve encore.

Voilà maintenant que ceux des maquis Faïta et Picaussel descendent l’ancienne rue de la Brasserie, renommée depuis ; ils sont du pays, du village, Louis Bahi est avec eux et pourtant ces jeunes garçons hésitent lorsqu’ils parviennent au carrefour du Pont-Vieux. Ils ne sauraient dire s’il s’agit de prudence ou d’intense émotion. Les plus troublés par les circonstances souhaitent immédiatement alerter leurs familles, mais après réflexion, le groupe des maquisards poursuit son chemin par la rue Saint-Martin en direction du commissariat de police, alors situé derrière la Mairie, proche de la confiserie-pâtisserie Luguel. Et surprise ! L’agent de ville, cette nuit-là de service, n’a qu’une idée lorsqu’il est brusquement réveillé ; faisant fi de la hiérarchie, nonobstant les conséquences de son geste qui pouvaient être d’une gravité extrême, voire tragique, il bondit sur la sirène d’alerte générale, déclenche son hurlement… et ne l’arrête plus !

La population est donc éveillée très tôt et bruyamment en cette matinée du 20 août 1944 ; quelques habitants sont apeurés, mais la plupart conscients, laissent éclater dans les rues leur indicible joie et fêtent aussitôt la libération de Limoux. Le tambour de ville s’évertue de long en large, essayant de battre comme il le peut sur sa caisse : « Ce sont ceux du Maquis, Ceux de la Résistance, Ce sont ceux du Maquis, Combattant pour la France, Bravant le froid, bravant la faim, Défiant l’horrible esclavage, Ce sont ceux du Maquis, Ceux de la Résistance, Ce sont les F.F.I, C’est l’armée de la France ». Bien vite cependant, il est relayé par un groupe hétérogène de musiciens porteurs de clairons ou d’instruments mieux adaptés à l’harmonie des orchestres, qu’à l’embrasement populaire et la troupe joyeuse parcourt à tout va, les rues de la dernière ville de la Haute-Vallée de l’Aude récemment libérée de son envahisseur allemand, reprenant sans accord mélodieux possible : « Contre nazis et miliciens, Sans discours et sans bravades, Se battant dur, se battant bien, Des forêts aux barricades, Ce sont ceux du Maquis, Ceux de la Résistance ».

A onze heures, M. Ernest Thébaud, ancien directeur d’Ecole Primaire Supérieure, qui vivait reclus, dans la clandestinité depuis le 6 juin, jour du débarquement des alliés en Normandie, élu la veille président du Comité local de la Libération, arrive à la mairie, s’adresse à M. Louis Blain, le maire, et déclare : « Par ordre du gouvernement provisoire de la République Française et au nom du Comité de la libération de Limoux, émanation de la Résistance dans l’arrondissement, je vous dis que vous n’êtes plus, de cet instant, maire de Limoux et que le Conseil municipal est démissionné d’office ». M. Blain accepte le fait accompli et sollicite l’autorisation de réunir une dernière fois son Conseil à 20 h. 30.

Le Comité de la Libération est ensuite installé, composé comme suit, de cinq membres directeurs et de vingt et un membres pléniers : M. Ernest Thébaud, président, représentant le Mouvement de la Libération Nationale, chef de la Résistance de l’arrondissement de Limoux, précédemment chef d’arrondissement du mouvement « Libération »  ; M. Jean Chourreu, maçon, représentant la Confédération Générale du Travail, résistant des Francs Tireurs Partisans ; M. Blasco Castrillejo, menuisier, représentant le Parti Communiste, résistant des Francs Tireurs Partisans ; M. Roger Fouich, propriétaire-viticulteur, représentant le Front National, résistant des Francs Tireurs Partisans ; M. Jean Cavaillès, représentant le Parti Socialiste ; M. Casimir Lacroux, industriel, membre de la Résistance de l’arrondissement de Limoux ; M. le docteur Georges Adam, dont le dévouement aux hommes du maquis s’était maintes fois manifesté ; M. le commandant Henri Litre, officier de la Légion d’honneur, mis à la retraite d’office par le gouvernement de Vichy ; M. Michel Casenove ; M. Félicien Gleizes, chauffeur, chef des Milices Patriotiques, résistant des Francs Tireurs Partisans ; M. l’abbé Bécoven, missionnaire ; M. Joseph Rancoule, employé à la voirie municipale, représentant les anciens combattants ; M. Tournier, boulanger ; M. Emile Gabanou, cultivateur, représentant le Comité de défense et d’action paysanne ; M. Gaston Fourn, Gouverneur honoraire des colonies ; M. Ferrand, entrepreneur de travaux publics ; M. Louis Camp, prisonnier de guerre ; M. Albinus Gras, contrôleur principal des Contributions Indirectes ; M. Eugène Blanc, faisant fonction de commissaire de police ; M. Jacques Rossignol, secrétaire en chef de la sous-préfecture, chef N.A.P ; M. Jean Rossignol, cinéaste, chef-adjoint de secteur F.F.I ; M. Ponset, adjudant-chef de gendarmerie, Lorrain, victime des Allemands qui l’avaient jeté en prison ; M. Azalbert, employé des Contributions Indirectes, chef de secteur F.F.I ; M. Ramel, employé de banque et secrétaire de mairie ; Mme Busque, employée de mairie et femme de prisonnier ; Mme Moulis, employée de mairie et femme de prisonnier également.  

M. Thébaud demande ensuite que l’ordre, dans la liberté, soit assuré à Limoux, mettant en garde contre les miliciens qui ont quitté la ville mais peuvent encore être dangereux et contre les Allemands, poursuivis par les hommes des maquis, mais qui peuvent encore faire une apparition dans la région… ce qu’ils feront en se présentant au carrefour de l’Aiguille, le 22 août 1944 au matin, vers cinq heures. Les hommes du maquis de Picaussel vont rejoindre Carcassonne, afin de prêter main forte à ceux de la Montagne-Noire tandis que le maquis Faïta, reste cantonné, quelques jours, au Collège Moderne de Garçons.   

C’est pour pérenniser le souvenir de cette exceptionnelle journée, qu’un frêle sapin sera planté comme l’arbre de la Liberté de nos pères, au bas de la rue de la Brasserie, reliant la route d’Alet au Pont-Vieux ou pont Sadi Carnot, et que l’on se rappellera la descente nocturne des résistants, en l’appelant dorénavant : Avenue du Maquis.

 

©  Gérard JEAN

Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale