Une chronique de Gérard JEAN

   Carrefour de la Libération  

 

Dans la superbe région normande, terre de haras et de châteaux, ensevelie sous un voile de fumée fétide mêlée à une poussière de terre et de pluie, les bois brûlent, incendiés par les obus au phosphore. Les routes disparaissent sous une quantité phénoménale d'épaves ; les villages sont des lieux d'horreur où, dominant celles de l'incendie et de la pourriture humaine, règne l'une des odeurs les plus épouvantables de la nature, celle des chevaux en décomposition. Les Allemands se défendent avec acharnement, mais la bataille de France, la France elle-même sont perdues pour la Wehrmacht le samedi 19 août 1944.

Les combats pour la libération de Paris débutent ; les patrouilles des Forces Françaises de l'Intérieur sillonnent les rues de la capitale, harcèlent nos ennemis isolés, incendient leurs véhicules dans la plupart des arrondissements, chassent d'heure en heure, le boche indésirable et le milicien méprisable.

Toulouse est libérée. Les armes si jalousement gardées pour ce grand jour sortent de leurs cachettes ; les drapeaux pieusement conservés étalent leurs trois couleurs ; la Marseillaise reprend dans la bouche de tous son caractère sacré et sa ferveur patriotique ; les barricades s'élèvent. On redoute que tant de forces, d'élans, de haines, si longtemps contenus explosent soudain et provoquent les pires excès, les plus féroces représailles, en libérant les instincts les plus vils, mais il n'en est rien ; l'enthousiasme de la foule qui avait touché le fond du tombeau n'est aujourd'hui que grandeur et gravité.

Dans le courant de l'après-midi de ce même samedi 19 août 1944, rue de la Mairie, au numéro 2, dans l'immeuble appartenant à M. Casimir Lacroux se tient la première réunion du Comité de Libération de la ville de Limoux, formé de volontaires qui avaient été appelés à se constituer au mois de juillet, au moyen d'affiches manuscrites apposées par la Résistance.

A vingt heures trente, dans une salle du Collège Moderne de Garçons, Monsieur Roger Fouich, propriétaire, viticulteur, représentant le Front National, résistant des Francs Tireurs Partisans propose que soit constitué pour Limoux, le Comité de la Libération Nationale, présidé par Monsieur Ernest Thébaut, enseignant retraité, chef de la résistance pour l'arrondissement de Limoux, précédemment chef d'arrondissement du mouvement "Libération". Ces deux personnalités, s'entourent pour la direction de MM. Blasco Castrillejo, menuisier, représentant le Parti Communiste, résistant des Francs Tireurs Partisans ; Jean Cavaillès, représentant le Parti Socialiste ; Jean Chourreu, maçon, représentant la Confédération Générale du Travail ; et d'un Comité plénier.

La nuit d'oppression qui suit est bien la dernière. A l'aube, ceux du maquis Fayta arrivent de la Haute-Vallée, descendent avec leurs mitraillettes approvisionnées la rue de la Brasserie et s'installent à l'ancienne École Primaire Supérieure de Garçons. Sans résistance, ils ont défilé au pas avec ceux du maquis de Picaussel, mais ces derniers rejoignent aussitôt Carcassonne où ils doivent prêter main forte aux valeureux de la Montagne Noire.

Le lendemain dimanche, en fin de matinée, quelques heures après qu'un soldat allemand eut brisé à coups de barre de fer la porte de la chambre à coucher du Maréchal Pétain qui se reposait à l'Hôtel du Parc de Vichy, le Comité de Libération de la Ville se réunit à la Mairie de Limoux. Le président Ernest Thébaut prend la parole pour s'adresser à M. Louis Blain convoqué et lui dit : "Par ordre du Gouvernement provisoire de la République Française et au nom du Comité de la Libération de Limoux, émanation de la Résistance dans l'arrondissement, je vous déclare que de cet instant, vous n'êtes plus Maire et que votre Conseil Municipal est démissionné d'office".

Puis vint le temps des cérémonies sur la Place du Maréchal Pétain rebaptisée Place de la République toute pavoisée des glorieuses couleurs Françaises, de l'élévation des drapeaux alliés face à la foule innombrable, de la présentation des armes et de l'hommage aux morts ponctué du battement de quatre tambours et la sonnerie de trois clairons. "Autour des vainqueurs flotte l'ombre de ceux dont le sacrifice a permis cette victoire ; héros tombés dans un combat inégal contre un adversaire plus nombreux et mieux armé, au coin d'un rocher, à l'orée de la forêt protectrice que l'ennemi venait incendier, martyrs des prisons miliciennes torturés pour arracher leur secret et leur honneur et achevés parce qu'ils ne voulaient pas parler, martyrs tombés aux mains de Vichy et de l'Allemagne et fusillés sans jugement parce que sans autre uniforme que leur patriotisme et leur dévouement à la liberté".

Plus tard enfin, un frêle sapin, comme l'arbre de la Liberté de nos pères, est planté au bas de l'Esplanade mais il ne résiste pas et doit être remplacé par un if au feuillage persistant, de forme pyramidale, réputé pour sa longévité de plusieurs siècles au pied duquel on élève, quelques années après, une stèle tétraédrique de granit gris, rappelant l'anniversaire de la libération de Limoux.

Au carrefour de la Libération, il existe une espèce de maison témoin, très réceptive à la signalétique, située à l'angle de l'esplanade François Mitterrand et de la rue Maurice Lacroux. Sur sa façade, on grave d'abord en 1820 une croix dont le socle indique la hauteur des eaux relevée après l'inondation du 6 octobre ; puis on appose à une hauteur curieuse, assez exceptionnelle de cinq mètres, la marque de passage erronée des Altesses Royales, le duc et la duchesse d'Orléans, présents dans notre ville les 14 et 15 septembre 1839 ; et encore une dalle portant les inscriptions : "République Française - Inondation du 1er août 1872 - Hauteur des eaux" ; ainsi que le signal indiquant l'altitude par rapport au niveau de la mer. Cependant, la plaque bleue commémorative qui avait été fixée là et sur laquelle figurait le texte : "Carrefour de la Libération - 20 août 1944" a été déboulonnée pour de sombres raisons. Quelque association active d'anciens combattants ne pourrait-elle perpétuer le devoir de mémoire et faire en sorte que les jeunes gens et jeunes filles du Lycée tout proche, puissent à nouveau se rappeler, que les Limouxins sont redevenus libres depuis cinquante-sept ans ?

©  Gérard JEAN

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