Une chronique de Gérard JEAN

    Rue du Général Andrieu

Saugrenu peut être, mais réel. Cette paisible artère, serrée à ses extrémités par la rue Alexandre Guiraud, encerclée même, comme enlacée dans les bras de notre poète académicien, fut sans le vouloir l'instigatrice des folles nuits de la jeunesse Limouxine. Il n'y a jamais eu pourtant de salle réservée aux spectacles dans son voisinage, ni même un lieu propice aux réunions. Mais à une époque où garçons et filles commençaient à trouver qu'il n'était plus de bon ton d'aller à pied aux fêtes locales environnantes, alors que très peu d'entre eux possédaient un véhicule ou simplement le permis de conduire, ils se rendaient dans les années 60 chez les deux taxis voisins, Babiloni et Ladouce, qui assuraient à moindre frais, le transport de sept à huit grands adolescents vers les bals de Pomas, de Saint-Hilaire ou pourquoi pas, ceux de Mirepoix pourtant bien loin ! Et la rue du Général Andrieu, non baptisée encore, s'animait au départ de 21 heures, puis au retour des flonflons, rarement après une heure du matin. Coïncidence, c'est au bout de cette voie encore, dans l'ancien domicile de notre ami Jean-Paul Bonnery, qu'affluèrent, avec leurs instruments, tous les grands musiciens, animateurs du célèbre orchestre "Liverpool" créé en 1968. Aujourd'hui, trêve de musique ! Quittons la rue, longue d'une centaine de mètres, accolée à ses quinze maisons, lovée entre le bras d'eau de Sournies et la Route d'Alet pour rejoindre le guerrier dont elle porte le nom.

Le 25 mars 1768 naît à Limoux, Martin Antoine Marie Andrieu qui, par son père Pierre Jacques, Conseiller du Roi, Receveur des tailles aux diocèses d'Alet et de Limoux, avocat au Parlement, et par sa mère, Marie Thérèse Claire de Mouisse[1], appartient à deux anciennes familles dont les membres ont depuis longtemps rempli de nombreuses charges municipales et occupé un rang prépondérant dans le négoce de la ville.

 C'est un enfant de la bourgeoisie Limouxine, riche et cultivée, qui reçoit de plein flanc les remous dont toutes les classes de la société ont à souffrir en cette fin du xviiie siècle. Bien jeune, à vingt-et un ans, il s'enflamme pour les idées nouvelles qui ne sont pas vraiment celles de ses parents et adhère résolument à la cause de la Révolution. Dès le mois d'août 1789, il entre dans les rangs de la Garde Nationale qui vient d'être crée, pour tout de suite, être désigné par ses camarades, d'abord colonel des troupes de Limoux, puis commandant des Gardes nationales du District. Là ne s'arrête pas son désir de servir. Il abandonne ses fonctions pour s'enrôler, en tête, dans le  1er Bataillon des Volontaires Nationaux du Département de l'Aude nouvellement constitué en 1791.

Inscrit comme fusilier, Martin Andrieu est promu lieutenant à la fin du mois de septembre de la même année et capitaine de la 1ère Compagnie le 18 octobre. Le 11 novembre 1791, cette nomination est ratifiée par les Administrateurs composant le Directoire du Département de l'Aude. Un certificat de civisme délivré par la commune de Limoux nous apprend comment nos compatriotes jugeaient la conduite du jeune officier : "A servi avec zèle et distinction dans la garde nationale ; a été le premier des citoyens de Limoux à faire sa soumission pour la contribution patriotique[2] qu'il a portée au départ au quart de son revenu ; depuis le commencement de la Révolution n'a cessé de donner des preuves non équivoques du patriotisme le plus pur, le plus actif et le plus désintéressé[3]".

Les états des services militaires concernant Andrieu ont été conservés. Ils nous apprennent qu'il a fait toutes les campagnes de la Guerre de la liberté depuis 1792. Le 21septembre 1793, il se trouve avec le 1er Bataillon de l'Aude devant Lyon et se distingue au cours des combats. Chargé de diverses missions, avec un détachement de 100 hommes, il saute le premier dans une redoute qu'il était chargé d'attaquer, puis il s'empare d'une maison dont la situation entre les postes avancés était particulièrement importante pour les troupes républicaines. Cette action d'éclat, comme d'autres, lui valent l'honneur d' être cité dans le Bulletin de la Convention Nationale[4].

Le 30 septembre 1793, 9 vendémiaire An II de la République Française, l'adjudant-général Sandos, chef de brigade, demande aux Représentants du Peuple de Lyon que le capitaine Andrieu lui soit donné comme adjoint : "Les qualités militaires de ce citoyen et la pureté de son civisme, écrit-il, peuvent vous être un sûr garant de son activité et de son zèle à servir la chose publique dans les différentes missions qui lui seront confiées". Andrieu fait ainsi partie de l'Etat-Major de l'Armée des Alpes jusqu'en 1796, date où il est appelé à Paris par le Ministre de la Guerre avec ordre de rejoigne le staff de la 17e Division militaire de l'Intérieur. Pour avoir activement contribué à faire avorter un complot royaliste ourdi dans la capitale,  il est alors nommé chef de bataillon le 7 novembre 1797.

Affecté à l'Etat-Major d'Anvers, en Belgique, où tout est calme ! Martin Antoine Andrieu doit faire intervenir son ami de Limoux, le Représentant du Peuple Pierre Bonnet[5], afin d'obtenir la satisfaction de rejoindre l'Armée d'Italie. Le Brevet d'Adjudant-Général lui est définitivement délivré le 23 nivôse An VIII (13 janvier 1800) par le Premier Consul. Andrieu accuse réception au Général Berthier, Ministre de la Guerre, et ajoute : "Qu'il me soit permis de vous assurer que dans ce nouveau grade comme dans tout autre, mon zèle égalera toujours, citoyen ministre, mon dévouement pour tout ce qui pourra contribuer à la prospérité de la République et particulièrement au succès de nos armes[6]".

La ville de Gênes est assiégée elle dispose tout au plus de trente jours de vivres. Le 30 avril 1800, Masséna, surnommé par Napoléon l'Enfant chéri de la Victoire, tente de dégager ses effectifs de la place où ils sont encerclés et charge lui-même à la tête des quatre ultimes compagnies du bataillon de la 2e ligne conduites par Andrieu. Au cours de l'action, ce dernier, de concert avec le général Poinsot, enlève aux Autrichiens leurs deux dernières redoutes  sur le mont Rati et fait mettre bas les armes à un bataillon ennemi de 450 hommes qui est pris avec son drapeau. A six heures du soir, l'ennemi a perdu plus de 4000 hommes  dont 1500 sont prisonniers. Martin Antoine Marie Andrieu a joué un rôle excessivement important dans ce siège de Gênes. Son courage et sa science militaire dans les combats du blocus, son habileté et sa ténacité au cours des négociations qui aboutirent au traité du 4 juin 1800 lui valurent l'admiration des patriotes gênois. Leur reconnaissance devait se concrétiser par l'octroi d'un magnifique sabre d'honneur décerné à l'Adjudant-Général[7] par la République Ligurienne.

Le négociateur du siège de Gênes, enfant de Limoux, est mort dans l'Ile d'Haïti, anciennement appelée Saint-Domingue à Port-au-Prince le 16 messidor An X (5 juillet 1802). Les renseignements reçus par sa famille laissent à penser qu'il avait contracté la terrible maladie du vomito-negro[8] mais qu'il avait pu la surmonter. Pour fêter sa guérison, un banquet avait été organisé en son honneur. Tout s'était très bien passé lorsque, sortant de table, Andrieu mourut subitement et le bruit courut qu'il avait été empoisonné[9]. Il avait 34 ans !

©  Gérard JEAN

 


 

[1]  - Registre de catholicité, paroisse Saint-Martin - Limoux - ADA  5MI/D1134

[2]  - Contribution patriotique décrétée au mois de septembre 1789, sur la proposition de Necker et de Mirabeau, elle devait s'élever au quart du revenu et ne procura que cinq millions qui furent seulement versés par moitié.

[3]  - Archives du Service historique de l'armée - Etat-Major, Dossier de Martin Antoine Andrieu.

[4]  - Séance du 27 septembre 1793 - An II de la République Française. "Le capitaine Andrieu du 1er Bataillon de l'Aude est entré seul dans une des batteries des ennemis ; il est malheureux que ce brave républicain ait été obligé d'en sortir, sa troupe était occupée ailleurs".

[5]  - Pierre François Dominique Bonnet, né à Limoux le 25 mars 1757, décédé à Conques sur Orbiel (Aude) le 3 décembre 1809. Avocat, homme politique, élu député du Tiers Etat aux Etats Généraux, élu également à la Convention Nationale. Il siège sur les bancs de la Montagne et vote la mort du Roi. Il fait également partie du Conseil des Anciens.

[6]  - Archives du Service historique de l'armée - Etat-Major, Dossier de Martin Antoine Andrieu.

[7]  - Le titre d'Adjudant-Général créé en 1790 correspondait comme grade et fonction à celui de lieutenant-colonel ou colonel d'Etat-Major. En 1800, le titre d'Adjudant-Commandant lui est substitué jusqu'en 1818, date de la création du corps d'Etat-Major.

[8]  - Autre nom de la fièvre jaune.

[9]  - Bulletin de la Société d'Etudes Scientifiques de l'Aude - t. LXIII, 1962, Urbain Gibert

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