Une chronique de Gérard JEAN

     Rue Alexandre Guiraud  

 

L'enfant, Pierre Marie Jeanne Alexandre Thérèse Guiraud, naît à Limoux[1] le mercredi 24 décembre 1788 à l'heure où la grosse "Tercial" de l'église Saint-Martin bourdonne à s'en fêler la panse. C'est un garçon, auquel on a toutefois donné trois prénoms féminins. Peu avant de célébrer la grande messe de Minuit, le curé de la paroisse, Bertrand Reverdy, est allé précipitamment rue del Bourguet Neuf, dans la maison portant le n° 2 du iie Isle du Compoix, si vous préférez, dans l'immeuble occupé aujourd'hui par la sous-préfecture, au n° 12 de la rue du Palais, afin de confirmer aux parents, Alexandre, et Thérèse Laffont sa seconde femme, que le sacrement du baptême serait solennellement administré au nouveau-né le lendemain, 25 décembre, jour de Noël, en présence d'Henry Majorel, procureur au Sénéchal. On perçoit là, les prémices d'une destinée qui conduira notre illustre académicien, fervent croyant, à consacrer sa vie au romantisme poétique, à de nombreux romans chrétiens,  ainsi qu'à une "Philosophie catholique de l'Histoire" en trois volumes qui lui coûta vingt ans de travaux.

Le jeune Alexandre, ainsi familièrement prénommé comme son père, un très riche fabriquant de draps, conseiller général de l'Aude, sûrement l'un des premiers industriels de la ville, ne fréquente pas l'école communale de Limoux mais reçoit son instruction jusqu'à l'âge de quinze ans, sous la direction d'un précepteur, au sein même de sa famille, dans sa maison natale. Il va ensuite sans grand enthousiasme suivre l'enseignement de l'Ecole de Droit à Toulouse, où il se lie avec Alexandre Soumet[2] de Castelnaudary et Lamothe-Langon et où il est couronné par l'Académie des Jeux Floraux. Il doit interrompre sa troisième année d'études en 1806 pour rejoindre Limoux afin de prendre la succession de son père décédé. Mais l'industrie n'est certainement pas son fait ; il est né poète, l'amour des lettres l'emportera. Il se décharge sur un tiers, de l'administration de ses biens, pour aller s'installer en 1813 à Paris, où il se fait rapidement connaître, d'abord par des vers adressés à Mme de Staël puis en 1820, sous la Restauration, par une tragédie, "Pélage", reçue au Théâtre-Français, mais dont la représentation fut défendue parce que l'archevêque de Tolède y était mis en scène, et surtout par des "Elégies" dont la plus connue fut "Le Petit Savoyard", un poème divisé en trois chants, dédié à la Comtesse d'Hautpoul.

Guiraud, écho faible mais intéressant des débuts du romantisme, reste avant tout l'auteur des poésies sur les petits savoyards, obligés de quitter un pays pauvre, emportant une marmotte dans une petite caisse et des outils de  ramoneur ; ces enfants gagnent les grandes villes, en particulier Paris, où ils deviennent commissionnaires, domestiques, décrotteurs. Guiraud a sensibilisé ses lecteurs sur ces malheureux comme sur les enfants trouvés. Il a aussi écrit contre la traite et l'esclavage[3].

En 1824, Alexandre Guiraud est promu Chevalier de l'Ordre Royal de la Légion d'honneur, mais l'année 1826 est heureuse entre toutes pour notre littérateur, poète dramatique ; le 10 mai 1826, il est élu à l’Académie Française, ayant Lamartine pour concurrent, et reçu par le marquis de Pastoret le 18 juillet suivant. L'Académie Française[4] lui ouvre ses portes et fait de lui à trente-huit ans, alors qu'il est encore célibataire, un des plus jeunes académiciens de France. Il occupe le fauteuil 37 de Mathieu de Montmorency, qui s'était illustré, en particulier, comme ministre des Affaires étrangères au Congrès de Vérone, et siège pendant les vingt et un ans de son mandat aux côtés des renommés Sainte-Beuve, Vigny, Mérimée, Victor Hugo, et autre Chateaubriand[5]. Le 21 août, il épouse en notre ville, Mademoiselle Marie Elisabeth Espardellier, jeune fille d'excellente famille limouxine ayant joué un grand rôle dans la politique locale et Charles X le fait baron, le récompensant ainsi d'avoir collaboré à un opéra, "Pharamond", qui fut créé pour le sacre royal. Le 31 août 1827, le jeune ménage s'enrichit d'une fillette prénommée Isabelle Marie Alexandrine Louise Thérèse, premier fruit du mariage. Cette Isabelle épousa par la suite Albert Louis Gabriel Cousin de Mauvaisin, et habita chez son époux, le Château de Rondeille, à Saverdun (Ariège). Le ménage d'Alexandre Guiraud eut encore trois autres enfants : un garçon, héritier du titre, Raymond Elisabeth Alexandre Léonce de Guiraud, qui deviendra député de Limoux[6], et deux filles.

Après 1830, Guiraud songe à se retirer, avec sa femme, dans la solitude de son beau domaine de Villemartin près de Limoux. Guiraud veut demeurer sur sa terre, dans son château et dans son cloître, pur joyau de l'art gothique, dont il fit porter les matériaux, à dos de mulets, à travers les montagnes, depuis Perpignan[7]. "O mon cloître, c'est moi qui, l'automne dernier, t'ai de mes propres mains relevé tout entier ! Et des lourds chapiteaux ai posé les couronnes, sur le fût cannelé de tes blanches colonnes".

Cependant, il retourne à Paris au mois de juillet 1846. Dés le début de son séjour sa santé décline, son mal s'aggrave rapidement et le poète limouxin, de l'Académie Française, s'éteint doucement comblé d'honneurs le 24 février 1847. Le baron Jules de Croze[8] a noté dans son agenda deux dates douloureuses : "Le 24 février 1847 : Dieu a rappelé à lui dans ce jour, la belle âme de mon excellent ami le Baron de Guiraud auquel m'unissait, depuis plus de trente ans, une affection toute fraternelle. Cette mort est une perte irréparable pour sa famille désolée, pour l'amitié, pour la religion, pour les lettres, pour la société toute entière. Le 26 février 1847 : les obsèques de mon pauvre ami ont lieu aujourd'hui à l'abbaye aux bois ; le convoi est conduit par Léonce, fils du défunt, et M. de Mauvaisin, son gendre. Les coins du poêle sont tenus par Monsieur le Directeur de l'Académie, le Duc de Clermont, Victor Hugo et moi. La présence d'un grand nombre d'académiciens et de personnes marquantes atteste les regrets dont Guiraud est l'objet".  

Au moment de son décès, Alexandre Guiraud possédait, outre la propriété de Villemartin qui lui venait de sa femme, le domaine de la Malvière, situé sur les communes de Saint-Martin de Villeréglan et de Pieusse, le domaine du Châlet à la Digne d'Aval. Dans notre ville, il avait encore deux manufactures de filature, l'une dite du "Moulin des Religieuses" l'autre dite "Usine du Pont-Vieux".

C'est au cours de la séance publique du 20 septembre 1957, que le Maire François Clamens, suivi à l'unanimité par le Conseil municipal, prend en considération un vœu émis par le Comité directeur du Syndicat d'Initiative et décide de donner le nom de rue Alexandre Guiraud, auteur dramatique et poète né à Limoux, à la rue sans dénomination, dans sa partie comprise entre l'intersection avec l'Avenue du Maquis et la voie d'accès à l'Ile de Sournies.

Cette rue qui était alors en fait, un tronçon du chemin rural n° 60, permet aujourd'hui de rejoindre l'Avenue Fabre d'Eglantine ; elle débouche de l'autre côté, sur l'ancienne "Usine du Pont-Vieux" dont l'illustre "fils de notre ville", Académicien, était nous l'avons vu propriétaire, avant qu'elle ne devienne la "Brasserie Limouxine", fondée par Oscar Rougé et qu'elle n'abrite plus tard, comme salle municipale, les clubs de tennis de table et de musculation ou qu'elle soit gratifiée des sons harmonieux de l'Ecole de musique. Par elle, on accède encore au "Jardin Alexandre Guiraud", mal connu, mais pourtant baptisé ainsi depuis le 11 septembre 1938, dans lequel se trouve le buste en marbre du poète, œuvre admirable du sculpteur Debric, acquis par l'Etat à la suite du Salon de 1913 et confié à la Ville de Limoux, à titre de dépôt, depuis le 2 août 1937.  

 


[1]  - Registre de catholicité, paroisse Saint-Martin de Limoux - Arch. départementales de l'Aude 5MI/D1135

[2] - Alexandre Soumet (1788-1845), poète et auteur dramatique, né à Castelnaudary, ami d'Alexandre Guiraud et membre de l'Académie Française où il a été admis en 1824.

[3]  - Dictionnaire de biographie française - Librairie Letouzey et Ané, Paris, 1979, Cl. Pichois, p. 310

[4] - Alexandre Guiraud est élu, dès sa première candidature le 12 mai 1826, par 16 voix contre 15 à Lebrun, sur 31 votants. Le Moniteur universel, 12 mai 1826, p. 693

     L'intégralité de son discours de réception est publié par le Moniteur universel du 30 juillet 1826, pp. 1120-1121 et la réponse du marquis de Pastoret dans le numéro du 1er août 1826, pp. 1133-1134

[5] - Le Fauteuil d'Alexandre Guiraud, Georges Galfano, Mémoires de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne, années 1993-1994, p. 184

[6]  - Léonce de Guiraud fut élu député au Corps Législatif le 6 février 1870 avec 10.315 voix contre 8.804 voix obtenues par son concurrent, le banquier Isaac Pereire.

[7]  - Alexandre Guiraud, poète audois, Gabrielle Castel-Cagarriga, Imprimerie L. Bonnafous, Carcassonne, 1953

[8]  - En 1848, le fils du baron de Croze épousa Louise de Guiraud, fille du poète.

   

© Gérard JEAN

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