Une chronique de Gérard JEAN

  Rue du Gaz

Les huit fonctionnaires en tenue du commissariat de police de Limoux ne suffisent plus et leur officier, habituellement en civil et non armé, doit lui-même apporter, jour et nuit son concours, au tour de garde destiné à protéger la rue du Gaz. La rue, mais surtout les immenses réservoirs de combustible qui peuvent exploser à tout moment, en provoquant d’incommensurables dommages, dans les rangs d’une paisible population, ignorante de la plus terrifiante menace jamais proférée contre notre ville. Les hommes patrouillent discrètement à toute heure, la mitraillette cachée sous la vareuse, autour du dépôt de gaz et de ses stocks ; mais que pourraient-ils faire, si finalement l’attentat promis venait à être perpétré ?

Le général de Gaulle a prononcé d’Alger, le 4 juin 1958, son fameux « Je vous ai compris ». Le 16 septembre 1959, il déclare au grand dam de l’opinion publique, et surtout des pieds-noirs : « On peut envisager le jour où les hommes et les femmes d’Algérie décideront de leur sort en connaissance de cause. Compte tenu des données algériennes, nationales et internationales, je considère nécessaire que ce recours à l’autodétermination soit aujourd’hui proclamé ». Le 31 mars 1961, Camille Blanc, le maire d’Evian, est tué par l’explosion d’une charge de plastic cachée dans sa villa par l’OAS et un mois après, le général Salan se trouve à la tête de l’Organisation de l’armée secrète. Alors, « L’OAS frappe quand elle veut et où elle veut.» Ses nervis se manifestent partout en métropole tandis que les attentats succèdent aux coups de main. C’est à ce moment-là, dans le cours de l’année 1962, que la ville de Limoux va craindre pour sa sécurité ou l’intégrité de ses installations essentielles, car l’OAS décide la mise à feu probable de ses réservoirs de gaz.

L’histoire heureusement se termine, mais elle conduit, par la rue du Gaz, à l’évocation de l’éclairage public, adopté par notre communauté depuis la fin du XVIIe siècle. Les rues sont particulièrement obscures, avec seulement quelques lueurs de bougies allumées chaque soir aux pieds des madones et la clarté de rares lanternes à chandelles placées de-ci, de-là, lorsque Louis XIV, ordonne en 1697 que toutes les villes de son royaume soient illuminées à l’exemple de Paris. Le « quinquet » ou le « caleil » vont suppléer le suif, avant l’arrivée des premiers réverbères équipés de lampes à huile. Au début du XIXe siècle, Limoux est déjà une ville éclairée pourvue de tringles et de potences, de poulies et de cordages utilisés pour la manœuvre des lanternes. Sur une petite console, en un coin de rue, se trouve le lampion que l’on monte ou que l’on descend avec une corde venant s’enrouler sur un petit treuil protégé par un coffre de tôle. Le 10 nivôse, an 12 (30 décembre 1803) de la République française, le maire de Limoux, Grisou-Roudil, fait annoncer par voie d’affiche, qu’il sera procédé le 25 nivôse à 4 heures du soir, à l’adjudication au rabais, de la fourniture et pose de douze réverbères pour l’éclairage de la ville.

Ainsi en 1862, trente-six réverbères à huile de schiste, entretenus par le sieur Constans, moyennant 8 centimes par bec et par heure, illuminent, mais faiblement, les rues, places et promenades. Plus tard, c’est le zélé vieux père Gondal et ses deux fils, Bernat et Brissol, qui sont chargés de l’allumage. Ils doivent prendre chaque jour à la Mairie, l’huile nécessaire qui se trouve en dépôt dans de grandes jarres situées sous l’escalier principal et la faire dégeler pendant l’hiver.

Plusieurs villes de France adoptent un nouveau mode d’éclairage et sous le second Empire, au mois de mai 1866, Georges Detours, maire de Limoux précurseur, annonce qu’une des améliorations les plus importantes à réaliser concernera l’utilisation du gaz. A cette époque, cependant, il existe un service de veilleurs de nuit « Les Rébeillous ». Ils circulent, quelles que soient les intempéries, annonçant, à haute-voix, selon l’état du ciel : « Il est minuit sonné, le temps est beau, (ou couvert, ou pluvieux) ; dormez tranquille bonnes gens ». Dans la nuit historique du 4 au 5 septembre 1870, ils ajoutent à chaque ronde, après avoir annoncé l’heure et le temps : « Peuple paisible, dormez tranquille, nous sommes en République ». Les « Rébeillous » qui exerceront chez nous jusqu’en 1880, sont assermentés et armés, ils ont les mêmes prérogatives que les gardes-champêtres avec un salaire de trois francs par jour.

Les années passent, les commissions chargées d’étudier le projet d’éclairage au gaz se succèdent, les maires aussi ; les événements de 1870 et 1871 renvoient la question, l’Empire fait place à la 3ème République. Finalement, Frédéric Tailhan saisit, le 11 février 1872, la nouvelle municipalité appelée à se prononcer sur la nature du gaz qui éclairera Limoux : devra-t-on utiliser le gaz hydrogène, le gaz riche, le gaz produit par « l’électricité » ! ou bien le gaz de houille. C’est ce dernier, le plus connu, qui est choisi après la conclusion du rapporteur, M. Rougé, donnée en ces termes : « Laissons aux cités riches et florissantes, comme on laisse aux grands propriétaires le soin d’essayer de la nouveauté ; suivons le précepte du sage et que l’expérience nous guide ».  

Le 29 mai 1872, le conseil municipal décide la construction d’une usine à gaz pour laquelle plusieurs emplacements sont envisagés : sur l’Ile, où se trouve le château d’eau, sur la rive droite de la rivière, ou sur les terrains contigus à l’Esplanade utilisés comme étendoirs. Pour compléter l’étude, l’assemblée doit avoir recours aux « lumières d’hommes spéciaux ». Le 3 mai 1877, le Conseil adopte le traité passé entre M. Rougé, maire, et les ingénieurs-constructeurs demeurant à Montreuil-sous-Bois, M. Auguste Eichelbrenner, associé à M. Chemardin.  « Monsieur le Maire concède à MM. Eichelbrenner et Chemardin, au profit de la Société qu’ils se proposent de constituer, le droit et le privilège exclusif d’établir et de conserver sous les rues, places et terrains dépendant de la voie publique, les tuyaux nécessaires pour la conduite et la distribution du gaz destiné à l’éclairage et au chauffage tant public que particulier.» Le terrain pour la construction de l’usine, situé sur la rive droite de l’Aude, occupant les parcelles numéros 821 et 827 du plan cadastral, d’une superficie de 20 ares 25 centiares, appartenant à M. Salvaire, est acheté par la ville pour la somme de 8000 francs. Les autorisations administratives sont obtenues au mois de juillet 1877 et les travaux de construction peuvent débuter immédiatement.

La future usine est prévue pour recevoir : deux fours à trois et cinq cornues horizontales, un gazomètre de 500 m3, trois cuves cylindriques d’épuration, un condensateur jeu d’orgues, un hydro-condensateur laveur, un hydro-condensateur dit « colonne à coke ». Les tranchées sillonnent les rues de la ville ; 6532,70 mètres de conduites en fonte, à joints élastiques, sont posées pour alimenter les 140 lanternes carrées, en cuivre rouge avec verre mi-double, ainsi que les 208 branchements particuliers. L’éclairage est obtenu au moyen de becs « papillon » brûlant 120 litres de gaz à l’heure. L’allumage et l’extinction des lanternes sont exécutés par les allumeurs agréés par Monsieur le Maire.

Le 24 février 1878, est un grand jour pour la ville de Limoux. Le conseil municipal vote la somme de 1200 francs pour l’organisation des fêtes données à l’occasion de l’inauguration de l’usine à gaz. Hélas, c’est l’hiver et le mauvais temps contrarie le déroulement du programme des réjouissances. Toutefois, le banquet organisé par la Municipalité républicaine est une réussite ; il a lieu à sept heures du soir, dans la grande salle de la mairie brillamment illuminée par le gaz qui alimente, entre autres lampes, deux grands lustres à cinq et six branches, style Louis XVI, ayant coûté 1395,60 francs.

Les années s’écoulent. En 1884, la Société « La Fusion des Gaz » succède à la Société « Eichelbrenner et Chemardin » ; la concession vient aux mains de M. Huguet Albert, domicilié à Carcassonne, 7 rue Courtejaire dès 1895. En 1907, on remplace, non seulement les 163 lanternes, mais aussi les becs « papillon », par des becs à incandescence, trois fois plus puissants. En 1927 se crée une société locale qui devient en 1935 la Société « Gaz et Electricité de Limoux », puis en 1938, la Société « Huguet et Boutet ». Enfin, en 1948, deux ans après la loi de nationalisation, l’exploitation est intégrée à « Gaz de France ». La vieille usine est à bout de souffle, aussi, en 1952, le gaz de houille est remplacé par du gaz naturel, comprimé à Pamiers, puis transporté par camions, mais finalement cette solution est abandonnée en raison des difficultés de la circulation routière en hiver. Le 1er février 1971, la ville de Limoux est alimentée par le gaz naturel de Lacq, avant que l’on ne démolisse les vétustes installations et notamment le gazomètre, en élévation, de 800 m3 dont chaque Limouxin se souvient. 

La rue du Gaz, avait aussi son histoire, elle vient de vous la conter, mais elle ne vous a toujours pas dit où elle se cache, entre l’avenue Oscar Rougé, la rue Casimir Clottes, la rue de la Gare et la rue du Four. Hormis le gaz, elle a connu successivement, l’usine d’engrais de M. Clamens, les ateliers et dépôts de la ville, le boulodrome municipal, et encore le Centre de Formation Professionnelle du Midi.      

© Gérard JEAN

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