Une chronique de Gérard JEAN

        Rond point du 8 Mai 1945  

 

Du chemin rejoignant la Route de poste empierrée reliant Paris et Perpignan par Carcassonne ; pour se rendre d'Alby à Mont-Louis ou en Espagne en empruntant la Route royale d'étape n° 138 ; que l'on vienne de Toulouse, que l'on aille aux Bains de Rennes ; que l'on ait parcouru la forêt des Fanges après avoir choisi parmi ses arbres ceux qui conviendront à la mâture de la marine ; comme le voyageur ou le pèlerin, c'est devant la Porte de la Toulzane, barrée d'une lourde chaîne, que l'on accède à Limoux. Le lieu est stratégique. Depuis des temps fort reculés, depuis certainement les premiers siècles du moyen âge, la ville intra-muros est principalement accessible par ce passage d'une importance significative bien supérieure, si l'on veut bien,  à celui de la Porte Jean Jaurès, autrement dite de la Trinité, lequel se trouvait simplement entouré des grands jardins du barry de Prouille.

A un moment, plus ou moins tardif, n'a-t-on pas franchi ce croisement, depuis peu encore appelé "Carrefour de la Route de Chalabre" soit pour se rendre au Couvent des Dames de Sainte-Marthe, soit pour faire ses dévotions dans l'église Saint-Paul des frères Capucins ou pour implorer gravement la grâce de Notre-Dame de la Rouminguière sur les hauteurs dominantes. Peut-on s'étonner du foisonnement d'auberges, tavernes, affenages ou autres endroits de repos pour les animaux installés dans ces parages et certains d'entre-vous se rappellent-ils avec nostalgie le Café du Midi ? D'autres, même, revoient peut-être la magnifique treille élevée contre les murs de l'ancien octroi. Cet octroi, qui trônait, là, au milieu, à l'endroit même où l'on a placé la stèle commémorative de la 1ère Armée Française et le rocher rappelant l'armistice du 8 mai 1945.

L'automobile est arrivée enfin ; des anciennes usines Myrys, des anciens établissements Fiorio, des Caves Coopératives, des nouveaux lotissements de Lognos et Saint-Antoine pour venir tout obstruer ; suffisamment envahissante et gênante, pour que l'on se décide à transformer le croisement rural en carrefour urbain réglementé par d'incontournables feux d'alternance tricolores. Utiles ils furent, insuffisants ils devinrent, supprimés au bénéfice d'un nouveau moyen de régulation imaginé par l'Europe. Le rond point routier du carrefour de la Route de Chalabre, orné d'un magnifique pierrot de verdure, créé d'après une composition originale du peintre Vincent Pérez, est le premier tracé à Limoux ; il prend le nom de "Rond point du 8 Mai 1945". Que rappelle exactement cette date historique ?

Ce fut la fin d'une occupation dont on ne dira jamais assez combien les cruautés allemandes commises sur notre territoire et envers la population civile ont soulevé l'indignation du monde civilisé. Ce fut l'effondrement du IIIe Reich construit par Hitler pour durer mille ans. La fin d'un mégalomane qui ne rêvait rien moins que de régenter non seulement la France, mais encore l' Europe, pour ne pas dire le monde. Ainsi, son fameux "Mein Kamf" ne s'était point réalisé, pour le plus grand bien de notre dépendance, de notre civilisation.

Il ne reste plus qu'un droit aux armées du Reich, celui de capituler. C'est ce que font, les premiers, l'amiral Von Friedeburg, et le maréchal Busch qui le vendredi 4 mai 1945 concluent avec le général Montgomery leur reddition pour les armées du Nord-Ouest de l'Allemagne, du Danemark et de la Hollande. Doenitz a quitté Berlin pour aller installer son gouvernement fantôme à Flensburg sur les bords de la Baltique. Lui aussi estime rapidement que tout est fini. Le 6 mai, il met en route le général Alfred Jodl qui, arrivé à Reims en début d'après-midi, apporte au général Eisenhower la capitulation totale de toutes les armées du Reich dans les pays occidentaux. Celle-ci est signée le lendemain matin 7 mai à 2 h. 41 au Quartier Général du commandant en chef des armées alliées, dans une école technique, sur plusieurs tables de ping-pong rassemblées, en présence de l'amiral Von Friedeburg, du major Wilhem Oxenius, du général américain Bedel Smith, du général russe Susloparov et du général français François Sevez.

Le dernier ordre du jour du gouvernement de l'amiral Doenitz, successeur désigné de Hitler, annonçant la capitulation du Reich, mentionne en conclusion : "par cette signature, le peuple allemand et son armée sont pour le meilleur et pour le pire livrés aux mains du vainqueur". C'est ce que répète à Reims le général Jodl, représentant le haut commandement allemand ; et à la fin de son "petit discours laissé sans réponse" comme l'écrivent les journaux de l'époque, il fait appel "à la générosité du vainqueur". En réalité, Jodl qui sera pendu le 16 octobre 1946, ne se fait aucune illusion. Il a beau porter monocle et les insignes de son grade - un instant, il a été question de le convoquer en civil - il sait très bien qu'il ne représente plus rien, qu' il ne s'agit pas d'un armistice et que c'est le "chaos de la signature" comme il le télégraphie lui-même à Doenitz.

La capitulation sans condition de l'Allemagne nazie met fin à la guerre en Europe, mais aussi à un très long débat entre alliés sur une innovation controversée qui est lourde de conséquences pour l'avenir du vieux continent. Pour les Russes, qui ont demandé et obtenu que la cérémonie de Reims soit répétée le 9 mai 1945 à Berlin, l'affaire va de soi, les arguties juridiques ne sont pas de mise, et ils veulent surtout éviter des capitulations séparées sur le front ouest et le front oriental.

En fait, à Berlin, il n'avait pas été prévu la signature par les représentants des États, mais par les chefs des trois armées, celui des vaincus, celui du front de l'Est et celui du front de l'Ouest. C'est-à-dire Von Keitel pour l'Allemagne vaincue, Joukov le soviétique pour le front de l'Est, le britannique Tedder, au nom d'Eisenhower, pour le front de l'Ouest.  De Lattre va bouleverser tout le protocole. Il exige de signer au nom de la France. Grâce à Tedder qui insiste, à l'amicale compréhension de Joukov, une nuit de négociations s'achève à la satisfaction générale. Mais elle aura nécessité un travail énorme des dactylos et engendré un sérieux retard. En effet, il a été décidé que Tedder et Joukov signeront comme "parties" et que De Lattre et Spaatz de l'U.S Army signeront comme "témoins". Ainsi les exigences de la France sont-elles satisfaites. Vingt-sept toasts au total furent portés après la signature, le mercredi 9 mai 1945, à 0 h.28 exactement, de l'acte de capitulation de l'ennemi. L'acte de capitulation de Berlin parle de "haut commandement suprême de l'Armée Rouge" au lieu de "haut commandement soviétique", précisant que les Allemands doivent cesser leurs opérations et remettre toutes leurs armes et tout leur matériel aux alliés. L'acte est rédigé en anglais, en russe et allemand, mais seuls les textes anglais et russe sont considérés comme authentiques.

Pas le 8… mais les 4, 6, 7, et finalement 9 mai ! Pour l'histoire, on retiendra 23 heures afin que la date de la capitulation soit bien celle du 8 mai, comme l'indiquaient les documents préliminaires. Mais en fait, la signature a bien eu lieu 28 minutes après le début de la journée du 9 mai 1945.

La reddition des armées allemandes à Eisenhower ayant eu lieu le 7 mai, et sa ratification étant devenue effective le 9 mai, entre O h. O6 et 0 h. 45, au Quartier Général soviétique à Karlhorst près de Berlin ; le 8 mai ne correspond à aucun événement précis.

C'est seulement la loi du 7 mai 1946 qui a choisi de commémorer la victoire de 1945, le 8 - si c ' était un dimanche - sinon le 1er dimanche qui suivait. En 1951, le ministre de l'Intérieur, Henri Queuille, décide  de fixer inconditionnellement la date du 8 mai (un mardi). La loi du 20 mars 1953 précise que la République française célèbre annuellement l'armistice et que le 8 mai est jour férié ; celui-ci est supprimé par De Gaulle en 1961. Jusqu'en 1968, la commémoration a lieu le 2ème dimanche du mois (sauf en 1965, à l'occasion du 20ème anniversaire). En 1975, Giscard d'Estaing supprime toute cérémonie officielle. Le 8 mai, anniversaire de la Victoire de 1945, est fêté puis rétabli comme jour férié, sous le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy ayant promulgué la loi du 2 octobre 1981

©  Gérard JEAN

 

   

 

 

Sommaire  |  Répertoire des rues  |  Histoire locale