Une chronique de Gérard JEAN

 Rue Maurice Lacroux

 

L'histoire de cette rue, chargée de graves évènements moyenâgeux, confortés par une vie ecclésiastique intense, se perpétue jusqu'aux lendemains de la seconde guerre mondiale. Ses tenants et ses aboutissants ont été souvent modifiés depuis qu'en 1265, les religieux de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem achètent un terrain vague près de la "Rue du Pont de pierre de la vieille Ville" et qu'en 1348, ces mêmes templiers du Grand prieuré de Saint-Gilles et de la Commanderie de Douzens qui paraissent avoir des biens fonciers importants dans les parages, vendent une maison à Limoux située "Rue de la Cavalerie[1]". Ces précisions ne peuvent laisser subsister aucun doute, puisqu'à cette époque, il n'existait  chez nous aucun autre pont de pierre, sinon le Pont-Vieux, déjà parfois dénommé ainsi dans le courant du xiiie siècle et que d'autre part, la ville n'étant pas encore fortifiée à proprement parler, il était certainement possible de transiter facilement entre "La Cavalerie", récemment baptisée "Esplanade François Mitterrand" et une voie adjacente non protégée par les remparts qui seront plus tard élevés.

Nous savons de Philippe vi que la défense de Limoux était fort modeste en 1350.  A cette date, en effet, on constate que cette ville, bien que située sur les frontières et les limites du royaume, n'est ni défendue, ni fortifiée, ni entourée de remparts, de murs et de fossés,[2] si bien que le prince de Galles qui pousse sa terrifiante chevauchée, n'a aucun mal à franchir notre simple levée de terre au mois de novembre 1355,  et à ruiner, détruire, puis brûler en grande partie l'agglomération.

On a ainsi éprouvé le besoin, sinon le devoir, de se protéger plus solidement ; et, avec le bienveillant appui financier du roi, on est enfin parvenu à la fin du xve siècle à se doter de solides murailles qui entourent la ville, longue et dispersée, traversée par la rivière, et à contrôler les entrées au moyen de sept portes : celles de la Goutine, du Pont-Vieux, de Saint-Jean, celle des Frères Prêcheurs ou des Prédicadous, plus tard vulgairement dite de Panefaves, celles de Saint-Antoine, de la Trinité et de la Toulzane.

La partie basse de l'actuelle rue Maurice Lacroux, à l'ouest, s'appelle désormais, jusqu'au milieu du xviiie siècle, "Rue du Pont-Vieux" ; elle est défendue à son extrémité par la puissante porte fortifiée du même nom, savamment construite pour résister à l'assaillant ; bâtie en flanquement, c'est-à-dire en dehors de l'alignement des remparts, afin d'en mieux défendre l'approche du côté du terrain vague dit "La Cavalerie" ; précédée à l'extérieur de défenses accessoires qui permettent de repousser toute surprise venant du côté de l'Aude, ou qui pourrait s'infiltrer à travers les maisons voisines. La partie haute de l'actuelle rue Maurice Lacroux, à l'est, est alors dénommée "Rue du Mur de la Ville" ; c'est le tronçon qui suit la fortification sur toute sa longueur, depuis son départ de la patte d'oie, au débouché de la rue de la Mairie, jusqu'à la rue de l'Orme ; mais à ce niveau, il n'est pas encore possible de franchir l'enceinte ; il faut pour se faire, rejoindre la Porte de la Goutine.

Le percement du rempart, permettant d'accéder plus rapidement à la Route Royale n° 118, l'Avenue Fabre d'Eglantine, est effectué à la fin de la période révolutionnaire, vers 1799. Peu après, la "Rue du Mur de la Ville", s'appelle "Rue de la brèche" à la fois pour signaler l'ouverture que l'on vient de pratiquer mais peut être aussi pour commémorer un épisode local des guerres de religion. On sait que les protestants, venus de Carcassonne, s'étaient rendus entièrement maîtres de la ville de Limoux le 7 mai 1562. Les catholiques autochtones eurent quelque peine à la reprendre. Ils firent appel à des amis de même foi venus de l'extérieur, conduits par le capitaine Pomas, et ces derniers entreprirent le siège. Comme le conflit traînait en longueur, le maréchal de Lévis, sénéchal de Carcassonne, vint à son tour en renfort ; il battit la place avec seize pièces d'artillerie, pratiqua sur la fortification une brèche suffisante et donna deux assauts qui furent repoussés. Enfin, le 6 juin, grâce à un habitant dont la maison était contiguë à la muraille de la ville, et qui était d'intelligence avec les assiégeants, le maréchal et ses troupes furent par là introduits dans Limoux dont ils se rendirent les maîtres. 

Au début du xixe siècle, la rue de la Brèche conduit au bureau de la poste aux lettres sans que l'on puisse aujourd'hui fixer son emplacement. Le 14 mai 1809, le Conseil municipal[3] reconnaît qu'il est urgent de pratiquer une nouvelle ouverture vers l'Esplanade en prolongeant la rue des Cordeliers. Et en 1840, finalement, le maçon Marty dit "lé mouaino", aïeul de M. Louis Marty, construit enfin la Porte de la Brèche[4], dont un seul pilier subsiste de nos jours, en utilisant paraît-il les matériaux de démolition provenant de l'enclos des Doctrinaires.

Quelques lignes vont me suffire pour rappeler certains détails, avant d'évoquer le héros dont la rue porte désormais le nom, mort au Champ d'Honneur à Nunckirch (Bas-Rhin), le14 décembre 1944.

 Au numéro dix de la rue Maurice Lacroux, on remarque encore une des entrées en ogive de l'enclos des Cordeliers, rehaussée d'un blason surmonté d'une croix, martelé à la Révolution. Au numéro sept, dans l'immeuble du comte de Mauléon,  était situé en 1833, l'Hôtel de la Sous-Préfecture[5], assez rapidement abandonné, car le mur de façade en surplomb de plus de la moitié de son épaisseur, menaçait de s'écrouler, bien qu'il subsiste depuis 167 maintenant, sans aucune réparation. En 1753, les bâtiments et l'espace occupé actuellement par l'école privée Sainte-Germaine appartenaient au fortuné Jean Baillou, pareur de draps et au très riche marchand, Jean Duston[6]. 

Lorsque Maurice Lacroux naît à Limoux le 25 mai 1923, l’Internationale Ouvrière Socialiste qui regroupe tous les courants de pensée ne se réclamant pas du bolchevisme vient d'être proclamée au Congrès de Hambourg, et rien encore ne permet de présager le futur chaos du Pays  et son débouché sur la terrible issue de la deuxième guerre mondiale.

La loi du 16 février 1943 institue le Service du Travail Obligatoire créé par Pierre Laval et va permettre au Gouvernement de Vichy d’organiser la déportation  des travailleurs français vers les usines du Reich.

Lacroux, jeune plombier-ferblantier, vient d’avoir vingt ans lorsqu’il reçoit dans le courant du mois de juin 1943 la fatidique convocation. Il refuse sur l’heure d’offrir ses bras à l’assaillant et de passer ses plus belles années en territoire ennemi. Fier d’une décision énergique, si rare et importante à son âge, il s’évade de France pour rejoindre l’Espagne. Arrêté par les franquistes, il est expulsé au mois d’octobre 1943 vers l’Afrique du Nord.

A Casablanca, il rejoint la deuxième division blindée du Général Leclerc, arrive en Angleterre, participe dans ses rangs à la campagne de Normandie puis à la libération de Paris. Les combats qui se déroulent dans les Vosges et en Alsace sont difficiles et terriblement meurtriers.

Alors qu’il s’apprête à franchir la frontière allemande, Maurice Lacroux est tué le 14 décembre 1944, dans le département du Bas-Rhin, à Nunckirch, dans sa vingt-deuxième année. 

©  Gérard JEAN


[1]  - Archives départementales de la Haute-Garonne 2 MI 49 - Inventaire H. Malte, Commanderie de Douzens, 61, 1750, registre f° 103-129

[2]  - Archives départementales de l'Aude 4E206/AA28 - Hist. du Languedoc, X, p. 415.

[3]  - Délibérations du Conseil municipal - ADA  4E206/1D8

[4]  - Journal "Le Limouxin" - Numéro 2125, 2 août 1985, Il y a 145 ans.

[5]  - Archives départementales de l'Aude 2N31

[6]  - Compoix terrier de la ville de Limoux - ADA  4E206/CC24

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