Une chronique de Gérard JEAN

   Place des Jeux Floraux  

 

Semblable à une émeraude sertie dans le lotissement Conquet, entre la rue des Capitouls, celle de Trencavel et l'avenue du Mauzac, se trouve une placette de bon aloi ; plutôt, un espace en pente et gazonné, planté d'une vingtaine d'arbres, auquel la municipalité, présidée par M. François Clamens, a donné le nom de "Place des Jeux Floraux" au cours de la délibération du 5 février 1970.

L'appellation est aussi belle que charmante, mais la tradition de ces Jeux peut certainement échapper à nos  lecteurs pour qui nous allons découvrir, de beaux vers et de nobles élans vers l'idéal, nés de poètes issus, les premiers, du moyen âge.

Le 1er mai de l'an 1324, il y aura bientôt sept siècles, sept troubadours toulousains, ayant choisi le titre de "Mainteneurs" de la Gaie Science, ont eu l'idée heureuse d'offrir aux poètes, en récompense de leurs meilleures œuvres, des fleurs d'or et d'intéresser à cette manifestation si caractéristique, non pas seulement les rimeurs, mais les autorités civiles et religieuses de leur cité : les Capitouls et le clergé catholique[1]. Depuis ce jour, sauf l'interruption des temps révolutionnaires, l'essentiel de cette fondation unique s'est maintenu à travers les temps les plus dissemblables et les vicissitudes les plus variées. Compagnie du Gai Savoir, Collège de Rhétorique, Académie des Jeux Floraux, l'œuvre est toujours la même, qui officiellement, à l'ombre du Capitole de Toulouse, convoque les poètes, toujours plus nombreux, et distribue aux vainqueurs des fleurs bénites par l'Église.

Le manuscrit des Leys d'Amors, écrit au XIVe siècle, nous apprend que de nombreux poètes se rendent dans le Verger des Augustines de Toulouse, au gracieux rendez-vous des 1er, 2 et 3 mai 1324, fixé par une lettre circulaire en vers romans envoyée dans tout le midi, le mardi après la Toussaint de 1323, par la Compagnie très gaie des Sept Troubadours de Toulouse. Après la troisième journée des fêtes, le Violier d'or est accordé au poète Arnaud Vidal, de Castelnaudary, qui, de plus, reçoit la même année le titre de Docteur en Gaie Science pour une chanson composée en l'honneur de la Vierge ; un hommage qui sera par la suite perpétué. Cette première Fête des Fleurs du 3 mai 1324 est magistralement évoquée par le grand peintre toulousain Jean-Paul Laurens dans un vaste panneau de l'escalier d'honneur au Capitole.

Vers 1349, apparaît l'Eglantina ou Ancolie, plus tard transformée en Fleur d'églantier destinée à doter un prix d'éloquence sur un sujet imposé. Le Gauch ou Souci, fondé vers 1356, fleurit toujours pour les poètes, mais depuis 1694, il n'est plus qu'en argent. On le réserve aux genres bucolique et élégiaque. En 1739, voici le Lis d'argent, prix du sonnet ou de l'hymne à la Vierge ; en 1846, voici la Primevère d'argent, prix de la Fable et de l'apologue ; en 1872, apparaît l'Immortelle d'or, prix d'une étude en prose sur un sujet d'histoire locale ; en 1879, voici le Jasmin d'or, prix biennal d'une étude de philosophie chrétienne et puis en 1886, l'Églantine d'argent, prix du sonnet.

Il nous reste à parler des auteurs lauréats, enfants de notre ville de part leur naissance, ou de par une bienveillante adoption durant le cours de leurs études scolaires : Fabre d'Églantine et Alexandre Guiraud.

François, Philippe, Nazaire Fabre naît à Carcassonne, le 21 juillet 1750, à l'ombre de l'église Saint-Nazaire, d'une famille pieuse. Ses études sont considérées comme brillantes et il montre un si bon esprit chez les Doctrinaires de Limoux que ceux-ci le conservent comme maître adjoint. Il occupe cette modeste fonction au Collège de l'Esquile, à Toulouse. Il a tout juste vingt ans et rien ne signale à l'attention ce jeune adjoint vêtu de l'humble souquenille ecclésiastique qui envoie au Concours le Sonnet à l'honneur de la Sainte Vierge honoré par le jugement de l'Académie des Jeux Floraux en l'année 1771. "Grand Dieu ! si mes forfaits ont armé ta vengeance, Daigne arrêter les coups de ton bras irrité ; Sois sensible à mes maux, pardonne mon offense, Mes pleurs et mes soupirs implorent ta bonté… C'en est fait : l'Esprit-Saint dans les flancs de Marie, Produit le germe heureux qui me donne la vie ; Mon rédempteur paraît sous les traits d'un Enfant.

Sur cinquante-quatre pièces envoyées au Concours, une seule reçoit un prix : c'est le Sonnet à la Vierge. Il obtient donc le Lis, fleur consacrée à ce genre de poème ; mais, par modestie ou autrement, l'auteur ne se révèle pas et le sonnet est publié comme anonyme au Recueil de 1771. Fabre quitte bientôt les Doctrinaires pour suivre une troupe de comédiens et de comédiennes, et dès lors sa vie devient, à travers les provinces de France, celle du Roman Comique et du Capitaine Fracasse, jusqu'au jour où, parmi tant d'autres pièces de lui, il fait jouer avec succès son Philinte ou la suite du Misanthrope, et jusqu'au jour surtout où, en 1791, il entre à l'Assemblée avec sa chanson "Il pleut, il pleut Bergère" aux lèvres et le projet de son poétique Calendrier républicain dans la pochette de son gilet noir de membre du Tiers.

On savait un peu, par vague tradition, que le farouche conventionnel avait ajouté à son nom de Fabre le surnom d'Églantine en souvenir d'une Églantine gagnée à l'Académie Toulousaine. Mais il n'y avait là qu'une conjecture absolument gratuite, accompagnée d'une erreur. Aujourd'hui, la conjecture est devenue certitude. Le 19 janvier 1923, M. Sancy, arrière-petit fils de Fabre d'Églantine, a donné à l'Académie le sonnet autographe du poète portant la mention : "par M. François Fabre de Carcassonne, Avocat au Parlement", très élégamment ornementé et calligraphié par lui-même.  Quant à l'erreur, c'est le poète lui-même qui l'a voulue. Il n'avait pas eu l'Églantine, mais le Lis. A-t-il hésité à prendre le nom de la fleur héraldique des armes royales ? Ou peut-être a-t-il estimé que "Fabre d'Églantine" avait une sonorité plus harmonieuse. Quoi qu'il en soit, il n'a plus ensuite aucune relation avec l'Académie des Jeux Floraux et meurt sur l'échafaud le 5 avril 1794.

Pierre, Marie, Thérèse, Alexandre, baron Guiraud demeure célèbre par la fameuse élégie du Petit Savoyard. En réalité, il est animé toute sa vie des plus hautes ambitions et produit, en tous genres, une œuvre considérable, aujourd'hui écroulée. Né à Limoux le 24 décembre 1788, il vient faire son droit à Toulouse et s'attache à la gloire naissante d'Alexandre Soumet. Il est son alter ego au Gymnase littéraire, réunion d'étudiants et de jeunes poètes ; il essaye de pénétrer après lui aux Jeux Floraux. Malheureusement, ses vers sont bien médiocres. On en juge par l'élégie de Marie Stuart, qu'il présente en 1815 ; elle n'offre un soupçon d'intérêt que grâce à un timide romantisme, affirmé dans le "mouchoir" shakespearien que la reine infortunée lègue à sa nourrice. "Cette Reine Marie, objet de tant d'hommages, Dont l'Écosse à genoux, sur son trône enchanté, Respecta le pouvoir, admira la beauté, Qui respira longtemps, sous un ciel sans nuages, Les parfums enivrants de la prospérité… Marie, à son aspect, sent son cœur défaillir : Adieu… sa voix s'éteint, sa nourrice tremblante, S'approche pour la soutenir ; Mais elle-même vit à peine, Son œil désespéré semble accuser le sort, Un frisson la saisit, et pâle, sans haleine, Elle tombe aux pieds de la Reine, Qu'on entraîne à la mort".

Cependant Guiraud ne se décourage pas. En 1819, son ode, amphigourique et obscure, A mon jeune Ami, obtient une Violette réservée, et son élégie : L'Exilée de Hartwell, remporte le prix, à cause uniquement de la Duchesse d'Angoulême. Une autre pièce, intitulée L'Hymen, et consacrée à l'histoire la plus saugrenue, décourage toutes les bienveillances. Donc, en somme, le poète de Limoux a peu réussi aux Jeux Floraux : mais il obtient sa revanche à Paris, où, sept ans après, il entre à l'Académie Française. Il en a forcé les portes par ses tragédies : Pélage, Les Macchabées, Le Comte Julien, et par ses livres de vers : Les Élégies Savoyardes (1823) et les Poèmes et Chants Élégiaques.

Fidèle aux idées du premier Cénacle et de la Muse Française, dont il avait été un des chefs, il demeure éloigné, à partir de 1830, de tout le mouvement romantique. Pâle clair de lune de Soumet, il ne joue, comme son maître, qu'un rôle très effacé jusqu'à son décès qui survient à Paris le 24 février 1847.

©  Gérard JEAN


[1]  - L'Anthologie des Jeux Floraux, Nouvelle Librairie Nationale, 1924, Armand Praviel et J. R. de Brousse

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