Une chronique de Gérard JEAN

       Rue de l’Hospice 

 

Autrefois, pendant le règne de Louis XIV le Grand, c’était la rue de Monflor ; plus tard, sous Louis XV le Bien-Aimé, ce fut la rue de Monflou, puis de l’hospital. Nous savons encore qu’elle faisait partie du mandement de Saint-Antoine au XVIIIe siècle et nous sommes disposés à croire qu’elle existait dès que fut construit le Pont-Neuf actuel, il y a presque sept cents ans. Par contre, l’étymologie de son nom reste un mystère, même si l’on peut essayer de soulever précautionneusement un coin du voile.

La racine « mon» désigne la main que l’on peut rapprocher de l’expression : « doun la mon », donner la main, aider, secourir ; ou d’une autre : « mon forto », cri de douleur poussé lors des funérailles, cri d’alarme et de détresse, comme à l’aide ! au secours !  Ne peut-on penser à un endroit où l’on s’occupe de la misère et de la fatalité humaine ; un hôpital par exemple ?

L’analyse de la deuxième partie du mot devient plus difficile. Si l’on retient « flo » comme « acà s’envai en flo », il peut s’agir de loques, celles supposées des mendiants ; mais si l’on choisit « flor » ou bien « flour », on préfère s’engager vers une hypothèse proche de la terminologie féminine, de la virginité ou de l’honneur, « la flour d’uno filho » ; de l’appellation usitée au moyen-âge, dans notre province, pour désigner la femme « la flour » ; de ses règles menstruelles « aquelo femo a si flour » ; ou de l’enfantement « flour de sang ». Sommes nous encore très loin du tour des enfants trouvés, de l’hospice, du lieu où ces pauvres miséreuses se réfugient en dernier ressort pour mettre bas ?

« Mon flour »,   c’est encore la patte d’oie, l’endroit où viennent aboutir plusieurs chemins, comme « a la flour de quatre camin » ; et c’est vrai, sur de très anciens ex-voto qui ont été conservés, on distingue plusieurs tracés de voies qui convergent vers l’extrémité du Pont-Neuf, du côté de la Petite-Ville, là où se trouve justement la rue de l’Hospice.  

Le mystère de la tête coupée  

 

Une énigme succède au mystère. Sur la façade de l’immeuble portant aujourd’hui le numéro 1, à l’angle de la rue Notre-Dame du Rosaire et de la rue de l’Hospice, près de l’entrée du Pont-Neuf, se trouve un masque de pierre très archaïque ; une tête coupée, comme disent parfois dans leur jargon les archéologues. La sculpture, représentant un visage d’homme aux yeux globuleux, peut facilement être datée du XIVe siècle et probablement d’une période antérieure, puisque les blocs qui ont servi à édifier la maison sur laquelle elle se trouve, sont comparables, de nature et de dimensions importantes, avec ceux retrouvés dans l’appareillage du Pont-Neuf ; mais ladite maison pouvait tout aussi bien exister au temps de la passerelle de bois, auquel cas, le masque de pierre daterait du XIIIe, voire du XIIe siècle, ce qui justifierait que les pupilles ne soient pas plombées, pour donner plus d’expression, car à cette époque la pratique n’était pas encore courante. 

La tête placée à 2 m 20 du sol, une hauteur inhabituelle, devait mesurer avant l’érosion 0 m 25. Les traits du visage sont lourds, grossiers, les yeux proches de la racine du nez sont exorbités, la bouche entrouverte est épaisse, les  joues paraissent émaciées. L’expression est difficile à cerner. Peut-on voir une figure fatiguée, peut-être maladive ? Elle est sûrement triste, à moins qu’il ne s’agisse d’un masque mortuaire.

Les supputations quant à son existence ne manquent pas, mais elles ne sont jamais vraiment étayées. Il s’agit pour certains d’une marque de passage indiquant le chemin de l’Hôtel-Dieu, en fait, l’hôpital primitif qui se trouvait à l’autre bout du pont, approximativement entre l’église Saint-Martin et l’hôtel-restaurant « Les Arcades ». Pour d’autres, c’est la signalétique à l’usage des illettrés, d’une maladrerie ou d’une léproserie, comparable à l’une de nos plaques de rues actuelles. Quelques chercheurs ont avancé l’idée d’un signal aussi, mais cette fois à l’usage des pèlerins, particulièrement ceux de Compostelle, de passage dans notre ville ; car disent-ils, nous étions voie de transition et il ne manque pas chez nous de lieux dédiés à saint Jacques, à commencer par l’ancienne église du couvent des Dominicains toute proche.

 

L’hôpital général  

 

Louis XIV, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre se laisse emporter par la colère. Depuis son avènement à la couronne, il a souhaité pourvoir aux nécessités des pauvres et faire cesser l’oisiveté, le libertinage, la corruption et les autres vices qui accompagnent ordinairement la mendicité ; il a voulu, comme à Paris, doter sa bonne ville de Limoux d’un hôpital général, afin que les pauvres y soient accueillis, instruits des vérités chrétiennes, exercés aux pratiques de piété et occupés à des ouvrages ou des métiers qui puissent leur procurer quelques secours pour leur subsistance. L’ordonnance royale du mois de juin 1662 n’est pas entendue ;  notre province est tellement éloignée de Versailles ! Alors, au mois d’août 1776, Louis XIV adresse un ordre à son cher et bien aimé cousin, le cardinal de Bonzy, archevêque de Narbonne afin qu’il examine au plus tôt, avec les intendants de justice, de police et des finances, les conditions d’ouverture d’un établissement qui remplacerait l’hôpital ancien de la ville de Limoux, autrement dit l’Hôtel-Dieu dont nous avons parlé, et qui couvrirait les besoins du diocèse ainsi que ceux des paroisses de l’archiprêtré de Termenes.

Depuis le Camp de Vétéré, au mois de mai de l’an de grâce mil six cent soixante-dix huit, dans la trente-sixième année de son règne, Louis XIV dit, déclare, ordonne, veut et souhaite que dans la ville de Limoux, il soit établi un hôpital général, à l’endroit qui sera jugé le plus commode, où seront enfermés tous les pauvres valides et invalides de l’un et de l’autre sexe, pour être, les dits pauvres, nourris, instruits et occupés. Il en confie l’administration à son cher et bien aimé cousin, le cardinal de Bonzy, et à quelques autres notables qui prêteront serment comme le  promoteur du Razès, le juge-mage, le curé et les consuls de Limoux .

En 1682, l’hôpital général de Limoux, à vocation régionale, selon l’expression de notre temps, ouvre ses portes mais désormais, il sera fait défense expresse à toutes personnes, quel que soient l’âge et le sexe, quelles que soient leurs qualités et leurs origines, qu’elles puissent être valides ou invalides, malades ou convalescentes, curables ou incurables, de mendier dans la ville et le diocèse de Limoux sous peine d’être condamnées la première fois au fouet, puis aux galères, pour les hommes et les garçons, et au bannissement, pour les femmes et les filles.

  Le roi semble préoccupé par la mendicité et il souhaite l’éradiquer sous toutes ses formes. Ainsi l’interdit-il de la manière la plus rigoureuse. Elle ne devra plus être sur le parvis des églises, ni aux portes des maisons, ni dans la rue, ni le jour ni la nuit. Nul ne pourra donner l’aumône, sous peine de forte amende, publiquement ou en secret, ni pendant les fêtes solennelles, pardons et jubilés, ni pendant les assemblées, foires ou marchés.  

Et pourtant, nonobstant l’extrême sévérité de l’acte royal, on tendra encore et bien souvent la main, en raison même des calamités publiques qui s’abattront sur la ville, bien après la construction de notre hôpital général qui porte à son fronton, la date gravée de sa création : 1682.

© Gérard JEAN

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